Résistances

II – Les prochaines étapes

Par , Mis en ligne le 25 janvier 2018

Entrevue avec Kandi Mossett[1]

par Sarah Jaffe[2]

Traduit de l’anglais par Charles Tchounkeu

En mars der­nier, à Washington, des Autochtones de plu­sieurs tribus et leurs par­ti­sans ont mani­festé contre la construc­tion du pipe­line Dakota Access. Quel est le bilan de cette action ? Où s’en va le mou­ve­ment autoch­tone amé­ri­cain ? Voilà le thème de cette entre­vue de Kandi Mossett réa­li­sée par Sarah Jaffe.

S. J. – D’où est venue l’idée de la marche sur Washington en mars 2017 ? Comment cela s’est-il passé ?

K. M. – En février, les mani­fes­tantes et les mani­fes­tants qui avaient établi un cam­pe­ment à Standing Rock ont été bru­ta­le­ment expul­sés. Il fal­lait dire quelque chose sur cela. Nous avons donc orga­nisé un évè­ne­ment de quatre jours à Washington. Nous espé­rions 500 per­sonnes pour la mani­fes­ta­tion ; fina­le­ment, nous étions 5 000. Pendant toute la période, nous avons mul­ti­plié des visites de lobby, des confé­rences et des spec­tacles.

S. J. – Maintenant que le cam­pe­ment de Standing Rock a été déman­telé, quelle est la pro­chaine étape ?

K. M. – Il faut rap­pe­ler que la résis­tance contre le pipe­line Dakota Access a été une consé­quence de celle que nous avons faite à l’encontre de Keystone XL. Ce n’est pas venu spon­ta­né­ment et aujourd’hui, ça conti­nue. Des Sioux ont mis sur pied un autre camp (Dakota du Sud) près de la rivière Cheyenne. La lutte est enga­gée au Two Rivers Camp (Texas) pour lutter contre le pipe­line Trans-Pecos qui appar­tient éga­le­ment à Energy Transfer Partners. Un appel est lancé pour par­ti­ci­per au combat contre Sabal Pipeline (Floride). Pour les mois qui s’en viennent, il faut s’attendre à un cam­pe­ment près de Pont-Bayou en Louisiane où un pipe­line est prévu jusqu’à Port Arthur (Texas).

S. J. – Qu’est-ce qui peut faire penser que des vic­toires sont pos­sibles ?

K. M. – Nous orga­ni­sons des visites dans le Dakota du Nord. Les gens sont esto­ma­qués de consta­ter les dégâts toxiques qui viennent des schistes bitu­mi­neux de la for­ma­tion de Bakken. De l’autre côté, la conjonc­ture éco­no­mique nous est favo­rable, puisque les prix du gaz et du pétrole sont bas. Le niveau d’investissements va rester mitigé au moins jusqu’à la fin de 2017.

S. J. – Revenons un peu sur Standing Rock. Finalement, l’État a eu raison de la résis­tance…

K. M. – En effet, l’État a habi­le­ment manœu­vré pour pro­vo­quer des divi­sions entre la tribu sioux de Standing Rock et les popu­la­tions du cam­pe­ment. Ainsi, il a fait blo­quer le pont sur la route 1806 qui mène au casino, d’où la perte de reve­nus. À Bismarck (capi­tale de l’État), les ten­sions se sont accrues entre autoch­tones et blancs. Le racisme a été exa­cerbé. Enfin, il faut sou­li­gner que la police a infil­tré des agents pro­vo­ca­teurs dans le cam­pe­ment. Les médias ont affirmé que les occu­pants ont pollué la rivière !

S. J. – Comment s’est faite l’évacuation du camp ?

K. M. – Nous avons levé le camp sous la contrainte, sous la menace d’armes. La police était équi­pée de fusils d’assaut, de mitrailleuses et de chars, tout cela devant des « pro­tec­teurs d’eau » non armés. Ils étaient convain­cus qu’ils allaient trou­ver des armes, mais le shérif du comté de Morton, Kyle Kirchmeier, a plus tard déclaré que la police n’avait rien trouvé à part des boules de neige avec les­quelles on essayait de ridi­cu­li­ser les forces dites de l’ordre !

S. J. – Comment les gens peuvent-ils s’informer des cam­pe­ments à venir ?

K. M. – Beaucoup d’informations se trouvent sur le site www​.defund​dapl​.org/. Entre autres, on peut savoir qui appuie ces pro­jets de pipe­lines, notam­ment les banques qui les financent. On peut aussi s’inspirer des actions en cours pour contrer l’extractivisme, par exemple par des jar­dins com­mu­nau­taires et des évè­ne­ments d’éducation locale sur la façon de vivre de manière durable. Si cela signi­fie ne pas avoir de fraises en décembre selon son lieu de rési­dence, alors qu’il en soit ainsi. La sou­ve­rai­neté ali­men­taire et les sys­tèmes de trans­port sont inter­dé­pen­dants.

S. J. – À Standing Rock, il y avait beau­coup de jeunes. Comment expli­quez-vous cela ?

K. M. – Au cam­pe­ment, on a donné la parole aux jeunes. Ils sont sortis de leur tor­peur dans un climat hos­tile où le taux de sui­cide est très élevé. Des jeunes se sont ins­crits dans l’Indigenous Environment Network pour courir de mini­ma­ra­thons. Par la suite, cer­tains ont couru jusqu’à Washington pour la marche ! En ren­con­trant d’autres jeunes et d’autres Autochtones, ils ont com­mencé à com­prendre que leur misère ne venait pas de l’indifférence de leurs parents. Ils se sont adres­sés de manière cor­recte aux tra­vailleurs de la construc­tion qui étaient là pour construire les pipe­lines. Ils disaient : « Nous vous par­don­nons, vous les tra­vailleurs de la construc­tion. Voici de l’eau. L’eau est la vie. Nous savons que vous ne voulez pas être ici. Nous savons que vous faites juste votre tra­vail ».

  1. Kandi Mossett est membre de la nation Mandan, Hidatsa et Arikara, et milite avec l’Indigenous Environmental Network (www​.ienearth​.org/).
  2. Sarah Jaffe est auteure et jour­na­liste indé­pen­dante qui écrit pour Jacobin, The Nation, Dissent et d’autres publi­ca­tions.

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