II – Les prochaines étapes

Entrevue avec Kandi Mossett[1]

par Sarah Jaffe[2]

Traduit de l’anglais par Charles Tchounkeu

En mars dernier, à Washington, des Autochtones de plusieurs tribus et leurs partisans ont manifesté contre la construction du pipeline Dakota Access. Quel est le bilan de cette action ? Où s’en va le mouvement autochtone américain ? Voilà le thème de cette entrevue de Kandi Mossett réalisée par Sarah Jaffe.

S. J. – D’où est venue l’idée de la marche sur Washington en mars 2017 ? Comment cela s’est-il passé ?

K. M. – En février, les manifestantes et les manifestants qui avaient établi un campement à Standing Rock ont été brutalement expulsés. Il fallait dire quelque chose sur cela. Nous avons donc organisé un évènement de quatre jours à Washington. Nous espérions 500 personnes pour la manifestation ; finalement, nous étions 5 000. Pendant toute la période, nous avons multiplié des visites de lobby, des conférences et des spectacles.

S. J. – Maintenant que le campement de Standing Rock a été démantelé, quelle est la prochaine étape ?

K. M. – Il faut rappeler que la résistance contre le pipeline Dakota Access a été une conséquence de celle que nous avons faite à l’encontre de Keystone XL. Ce n’est pas venu spontanément et aujourd’hui, ça continue. Des Sioux ont mis sur pied un autre camp (Dakota du Sud) près de la rivière Cheyenne. La lutte est engagée au Two Rivers Camp (Texas) pour lutter contre le pipeline Trans-Pecos qui appartient également à Energy Transfer Partners. Un appel est lancé pour participer au combat contre Sabal Pipeline (Floride). Pour les mois qui s’en viennent, il faut s’attendre à un campement près de Pont-Bayou en Louisiane où un pipeline est prévu jusqu’à Port Arthur (Texas).

S. J. – Qu’est-ce qui peut faire penser que des victoires sont possibles ?

K. M. – Nous organisons des visites dans le Dakota du Nord. Les gens sont estomaqués de constater les dégâts toxiques qui viennent des schistes bitumineux de la formation de Bakken. De l’autre côté, la conjoncture économique nous est favorable, puisque les prix du gaz et du pétrole sont bas. Le niveau d’investissements va rester mitigé au moins jusqu’à la fin de 2017.

S. J. – Revenons un peu sur Standing Rock. Finalement, l’État a eu raison de la résistance…

K. M. – En effet, l’État a habilement manœuvré pour provoquer des divisions entre la tribu sioux de Standing Rock et les populations du campement. Ainsi, il a fait bloquer le pont sur la route 1806 qui mène au casino, d’où la perte de revenus. À Bismarck (capitale de l’État), les tensions se sont accrues entre autochtones et blancs. Le racisme a été exacerbé. Enfin, il faut souligner que la police a infiltré des agents provocateurs dans le campement. Les médias ont affirmé que les occupants ont pollué la rivière !

 

S. J. – Comment s’est faite l’évacuation du camp ?

K. M. – Nous avons levé le camp sous la contrainte, sous la menace d’armes. La police était équipée de fusils d’assaut, de mitrailleuses et de chars, tout cela devant des « protecteurs d’eau » non armés. Ils étaient convaincus qu’ils allaient trouver des armes, mais le shérif du comté de Morton, Kyle Kirchmeier, a plus tard déclaré que la police n’avait rien trouvé à part des boules de neige avec lesquelles on essayait de ridiculiser les forces dites de l’ordre !

S. J. – Comment les gens peuvent-ils s’informer des campements à venir ?

K. M. – Beaucoup d’informations se trouvent sur le site www.defunddapl.org/. Entre autres, on peut savoir qui appuie ces projets de pipelines, notamment les banques qui les financent. On peut aussi s’inspirer des actions en cours pour contrer l’extractivisme, par exemple par des jardins communautaires et des évènements d’éducation locale sur la façon de vivre de manière durable. Si cela signifie ne pas avoir de fraises en décembre selon son lieu de résidence, alors qu’il en soit ainsi. La souveraineté alimentaire et les systèmes de transport sont interdépendants.

S. J. – À Standing Rock, il y avait beaucoup de jeunes. Comment expliquez-vous cela  ?

K. M. – Au campement, on a donné la parole aux jeunes. Ils sont sortis de leur torpeur dans un climat hostile où le taux de suicide est très élevé. Des jeunes se sont inscrits dans l’Indigenous Environment Network pour courir de minimarathons. Par la suite, certains ont couru jusqu’à Washington pour la marche ! En rencontrant d’autres jeunes et d’autres Autochtones, ils ont commencé à comprendre que leur misère ne venait pas de l’indifférence de leurs parents. Ils se sont adressés de manière correcte aux travailleurs de la construction qui étaient là pour construire les pipelines. Ils disaient : « Nous vous pardonnons, vous les travailleurs de la construction. Voici de l’eau. L’eau est la vie. Nous savons que vous ne voulez pas être ici. Nous savons que vous faites juste votre travail ».

  1. Kandi Mossett est membre de la nation Mandan, Hidatsa et Arikara, et milite avec l’Indigenous Environmental Network (www.ienearth.org/).
  2. Sarah Jaffe est auteure et journaliste indépendante qui écrit pour Jacobin, The Nation, Dissent et d’autres publications.