Idéologie et Appareil Idéologique d’Etat (AIE)

Par Mis en ligne le 04 novembre 2010

En 1970, Louis Althusser écrit un court texte intitulé Idéologie et Appareil Idéologique d’Etat (AIE). Il est relativement facile à lire et toujours d’actualité. Cet article n’est qu’une invitation à aller plus loin, ce qui passe d’abord par la lecture in extenso du texte d’Althusser [1].

La reproduction des modes de productions

Son point de départ est que chaque formation sociale est caractérisée par les modes de productions, souvent étudiés par l’économie marxiste, mais aussi par la reproduction de ces modes de production. Par exemple, le système capitaliste est basé sur l’appropriation privée des grands moyens de production. L’usine et ses machines appartiennent au patron ou aux actionnaires, ils utilisent une main d’œuvre de salariés exploités sur le dos desquels, ils gagnent de l’argent. En général, on s’applique à décrire l’iniquité de ce mode de production. La question d’Althusser est de savoir comment ce mode se perpétue-t-il ?

« Comme le disait Marx, un enfant lui-même sait que, si une formation sociale ne reproduit pas les conditions de la production en même temps qu’elle produit, elle ne survivra pas une année » [2].

La reproduction des modes de productions est une reproduction (i) des rapports de productions, un salarié acceptant de produire pour un patron et (ii) des forces productives, c’est-à-dire des salariés capables de produire, en quantité et en qualité. La reproduction des rapports de production passe par l’apprentissage de la servitude volontaire à une idéologie dominante. Tous les matins le salarié se lève et va au boulot sans qu’aucun flic directement le force à le faire. Il faut aussi une pérennité des outils qui assurent cette apprentissage (l’église ou l’école, nous y reviendrons). La reproduction des forces productives, nécessite un salaire et un système de santé suffisant pour que l’ouvrier survive et soit rentable au travail. Ce minimum (le SMIC) est le produit à la fois des besoins objectifs du Capital mais aussi du rapport de forces entre les classes. Ainsi Althusser note :

« Indiquons aussi que ce minimum est doublement historique, en ce qu’il n’est pas défini par les besoins historiques de la classe ouvrière « reconnus » par la classe capitaliste, mais par les besoins historiques imposes par la lutte de classe prolétarienne (lutte de classe double : contre l’augmentation de la durée du travail, et contre la diminution des salaires) »

Il faut aussi un système d’éducation et de formation qui fournisse une main d’œuvre qualifié capable d’utiliser les moyens de production (machines, informatique, caisse…).

Au cœur de cette reproduction : l’idéologie

Althusser s’intéresse à ce qu’il y a de plus fascinant dans cette reproduction, c’est la reproduction de la soumission. D’ailleurs, il indique que c’est cette partie de la reproduction, qui est la plus forte et elle surdétermine d’une certaine manière la reproduction de la qualification de la main d’œuvre « car il apparaît que c’est dans les formes et sous les formes de l’assujettissement idéologique qu’est assurée la reproduction de la qualification de la force de travail ».

Ensuite, Althusser s’attache à expliquer le fonctionnement de l’idéologie. Pour commencer, il est nécessaire de faire un détour par la théorie marxiste de l’Etat. L’Etat est constitué par une infrastructure, qui constitue la base économique des rapports sociaux au travers des rapports de production, et des superstructures, qui composent l’appareil juridico-politique de l’état. Ce schéma marxiste indique que la superstructure ne peut pas tenir en l’air, elle est conditionnée en dernière instance par l’infrastructure. C’est un apports essentiels de la théorie marxiste, l’état, la police, la justice doivent être étudié aussi en prenant en compte les rapports de production. Ceci étant dit, il ne faut pas faire l’erreur inverse, l’infrastructure ne conditionne pas tout de l’organisation de la superstructure qui fonctionne avec une autonomie relative.

La question d’Althusser revient à rechercher quelle est la nature de l’efficacité propre de la superstructure. Au cours de ce projet, il cherche à passer d’une métaphore spatiale qui représente infrastructure (base) et superstructure comme un empilement à une description fonctionnelle de la superstructure du point de vue de la reproduction des modes de production :

« Nous pensons que c’est à partir de la reproduction qu’il est possible et nécessaire de penser ce qui caractérise l’essentiel de l’existence et la nature de la superstructure. Il suffit de se placer au point de vue de la reproduction pour que s’éclairent plusieurs des questions dont la métaphore spatiale de l’édifice indiquait l’existence, sans leur donner de réponse conceptuelle. »

Idéologie et Etat

Althusser applique cette méthodologie d’abord à la réanalyse de l’état. Il est nécessaire de distinguer l’appareil d’Etat (police, tribunaux) utilisé au profit des classes dominantes du pouvoir de l’Etat plus étendu que cela. Les marxistes ont souvent analysés les Appareils d’Etat (AE), le gouvernement, l’administration, l’armée, la police, les tribunaux, qui sont publics et fonctionnent principalement par la répression, qu’elle soit physique ou symbolique (coercition). Par contre, les Appareils Idéologiques d’Etat (AIE), institution scolaire, religion, famille, syndicats, culture, ont été moins étudiés [3]. Dans beaucoup de sociétés ces appareils sont du ressort du privé et ils fonctionnent principalement à l’idéologie. En fait, il y a de l’idéologie dans les AE et de la répression dans les AIE, par exemple dans la sanction scolaire ou religieuse, mais dans le continuum répression – idéologie, il y a une inversion des proportions entre les deux types d’appareil. Il y a aussi des différences de nature, les rapports de force entre classes dominantes et prolétariat traversent les AIE. En fonction des luttes, l’école ou la religion peuvent être des points d’appuie pour les dominés dans la guerre de positions [4] qu’entretiennent les classes antagonistes de la société.

« Cette dernière remarque nous met en mesure de comprendre que les Appareils idéologiques d’État puissent être non seulement l’enjeu, mais aussi le lieu de la lutte des classes, et souvent de formes acharnées de la lutte des classes. La classe (ou l’alliance de classes) au pouvoir ne fait pas aussi facilement la loi dans les AIE que dans l’appareil (répressif) d’État, non seulement parce que les anciennes classes dominantes peuvent y conserver longtemps de fortes positions, mais aussi parce que la résistance des classes exploitées peut trouver le moyen et l’occasion de s’y exprimer, soit en utilisant les contradictions qui y existent, soit en y conquérant par la lutte des positions de combat ».

Ces AIE ont aussi profondément changé au cours des temps, le principal outil idéologique était dans l’occident chrétien la religion, c’est aujourd’hui l’école. L’avènement de l’école laïque a eu lieu en même temps que la victoire de la bourgeoisie contre la noblesse. D’ailleurs, le niveau de laïcité de l’école varie en fonction des pays, très forte en France, plus faible aux USA ou en Grande Bretagne. Cela correspond au niveau de compromis entre bourgeoisie et noblesse lors de la victoire de la bourgeoisie. La famille qui prévalait durant l’ancien régime a aussi été remplacée par la famille bourgeoise. L’école et la famille bourgeoise ont joué un rôle central dans la reproduction des modes de production. L’école notamment permet l’apprentissage des savoirs faire requis à la production mais aussi l’acceptation des hiérarchies sociales. La reproduction des classes y est très accentuée. En fonction du niveau scolaire, on est destiné à la production, ou à la direction économique (Ecoles d’économie), judiciaire (juristes), politique (sciences politiques) ou industrielle (ingénieurs). L’école est obligatoire et le milieu est présenté comme neutre (ce qui est faux), c’est ce qui la rend si puissante.

« Elle prend les enfants de toutes les classes sociales dès la Maternelle, et dès la Maternelle, avec les nouvelles comme les anciennes méthodes, elle leur inculque, pendant des années, les années où l’enfant est le plus « vulnérable », coincé entre l’appareil d’État famille et l’appareil d’État école, des « savoir-faire » enrobés dans l’idéologie dominante (le français, le calcul, l’histoire naturelle, les sciences, la littérature), ou tout simplement l’idéologie dominante à l’état pur (morale, instruction civique, philosophie). Quelque part vers la seizième année une énorme masse d’enfants tombe « dans la production ».

Le fonctionnement de l’idéologie

Ensuite, Althusser définit et redécortique ce qu’est l’idéologie. L’idéologie est toujours analysée du point de vue de classe en fonction de son rôle ou de son action. L’objet d’Althusser est tout autre il cherche à comprendre comment fonctionne l’idéologie, indépendamment de son rôle.

Pour Marx écrit Althusser : « L’idéologie est alors le système des idées, des représentations qui domine l’esprit d’un homme ou d’un groupe social. ». Mais de manière surprenante, il n’y a pas de vraie théorie explicite de l’idéologie chez Marx. Au départ de son raisonnement Althussser commence avec une hypothèse choc : « l’idéologie n’a pas d’histoire ». C’est une phrase de Marx dans l’idéologie allemande, mais Althusser ne lui donne pas le sens négatif de Marx, une idéologie comme pâle reflet des mouvements de l’infrastructure. Pour Althusser, les idéologies ont une histoire à elles déterminée en dernière instance par la lutte des classes, mais en même temps l’idéologie en général n’a pas d’histoire car elle correspond à un fonctionnement et une structure présente dans l’histoire entière. Marx avait comparé l’idéologie a un rêve, Althusser la compare à l’inconscient freudien : c’est un processus. Vient ensuite la définition explicite de l’idéologie par Althusser : c’est « une représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence ». L’idéologie ce n’est pas un filtre de représentations des conditions réelles, mais leur rapport à elles (figure 1). Par exemple, dans la société capitaliste, il y a des patrons et des salariés, le pouvoir de l’idéologie ne réside pas dans le fait que je vois cette réalité de façon déformée car je crois qu’on a toujours besoin de patrons, mais dans la nécessité de me faire une représentation de la relation salarié – patron. La thèse d’Althusser ne vise pas à regarder qu’elle est l’existence de l’idéologie mais de comprendre qu’elle est sa puissance et les mécanismes qui permettent de l’expliquer.

L’origine du recours de l’idéologie n’est ni due au complot de dominants construisant une représentation faussée de la réalité à leur profit, ni du à l’aliénation des hommes, puisque c’est une nécessité anhistorique. Cette question est remplacée par une autre : « pourquoi la représentation donnée aux individus de leur rapport (individuel) aux rapports sociaux qui gouvernent leurs conditions d’existence et leur vie collective et individuelle, est-elle nécessairement imaginaire ? »

D’abord, Althusser expose « le comment » :

  • L’idéologie existe par la pratique dans un appareil, elle a une existence matérielle. A chaque moment de la vie courante, l’idéologie est aussi une mise en pratique, insérée dans les actes de chaque individu : l’homme qui bat sa femme, la mère qui éduque son enfant, le professeur qui hiérarchise les compétences de chacun et le patron qui différencie les revenus…Cette matérialisation de l’idéologie est organisée au sein d’appareils.
  • L’idéologie a besoin de l’illusion de la liberté du sujet. Elle s’adresse au sujet en tant que sujet qui contribue à la propager. La thèse centrale d’Althusser est qu’il n’est idéologie que par des sujets pour des sujets. Du coup, ce n’est pas tant l’analyse des idées en tant que telle qui importe, mais l’étude des pratiques, rituels et appareils qui passant par le sujet propagent ces idées.
  • Le propre de l’idéologie est d’imposer des évidences comme évidence. Le sujet fait corps avec les idées qui lui ont été « inconsciemment » transmises.

L’étude de l’idéologie n’est plus seulement l’étude de l’histoire de corpus d’idées en lien ou pas avec l’histoire de l’infrastructure, c’est aussi l’étude des mécaniques de transmission de ces idées au sein des sujets. Ce renversement rejoint l’étude des habitus de Bourdieu, des micro pouvoirs de Foulcault.

A la fin de son texte, Althusser esquisse une description du fonctionnement de l’idéologie dans la relation au sujet. L’idéologie est une mécanique entre un Sujet idéologique par exemple Dieu et des sujets. Je suis en tant qu’individu socialisé parce que je suis assujetti à cet imaginaire, que ce soit Dieu, la Classe sociale, la Nation ou le corps de métier auquel j’appartiens. Il y a un fonctionnement doublement spéculaire : le sujet n se reconnaît par son lien au Sujet absolu (Dieu me renvoie ce que je suis, un croyant), il permet de renforcer le lien de groupe, et par les actes et les pratiques le sujet n et le groupe (collection de sujet n) participent à la construction du Sujet absolu. Ce mécanisme est la raison de la très grande puissance de l’idéologie qui façonne l’identité individuelle mais aussi collective. Althusser conclut que tout est résumé dans l’ambiguïté du terme sujet… La mise en place des AIE permet à l’idéologie de la classe dominante de devenir dominante mais au sein des AIE comme partout dans la société, les individus sont potentiellement porteurs de contre – idéologie. L’organisation de cette « contre idéologie » et la lutte pour l’hégémonie est précisément le rôle que Gramsci assigne au Parti dans ces cahiers de prison :

« Il faut mettre en relief l’importance et la signification qu’ont, dans le monde moderne, les partis politiques dans l’élaboration et la diffusion des conceptions du monde, en tant qu’ils élaborent essentiellement l’éthique et la politique conformes à ces dernières, et qu’ils fonctionnent en somme comme des expérimentateurs historiques de ces conceptions ».

On retrouve chez Gramsci avec la notion « d’expérimentateurs historiques des conceptions du monde » le rôle de la pratique comme véhicule des idées. Le texte d’Althusser est essentiel car il nous dévoile l’efficace mécanique de l’idéologie qui produit de la « servitude volontaire ». Deux pistes seraient à explorer pour aller plus loin : regarder comment cette mécanique agit dans les sociétés et ce qu’en disent les anthropologues et l’origine psychique de cette mécanique (Freud et Lacan).

Pour revenir à notre débat, Althusser nous dit trois choses essentielles :

  • l’existence d’idéologie (normes morales, mœurs religieuses…) est anhistorique, elle semble consubstantielle de l’existence humaine. Nous verrons par la suite que les anthropologues confirment cela ;
  • les idéologies ne sont pas que le reflet du pouvoir de la classe dominante, elles sont aussi le lieu du combat idéologique entre plusieurs points de vue. A ce titre la religion, ou l’école peuvent être des outils des dominés comme des dominants ;
  • dans la société moderne, l’appareil le plus puissant pour la reproduction de l’idéologie de la bourgeoisie (au sens de ceux qui détiennent le capital) n’est pas la religion mais l’école.

Hendrik Davi

Notes

[1] Voir Idéologie et appareils idéologiques d’État. (Notes pour une recherche)

[2] [Idéologie et Appareil Idéologique d’Etat (1970). Louis Althusser. P6.

[3] Gramsci est le principal penseur marxiste à s’y attarder longtemps par le biais du concept d’hégémonie, nous y reviendrons ultérieurement.

[4] Référence explicite à une terminologie Gramscienne.

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