Hommage à François Cyr – Gordon Lefebvre

Par Mis en ligne le 08 juin 2012

Quand Éric Martin m’a appris la mort de François, tôt le 5 mai, je lui ai promis un por­trait moral de notre ami.

Portrait que je tiens à par­ta­ger avec vous qui l’avez côtoyé et aimé.

Un cœur cesse de vivre sans pour autant cesser d’être pré­sent en nous.

C’est qua­rante ans de sou­ve­nirs qui me reviennent !

J’ai connu François au Cégep du Vieux-Montréal, où je tra­vaillais comme biblio­thé­caire.

Je le vois encore, debout sur une table de la café­té­ria, en train de haran­guer des étu­diants et des étu­diantes.

Nous étions en 1972 et nous pré­pa­rions la grève géné­rale.

À partir de ce moment, nos voies n’ont cessé de se croi­ser, et nos voix de se faire entendre jusqu’à se confondre.

Ce pre­mier de cordée nous quitte alors qu’il n’a pas donné tous ses fruits. Mais quel exemple il nous laisse ! Quelles bri­sées phos­pho­res­centes dans les­quelles la géné­ra­tion mon­tante peut trou­ver l’inspiration pour s’engager à chan­ger le monde.

À chaque étape de son iti­né­raire, des leçons étaient tirées. Une fois buri­nées dans sa conscience, elles res­taient che­villées à sa per­sonne et ser­vaient ensuite d’étais ou de jalons à ses anti­ci­pa­tions poli­tiques.

Il a aimé l’enseignement. Il l’a embrassé comme une voca­tion. Et il a défendu cette pro­fes­sion avec pas­sion. Il a aimé la science poli­tique et le rai­son­ne­ment du droit ; il y trou­vait la syn­thèse qui ouvrait la brèche vers la réso­lu­tion des pro­blèmes aux­quels il fai­sait face.

François ne recu­lait pas devant les défis : il les cher­chait.

Il y avait chez lui une double volonté : l’une qui accom­pa­gnait l’effort qui com­mence et l’autre, l’effort qui conti­nue.

Il ne s’arrêtait pas une fois passée la gri­se­rie des com­men­ce­ments majes­tueux : il était tou­jours là pour sou­te­nir l’effort qu’il fal­lait déployer pour conti­nuer.

Au début des années 1980, la gauche qué­bé­coise se rele­vait dif­fi­ci­le­ment des liqui­da­tions subies au cours des années pré­cé­dentes. Elle sem­blait en ruine, à force de se dépré­cier elle-même et d’avaler sa langue.

Pour nous encou­ra­ger, nous citions cet apho­risme de Victor Hugo, tiré du Tas de pierres : « Le lec­teur jugera si ce tas de pierres pro­vient d’un monu­ment en ruine ou d’un édi­fice en construc­tion. »

Au lieu de ren­ta­bi­li­ser sa révolte et défendre des acquêts, comme bien d’ex-militants de sa géné­ra­tion, François a choisi d’œuvrer pour la défense des exploi­tés à une époque où le droit du tra­vail et les droits sociaux sont constam­ment revus à la baisse.

Aux acquis sociaux héri­tés de la Révolution dite tran­quille, il ajou­tait les pers­pec­tives du socia­lisme et de l’indépendance, deux idées qui, selon lui, doivent tou­jours s’arrimer.

Cette exi­gence aura été sa vie durant sa prin­ci­pale res­source. D’où ce déploie­ment d’énergies qu’il dis­tri­buait sur plus d’un chan­tier.

François avait plu­sieurs cordes à son arc et un car­quois tou­jours renou­velé de traits contre les déni­greurs du syn­di­ca­lisme. Il a tou­jours cher­ché à redon­ner du fil à la lame du mou­ve­ment ouvrier. Jusqu’à la fin, sa contri­bu­tion à ce cha­pitre demeure ines­ti­mable.

François fut aussi un médi­ta­tif, plus sou­vent en pos­ture zen qu’autrement. Il pen­sait, et avant de parler, et avant d’agir. Nous sen­tions, à l’écouter, qu’il avait long­temps réflé­chi et qu’une fois le pro­blème posé, la syn­thèse tom­bait comme un cou­pe­ret. Un médi­ta­tif doublé d’un ani­ma­teur hors pair qui savait donner le ton à une assem­blée déli­bé­rante.

La constance dans l’effort, la pré­ci­sion dans la pensée, l’accent de vérité et la force de l’argument, la réunion en une per­sonne de tant de mérites peut sem­bler chose rare.

Mais n’oublions pas que nous, qui sommes réunis ce soir pour lui rendre hom­mage, avons tous eu une part dans ce pro­dige. Car, dans ses rap­ports avec nous, il cher­chait tou­jours la réci­pro­cité. Ne retrou­vions-nous pas en lui un peu de ce que sommes deve­nus et de ce que nous pen­sions ?

D’abord imper­cep­tible, son influence se révé­lait à nous, on aurait dit à notre insu. Nous nous en ren­dions compte quand nous expri­mions une opi­nion sur une ques­tion que nous avions déjà abor­dée avec lui : son opi­nion avaient, d’une étrange façon, déteint sur la nôtre, et cela s’était passé sans l’ombre d’une contrainte.

François ne consi­dé­rait pas les choses au seul point de vue de l’action. Il les consi­dé­rait aussi au point de vue de l’existence.

Cette dimen­sion se com­bi­nait avec les cadres du mar­xisme vivant qui fai­sait le fond de ses ana­lyses.

Il était AVEC le peuple, car l’action poli­tique, selon lui, ne devait pas se limi­ter à être POUR le peuple et lui vou­loir du bien.

À l’instar de Madeleine Parent et de Michel Chartrand, ce choix éthique d’exister avec le peuple impli­quait de faire sienne sa peine et sa des­ti­née. Sentir avec lui et souf­frir avec lui, c’est ce que Michel Chartrand appe­lait la vraie com­pas­sion, c’est-à-dire le par­tage de la souf­france.

Au fil des ans, la signa­ture de François est appa­rue dans de nom­breux col­lec­tifs. C’était pour lui autant de maquis intel­lec­tuels, ou de case­mates à conqué­rir. Sa contri­bu­tion à ce cha­pitre, ines­ti­mable encore, était ras­sem­bleuse, faite de réseau­tages, d’interventions déli­cates, diplo­ma­tiques, média­trices, tout cela sou­tenu par l’écrit, tant privé que public. Il y a déve­loppé un style de débats où l’objection a droit de cité dans un climat où les mœurs intel­lec­tuelles res­tent franches et hon­nêtes.

Enfin, pour résu­mer, je dirais que le chemin par­couru par François nous éclaire sur le chemin qu’il nous reste à par­cou­rir et qu’on devine long et sinueux. Le décou­ra­ge­ment nous a long­temps guetté, lui et moi. Nous espé­rions tant voir une relève à gauche. Nul ne doute aujourd’hui que la relève est là !

Gordon Lefebvre

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