Hommage à François Cyr – Gordon Lefebvre

Quand Éric Martin m’a appris la mort de François, tôt le 5 mai, je lui ai promis un portrait moral de notre ami.

Portrait que je tiens à partager avec vous qui l’avez côtoyé et aimé.

Un cœur cesse de vivre sans pour autant cesser d’être présent en nous.

C’est quarante ans de souvenirs qui me reviennent!

J’ai connu François au Cégep du Vieux-Montréal, où je travaillais comme bibliothécaire.

Je le vois encore, debout sur une table de la cafétéria, en train de haranguer des étudiants et des étudiantes.

Nous étions en 1972 et nous préparions la grève générale.

À partir de ce moment, nos voies n’ont cessé de se croiser, et nos voix de se faire entendre jusqu’à se confondre.

Ce premier de cordée nous quitte alors qu’il n’a pas donné tous ses fruits. Mais quel exemple il nous laisse! Quelles brisées phosphorescentes dans lesquelles la génération montante peut trouver l’inspiration pour s’engager à changer le monde.

À chaque étape de son itinéraire, des leçons étaient tirées. Une fois burinées dans sa conscience, elles restaient chevillées à sa personne et servaient ensuite d’étais ou de jalons à ses anticipations politiques.

Il a aimé l’enseignement. Il l’a embrassé comme une vocation. Et il a défendu cette profession avec passion. Il a aimé la science politique et le raisonnement du droit; il y trouvait la synthèse qui ouvrait la brèche vers la résolution des problèmes auxquels il faisait face.

François ne reculait pas devant les défis : il les cherchait.

Il y avait chez lui une double volonté : l’une qui accompagnait l’effort qui commence et l’autre, l’effort qui continue.

Il ne s’arrêtait pas une fois passée la griserie des commencements majestueux : il était toujours là pour soutenir l’effort qu’il fallait déployer pour continuer.

Au début des années 1980, la gauche québécoise se relevait difficilement des liquidations subies au cours des années précédentes. Elle semblait en ruine, à force de se déprécier elle-même et d’avaler sa langue.

Pour nous encourager, nous citions cet aphorisme de Victor Hugo, tiré du Tas de pierres : «Le lecteur jugera si ce tas de pierres provient d’un monument en ruine ou d’un édifice en construction.»

Au lieu de rentabiliser sa révolte et défendre des acquêts, comme bien d’ex-militants de sa génération, François a choisi d’œuvrer pour la défense des exploités à une époque où le droit du travail et les droits sociaux sont constamment revus à la baisse.

Aux acquis sociaux hérités de la Révolution dite tranquille, il ajoutait les perspectives du socialisme et de l’indépendance, deux idées qui, selon lui, doivent toujours s’arrimer.

Cette exigence aura été sa vie durant sa principale ressource. D’où ce déploiement d’énergies qu’il distribuait sur plus d’un chantier.

François avait plusieurs cordes à son arc et un carquois toujours renouvelé de traits contre les dénigreurs du syndicalisme. Il a toujours cherché à redonner du fil à la lame du mouvement ouvrier. Jusqu’à la fin, sa contribution à ce chapitre demeure inestimable.

François fut aussi un méditatif, plus souvent en posture zen qu’autrement. Il pensait, et avant de parler, et avant d’agir. Nous sentions, à l’écouter, qu’il avait longtemps réfléchi et qu’une fois le problème posé, la synthèse tombait comme un couperet. Un méditatif doublé d’un animateur hors pair qui savait donner le ton à une assemblée délibérante.

La constance dans l’effort, la précision dans la pensée, l’accent de vérité et la force de l’argument, la réunion en une personne de tant de mérites peut sembler chose rare.

Mais n’oublions pas que nous, qui sommes réunis ce soir pour lui rendre hommage, avons tous eu une part dans ce prodige. Car, dans ses rapports avec nous, il cherchait toujours la réciprocité. Ne retrouvions-nous pas en lui un peu de ce que sommes devenus et de ce que nous pensions?

D’abord imperceptible, son influence se révélait à nous, on aurait dit à notre insu. Nous nous en rendions compte quand nous exprimions une opinion sur une question que nous avions déjà abordée avec lui : son opinion avaient, d’une étrange façon, déteint sur la nôtre, et cela s’était passé sans l’ombre d’une contrainte.

François ne considérait pas les choses au seul point de vue de l’action. Il les considérait aussi au point de vue de l’existence.

Cette dimension se combinait avec les cadres du marxisme vivant qui faisait le fond de ses analyses.

Il était AVEC le peuple, car l’action politique, selon lui, ne devait pas se limiter à être POUR le peuple et lui vouloir du bien.

À l’instar de Madeleine Parent et de Michel Chartrand, ce choix éthique d’exister avec le peuple impliquait de faire sienne sa peine et sa destinée. Sentir avec lui et souffrir avec lui, c’est ce que Michel Chartrand appelait la vraie compassion, c’est-à-dire le partage de la souffrance.

Au fil des ans, la signature de François est apparue dans de nombreux collectifs. C’était pour lui autant de maquis intellectuels, ou de casemates à conquérir. Sa contribution à ce chapitre, inestimable encore, était rassembleuse, faite de réseautages, d’interventions délicates, diplomatiques, médiatrices, tout cela soutenu par l’écrit, tant privé que public. Il y a développé un style de débats où l’objection a droit de cité dans un climat où les mœurs intellectuelles restent franches et honnêtes.

Enfin, pour résumer, je dirais que le chemin parcouru par François nous éclaire sur le chemin qu’il nous reste à parcourir et qu’on devine long et sinueux. Le découragement nous a longtemps guetté, lui et moi. Nous espérions tant voir une relève à gauche. Nul ne doute aujourd’hui que la relève est là!

Gordon Lefebvre