À propos de race

Histoires orales d’une obsession américaine

Studs Terkel (1912-2008)

Par Mis en ligne le 23 mars 2011

« Etre noir en Amérique, c’est comme être obligé de porter des chaus­sures trop petites. Certains s’adaptent. C’est tou­jours très incon­for­table, mais il faut les porter parce que c’est les seules que nous avons. ça ne veut pas dire qu’on aime ça. Certains en souffrent plus que d’autres. Certains arrivent à ne pas y penser, d’autres non. Quand je vois un Noir docile, un autre mili­tant, je me dis qu’ils ont une chose en commun : des chaus­sures trop petites.1 »

« Porter des chaus­sures trop petites » A propos de Race – Histoires orales d’une obses­sion amé­ri­caine, de Studs Terkel (Ed. Amsterdam, 2010).

Il est des livres dont la recen­sion paraît rele­ver de la gageure. Ceux de Studs Terkel (1912-2008) figurent assu­ré­ment parmi eux. Après Working, Histoires orales du tra­vail (2006), La « Bonne Guerre », Histoires orales de la Seconde Guerre mon­diale (2006) et Hard Times. Histoires orales de la Grande Dépression (2009), les Éditions Amsterdam ont donc la bonne idée de faire tra­duire et de publier, fin 2010, Race, Histoires orales d’une obses­sion amé­ri­caine. L’ordonnancement des entre­tiens pourra – dans un pre­mier temps seule­ment – per­tur­ber les lec­teurs et lec­trices qui auront l’impression d’assister à une suite inin­ter­rom­pue et décou­sue de varia­tions sur le thème du même. Mais passé cet éga­re­ment pas­sa­ger vis-à-vis d’un genre lit­té­raire avec lequel nous sommes peu cou­tu­miers en France, le récit prend véri­ta­ble­ment corps ; car en choi­sis­sant de sau­ve­gar­der autant que pos­sible la forme orale des entre­tiens, ce sont bien les voix, le souffle et les corps de toutes les per­sonnes inter­viewées qui nous semblent véri­ta­ble­ment appa­raitre, pour dres­ser le por­trait sai­sis­sant d’une Amérique malade de sa race.

« le trait le plus obses­sion­nel de la vie amé­ri­caine »

« Aujourd’hui, dans beau­coup de nos ban­lieues, quand un Noir marche dans la rue à une heure tar­dive, ça pro­voque géné­ra­le­ment une réponse des poli­ciers. Une voi­ture de police le suit et garde un œil sur lui. Même s’il porte un atta­ché-case. Il est absurde de nier que la race joue un rôle. Demandez à n’importe quel homme noir ce qu’il res­sent quand il va dans un par­king la nuit. Par sa seule pré­sence, il sus­cite la peur. Imaginez ce que cela peut faire de mar­cher dans la rue et, du seul fait d’être là, de sus­ci­ter la peur. »

Au fil de la cen­taine d’entretiens qui com­pose les 560 pages de l’ouvrage, un point se pose comme une évi­dence : la race « est le trait le plus obses­sion­nel de la vie amé­ri­caine. Tout Américain, qu’il soit blanc ou noir, est hanté par l’idée de race, tou­jours. Où qu’il aille, même là où il n’y a pas de Noirs. » C’est cette même idée qu’exprime Anita Herbert : « Je n’étais pas mili­tante, j’étais juste dis­tante. Je trou­vais que les races étaient bien défi­nies et je vou­lais que ça reste comme ça. C’était une grosse erreur. Je trouve ça triste de n’avoir pas construit de meilleures ami­tiés. Le pire, c’est que c’est moi qui ai créé cette fron­tière. Ce qui m’importait, c’était de pré­ser­ver mon image en tant que per­sonne noire, que les gens sachent que je ne fra­ter­ni­sais pas avec la race blanche. Je pense que ça m’aurait mieux réussi d’être un peu plus ouverte. » On retrouve le même propos chez Peggy Terry, une blanche qui a grandi dans les milieux pauvres du Sud : « Dans une cer­taine mesure, on est tous racistes. Peut-être pas au point de brûler des croix [comme le fai­sait le KKK], mais en nous, il y a des atti­tudes dont on n’a même pas conscience. Je sais que je n’en serai jamais tota­le­ment libé­rée. Je suis tout le temps en train de lutter contre. C’est des choses avec les­quelles on a grandi, toute sa vie. Jamais je n’arriverai au stade où je pour­rai m’asseoir à côté d’un Noir sans avoir conscience qu’il est Noir. J’ai tou­jours peur de dire quelque chose de mal, même avec ceux que j’aime et en qui j’ai confiance. »

Toutes les per­sonnes inter­viewées ne sont pas des anti­ra­cistes convain­cues, loin s’en faut. Les expé­riences et ana­lyses qui sont rela­tées peuvent être en contra­dic­tion les unes avec les autres. De telles contra­dic­tions peuvent, en outre, exis­ter au sein même d’un témoi­gnage. Il en va ainsi, par exemple, de cet ancien membre d’un gang de Chicago, qui revient sur son par­cours fait de vols et de vio­lences (y com­pris poli­cières), pour ensuite conclure son propos en expri­mant son sou­hait de deve­nir poli­cier pour « aider la com­mu­nauté ». Que dire aussi de Jim et Kathy Kish, couple d’origine irlan­daise, se défi­nis­sant comme pro­gres­siste et « un peu plus avan­cés que les autres » sur la ques­tion raciale, mais avouant avec une sin­cé­rité désar­mante qu’ils sont oppo­sés aux mariages inter­ra­ciaux et qu’ils voient d’un mau­vais œil les pro­grammes d’Affirmative Action, ainsi que « les Noirs qui pensent que nous leur devons quelque chose. » Dans la même veine, Dennis Carney, char­pen­tier de 25 ans, déclare : « je ne suis pas aussi mau­vais que les gens avec qui j’ai grandi. Ils avaient de la haine pour tout ce qu’ils voyaient. Parce que quelqu’un est un nègre, ils ne l’aiment pas. Je ne suis pas comme ça. Je prends les gens comme ils sont », avant de lâcher : « per­sonne ne peut me dire que les sté­réo­types sur les Noirs ne sont pas vrais. Ils se com­portent exac­te­ment comme les gens le disent. Il y en a beau­coup qui ne se com­portent pas comme ça, des gens bien, mais aujourd’hui, il y en a plus de mau­vais que de bons. » Difficile alors de contre­dire Salim Muwakkil lorsqu’il affirme que « le racisme et son déni struc­turent en pro­fon­deur la culture amé­ri­caine. »

le racisme, une pas­sion popu­laire ?

Une idée sou­vent répan­due fait du racisme une ques­tion de pré­ju­gés, une pas­sion popu­laire, « la réac­tion apeu­rée et irra­tion­nelle de couches rétro­grades de la popu­la­tion, inca­pables de s’adapter au nou­veau monde mobile et cos­mo­po­lite.2 » L’idée de faire du racisme une simple ques­tion de pré­ju­gés appa­rait de manière assez récur­rente dans les propos des per­sonnes inter­viewées, peu impor­tant en cela qu’elles soient blanches ou noires : « On ne peut pas consi­dé­rer tous les Blancs comme des racistes, estime Tasha Knight. Il y a aussi des gens bien parmi eux. C’est aux pré­ju­gés et aux sté­réo­types des deux côtés qu’il faut s’attaquer. »

Pourtant, consi­dé­rer que le racisme n’est qu’une affaire de pré­ju­gés, c’est prendre « une consé­quence (les men­ta­li­tés et/​ou les repré­sen­ta­tions) pour une cause », ce qui conduit inévi­ta­ble­ment à « pri­vi­lé­gier le combat illu­soire contre les pré­ju­gés sans s’attaquer à leur véri­table cause : les dis­cri­mi­na­tions concrètes et maté­rielles.3 » Car l’oppression raciale découle du fonc­tion­ne­ment même du sys­tème capi­ta­liste et existe de manière ins­ti­tu­tion­na­li­sée : le racisme sert à jus­ti­fier et légi­ti­mer le trai­te­ment inégal et dis­cri­mi­na­toire dont sont vic­times dif­fé­rents groupes de per­sonnes. Pour Frank Lumpkin, ancien métal­lur­giste, le racisme est « un pré­jugé orga­nisé contre cer­taines per­sonnes. Le racisme c’est pas quelque chose qu’on serait, là, comme ça. Il faut qu’il y ait une moti­va­tion der­rière, quand on dit par exemple aux gens que leur maison va perdre sa valeur, ou des trucs comme ça. Ce que je veux dire, c’est que le racisme, c’est pas quelque chose de natu­rel. » L’inversion entre la cause – le racisme – et l’une de ses consé­quences – les pré­ju­gés – est illus­trée à mer­veille par les propos de Diane Romano : « On dirait vrai­ment qu’ils [les Noirs] sont tous impli­qués dans la part néga­tive de l’existence : les arnaques, le men­songe, le vol, la drogue, tout ce genre de choses. » Pourtant, comme nous l’avons vu, le racisme n’a que très peu à voir avec une carac­té­ris­tique quel­conque des racisé.e.s. Le pro­blème des Blancs « ça n’est pas vrai­ment les Nègres, c’est plutôt eux-mêmes », déclare ainsi Lucy Jefferson, comme en écho à la célèbre for­mule de Sartre selon laquelle « si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait.4 »

Si le racisme vient d’ « en haut » et est lié à l’oppression de la struc­ture capi­ta­liste, parler de « racisme anti-Blanc » n’a aucun sens. Ainsi, pour Peggy Terry, fille et petite fille de sym­pa­thi­sants du KKK, qui a décou­vert que les Blanc.he.s pauvres du Sud étaient aussi mal traité.e.s que les Noir.e.s, les sen­ti­ments des Noir.e.s envers les Blanc.he.s sont de l’ordre du res­sen­ti­ment : « Bien sûr qu’il y a un sen­ti­ment anti-Blanc chez les Noirs. Pas chez tous, mais chez beau­coup. Moi, je com­prends ça. Il n’y a pas de mots pour décrire ce que les Noirs ont subi depuis qu’on les a amenés dans ce pays. » Installé en Caroline du Nord et ori­gi­naire d’un town­ship d’Afrique du Sud, Mark Mathabane exprime la même idée : « Il est dou­ble­ment dif­fi­cile pour les Africains-Américains d’éviter d’être en colère ou tendus, parce qu’ils ont tra­versé la four­naise du racisme et s’y sont brûlés. » Pas plus en France qu’aux États-Unis, le racisme « anti-Blanc » ne sau­rait exis­ter, et contre l’approche mora­liste qui vou­drait voir en chacun.e un.e raciste potentiel.le, il convient sim­ple­ment de rap­pe­ler ce fait simple que « pour dis­cri­mi­ner, il faut dis­po­ser d’un pou­voir dans un méca­nisme social.5 »

conscience de race et conscience de classe

Selon Douglass Massey, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’université de Chicago – et l’un des rares intel­lec­tuels inter­ro­gés –, « les Blancs ont du mal à dis­tin­guer la race de la classe. Quand ils voient un Noir, la cou­leur fait naître toute une série de pré­sup­po­sés quant à son com­por­te­ment. La peau noire est syno­nyme de délin­quance, de drogue, d’assistanat, d’absence de res­pect pour le tra­vail. Cette per­cep­tion accroit la pro­ba­bi­lité que ces choses se réa­lisent. Je connais un cadre noir – il a démé­nagé en ban­lieue et a fait des études supé­rieures – qui s’est récem­ment rendu dans un club de golf : quelqu’un lui a tendu son sac pour qu’il le porte. On l’avait pris pour un caddy. » Ce récit, pour anec­do­tique qu’il soit, illustre par­fai­te­ment la réa­lité de la condi­tion noire, qui est intrin­sè­que­ment liée à la posi­tion que cette popu­la­tion occupe comme classe dans la société post-escla­va­giste amé­ri­caine. En vivant leur condi­tion sociale avant tout à tra­vers le prisme racial, les Noir.e.s, de façon dia­lec­tique, intègrent au racisme les pro­blèmes qu’ils/elles vivent en tant que classe. Leur conscience raciale est, en consé­quence, aussi une conscience de classe.

« Un jour, je mar­chais dans la rue et un membre du conseil muni­ci­pal m’a vu appro­cher. Je m’attendais à ce qu’il me serre la main, parce qu’on dis­cu­tait sou­vent le soir par télé­phone. J’avais même été le voir chez lui. Il a changé de trot­toir. Merde alors, je me suis dis, il y a un truc qui va pas. Ces gens-là, c’est des négo­ciants, peut-être un avocat, un agent d’assurances, ce genre. Tant qu’ils laissent les pauvres Blancs et les pauvres Noirs se battre entre eux, ils vont garder le contrôle. » Ces mots sont ceux de C.P. Ellis, ancien membre du Ku Klux Klan et dont le récit est sans doute l’un des plus édi­fiants. Fils d’un ouvrier du tex­tile de Durham mort pré­ma­tu­ré­ment, C.P. Ellis a grandi dans une grande misère, et élève ses quatre enfants (dont un est aveugle et attardé mental) dans des condi­tions tout aussi dif­fi­ciles : « J’ai com­mencé à me dire qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans ce pays. Je l’avais vrai­ment mau­vaise. J’ai cher­ché un cou­pable. D’abord, j’ai mis la faute aux Noirs. Il fal­lait bien que je trouve quelqu’un à haïr. Haïr l’Amérique, c’est pas facile, parce qu’on la voit pas. Il faut que tu puisses regar­der une chose pour la haïr. » Rejoindre le Klan lui permet d’exprimer son res­sen­ti­ment et lui donne l’impression d’être enfin quelqu’un et de « faire partie de cette grande société. » Avec les autres klans­men (la plu­part aussi misé­reux que lui), il ser­vait de gros bras aux classes diri­geantes blanches de Durham pour inti­mi­der les Noir.e.s qui mani­fes­taient, fai­saient des piquets de grèves ou par­ti­ci­paient aux séances du conseil muni­ci­pal. Mais lorsqu’un membre de ce conseil ignora C.P. Ellis en public, ce der­nier se mit à com­prendre que les notables de la ville se ser­vaient de lui (et des autres klans­men), et qu’il n’était qu’un pauvre ouvrier blanc vivant dans le Sud dans des condi­tions presque aussi pré­caires que ses voisin.e.s noir.e.s. Débarrassé – non sans dif­fi­culté – de son racisme qui ne lui don­nait que l’illusion de par­ta­ger le même sort que les notables blancs, cet ancien bri­seur de grève, finit par deve­nir un mili­tant syn­di­cal (élu délé­gué du per­son­nel puis nommé repré­sen­tant syn­di­cal), ce qui lui permit de mener vic­to­rieu­se­ment avec les autres tra­vailleurs noirs une lutte afin que… l’anniversaire de Martin Luther King soit un jour de congé payé !

le pri­vi­lège blanc

« J’ai tra­vaillé comme aide sur un camion de livrai­son, raconte Ben Hensley, pour Fred Harvey Department Stores. Il y avait un Noir qui tra­vaillait avec moi. Il était plus âgé et il était là depuis plus long­temps que moi. Ils m’ont confié le volant et je suis devenu son chef. Il connais­sait mieux la zone que moi et il fal­lait qu’il me dise où aller. Il était déjà là quand ils m’avaient embau­ché. » Cet exemple illustre bien que l’allocation plus favo­rable du tra­vail dont béné­fi­cient les Blanc.he.s leur confère un pri­vi­lège réel. « Je crois que nous avons tous du racisme en nous, conclut Ben Hensley. Je ne vais pas mani­fes­ter, mais je sais que je pro­fite du sys­tème. J’ai eu mon boulot à Nashville aux dépens de cet homme noir. Je n’ai pas refusé, et pour­tant c’était injuste. » Pour D. Massey, dont il a déjà été ques­tion, Blanc.he.s et non-Blanc.he.s se trouvent dans un rap­port d’inégalité, y com­pris et sur­tout en temps de crise éco­no­mique : « À une époque, le tra­vail ne man­quait pas pour les cols bleus, pour toutes les tâches manuelles exi­geant peu de qua­li­fi­ca­tions : dans la sidé­rur­gie, l’automobile et les usines en géné­ral. C’étaient des bou­lots plutôt bien payés. Avec la restruc­tu­ra­tion de l’économie, ces emplois ont dis­paru. Les Noirs ont été frap­pés par­ti­cu­liè­re­ment dure­ment. Les usines qui ont fermé sont celles qui four­nis­saient aux quar­tiers noirs l’essentiel de leurs emplois. Les Noirs n’ont pas la même liberté de se dépla­cer vers les nou­veaux bas­sins d’emplois, à cause de leur dif­fi­culté à entrer sur le marché du loge­ment. »

Ce concept de « Privilège Blanc » ou « d’« avan­tage » est un concept rela­tion­nel : il ne peut se défi­nir que de manière com­pa­ra­tive. L’ouvrier blanc est, certes, exploité mais il béné­fi­cie (sans l’avoir demandé) de la dis­tance sociale pro­duite par les dis­cri­mi­na­tions racistes.6 » Cela ne défi­nit donc pas néces­sai­re­ment un anta­go­nisme ou des inté­rêts éco­no­miques contra­dic­toires. Dans l’état actuel des choses, ce pri­vi­lège ren­voie plutôt à l’idée d’un « com­mu­nau­ta­risme majo­ri­taire » ou d’une soli­da­rité spon­ta­née entre Blanc.he.s, qui conduit, par exemple, à une mobi­lité plus grande pour les Blanc.he.s sur le marché du tra­vail, ainsi qu’à une allo­ca­tion du tra­vail plus favo­rable à ces dernier.e.s. Cela explique les rai­sons pour les­quelles, dans la même branche de pro­duc­tion, il existe des inéga­li­tés entre Blanc.he.s et non-Blanc.he.s. Ainsi, à la ques­tion de savoir ce qu’elle pense des Blanc.he.s qui disent « Je ne suis pas res­pon­sable du passé. Pourquoi est-ce que c’est moi qui devrais payer ? », Peggy Terry répond très sim­ple­ment : « Mais bien sûr que si, il est res­pon­sable. Rien qu’en exis­tant. Les Blancs ont tou­jours été mieux trai­tés. Même les mineurs comme mon père, qui avaient une vie ter­rible, ils étaient mieux trai­tés que les Noirs. Bien sou­vent, les Blancs sont plus qua­li­fiés parce que ça fait des années et des années que c’est plus facile pour eux de faire des études, de trou­ver du tra­vail. »

des luttes pour les droits civiques à la décen­nie reagan : his­toires d’une régres­sion

« Moi qui suis noir, déclare l’avocat Alex Berteau, en écou­tant les dis­cours de Reagan, en l’écoutant péro­rer sur le bon vieux temps, avant qu’il ne sache que nous avions un pro­blème, je repen­sais à tous ces films de série B dans les­quels il tenait le rôle de jeune pre­mier. Je repen­sais à ma pauvre grand-mère, là-bas en Louisiane. À tous ces gens qui devaient saluer poli­ment et des­cendre du trot­toir. Tout ça, mes parents, mes ancêtres l’ont vécu. Des mil­liers d’existences qui sont retom­bées dans l’oubli. Et voilà que Ronnie Reagan, que tout le monde aime tant, lance avec un sou­rire qu’au fond, tout ça n’était pas un pro­blème. »

Après le for­mi­dable élan amorcé par la lutte pour les droits civiques, toutes les per­sonnes inter­ro­gées sont una­nimes pour dire que les années Reagan ont consti­tué une ter­rible régres­sion. « En 1980, explique D. Massey, quand Reagan est arrivé au pou­voir, les baisses d’impôt ont béné­fi­cié aux plus aisés. Le revenu de la tranche supé­rieure a explosé. À la fin des années 1980, les inéga­li­tés de revenu n’avaient jamais été aussi grandes depuis cin­quante ou soixante ans. Il y a eu un énorme trans­fert de richesses des pauvres et de la classe moyenne vers les riches. » L’on pour­rait croire que la poli­tique de Reagan a ainsi été néfaste pour tous les pauvres, quelque soit leur cou­leur, mais D. Massey ajoute aus­si­tôt : « Reagan est arrivé au pou­voir à cause de la ques­tion raciale. Les pro­grammes de pro­tec­tion sociale mis en place sous Roosevelt ont été consi­dé­rés comme une aumône faite aux Noirs. Dans l’esprit des Blancs, « aide sociale » signi­fie « Noir ». Plus que tout autre fac­teur, la race est res­pon­sable de la ruine de la coa­li­tion démo­crate. » Le déman­tè­le­ment du New Deal allait ainsi de pair avec celui des acquis – pour­tant bien minces – du mou­ve­ment des droits civiques : « Depuis Reagan, estime Bob Matthieson, le fossé entre les races s’est creusé. La colère des Blancs est même deve­nue chic, dans cer­tains cas. La haine vis-à-vis des Noirs est deve­nue socia­le­ment accep­table dans un nombre incroyable d’endroits. »

Maria Torres revient quant à elle sur ce para­doxe tra­gique qui veut qu’« à l’heure où les Africains-Américains et les Latinos com­mencent à se faire une place dans les ins­ti­tu­tions qui jusqu’à pré­sent étaient exclu­si­ve­ment blanches, les inéga­li­tés se creusent. Les pro­messes du mou­ve­ment des droits civiques n’ont pas été tenues, donc nous sommes désen­chan­tés. » Des Noir.e.s qui se frayent un chemin dans l’esta­blish­ment amé­ri­cain tandis que les autres – en nombre tou­jours plus grand – crou­pissent dans une grande misère (quand ce n’est pas en prison), voilà qui cor­res­pond davan­tage à la réa­lité de l’accession de Barack Obama aux plus hautes fonc­tions de l’État, que toutes les miè­vre­ries sen­ti­men­tales ser­vies ad nau­seam à l’occasion de son élec­tion.

« refu­ser la dis­cri­mi­na­tion posi­tive, c’est igno­rer l’histoire »

« Je suis pas pro-Blanc ou anti-Noir, mais je pense qu’aujourd’hui la ville de Chicago est aux mains des Noirs. J’ai pos­tulé pour avoir un boulot à la mairie et c’est qua­si­ment impos­sible d’en trou­ver à moins de connaitre quelqu’un. La plu­part des employés muni­ci­paux sont noirs. Je sais qu’ils ont morflé avec l’esclavage et tout le reste, mais je pense pas que ce soit à nous d’en payer le prix. » Ces propos de Chris Daniels sont tris­te­ment emblé­ma­tiques de la posi­tion de ces « Blancs modé­rés » vis-à-vis des pro­grammes d’Affirmative Action. « Toute ma vie, estime ainsi Jennifer Kasko, on m’a appris à ne pas avoir de pré­ju­gés, mais c’est dif­fi­cile quand on voit cer­tains obte­nir des choses sans raison, et en plus consi­dé­rer ça comme un dû. Je suis fati­guée des gens qui me disent que je leur dois quelque chose à cause d’actes que je n’ai jamais commis. Rien ne m’a été servi sur un pla­teau d’argent, dans ma vie, et j’ai tra­vaillé dur pour obte­nir ce que j’ai aujourd’hui. »

Cette fatigue des « Blancs modé­rés » rap­pelle ainsi la fameuse Lettre de la geôle de Birmingham, écrite en avril 1963 et que Martin Luther King décla­rait adres­ser – déjà – à ces « Blancs modé­rés » :

Tout d’abord je dois vous avouer que, ces der­nières années, j’ai été gra­ve­ment déçu par les Blancs modé­rés. J’en suis presque arrivé à la conclu­sion regret­table que le grand obs­tacle opposé aux Noirs en lutte pour leur liberté, ce n’est pas le membre du Conseil des citoyens blancs ni celui du Ku Klux Klan, mais le Blanc modéré qui est plus atta­ché à l’« ordre » qu’à la jus­tice ; qui pré­fère une paix néga­tive issue d’une absence de ten­sions à une paix posi­tive issue d’une vic­toire de la jus­tice ; qui répète constam­ment : « Je suis d’accord avec vous sur les objec­tifs, mais je ne peux approu­ver vos méthodes d’action directe » ; qui croit pou­voir fixer, en bon pater­na­liste, un calen­drier pour la libé­ra­tion d’un autre homme ; qui cultive le mythe du « temps-qui-tra­vaille-pour-vous » et conseille constam­ment au Noir d’attendre « un moment plus oppor­tun ». La com­pré­hen­sion super­fi­cielle des gens de bonne volonté est plus frus­trante que l’incompréhension totale des gens mal inten­tion­nés. Une accep­ta­tion tiède est plus irri­tante qu’un refus pur et simple7.

Pour en reve­nir à la ques­tion de l’Affirmative Action, il est cer­tain que le reflux du mou­ve­ment des droits civiques dans un contexte éco­no­mique marqué par une grave crise a eu des consé­quences dévas­ta­trices. « Quand les emplois sont rares et que les temps sont durs, explique Ben Hensley, la dis­cri­mi­na­tion posi­tive pro­voque du res­sen­ti­ment. On a moins envie de chan­ger les choses quand les temps sont dif­fi­ciles. » Frank Lumpkin, dont il a déjà été ques­tion, ne dit pas autre chose. Pour lui, « toute cette his­toire de dis­cri­mi­na­tion posi­tive, ça ne posait aucun pro­blème quand il y avait du boulot. C’est pas grand-chose, quand vous tra­vaillez. Mais quand accor­der des droits égaux à quelqu’un d’autre me rend la vie plus dif­fi­cile, pour­quoi est-ce que j’accepterais ? La dis­cri­mi­na­tion posi­tive a com­mencé à poser des pro­blèmes quand il s’est mis à ne plus y avoir de boulot. »

s’intégrer à une société raciste signi­fie deve­nir soi-même raciste

« Ceux d’entre nous qui ont rela­ti­ve­ment bien réussi dans la vie ont adopté l’état d’esprit de leurs homo­logues blancs. Nous vou­lons pro­té­ger notre réus­site, l’établir dans la durée. » C’est en ces termes que Howard Clement explique le conser­va­tisme des rares Noir.e.s qui ont pu – à titre indi­vi­duel seule­ment – gravir cer­tains éche­lons, tout en concé­dant aus­si­tôt que les « rangs des moins chan­ceux gros­sissent à vue d’œil. »

Si les per­sonnes inter­viewées par Studs Terkel ne sont pas seule­ment blanches ou noires, mais sont éga­le­ment his­pa­niques ou encore asia­tiques, c’est néan­moins à chaque fois autour de la rela­tion entre Blanc.he.s et Noir.e.s qu’est abor­dée la ques­tion raciale. Pour Bill Hohri, Japonais-Américain de la pre­mière géné­ra­tion, « les Japonais sont passés par un pro­ces­sus d’adaptation dans ce pays. D’acculturation. ça veut dire notam­ment prendre les manières, la langue et les pré­ju­gés de la culture majo­ri­taire. Si la culture blanche est anti­noire, alors les Japonais-Américains le sont aussi. » Même constat du côté de Frank Chin, dra­ma­turge et roman­cier sino-amé­ri­cain : « On se calait sur les croyances des Blancs à propos des Noirs. On a adopté tous les pré­ju­gés des Blancs. Les Noirs ont adopté des pré­ju­gés contre nous de la même manière. Dans un dis­cours à Portsmouth Square [dans le quar­tier chi­nois de Chicago] – heu­reu­se­ment, la plu­part des Chinois pré­sents ne com­pre­naient pas l’anglais –, David Hilliard des Black Panthers a déclaré : « Vous les Chinois, vous êtes les Oncle Tom des gens de cou­leur. » C’était bien dit. Mais, en même temps, la solu­tion pour nous n’était pas de deve­nir noirs. » Ces propos ne sont pas sans rap­pe­ler la for­mule de Hannah Arendt à la fin de sa bio­gra­phie de Rahel Varnhagen (cette femme juive qui fré­quen­tait, sans jamais y appar­te­nir com­plè­te­ment, la bonne société de l’Allemagne du XVIIIe siècle) : « Dans une société entiè­re­ment hos­tile aux Juifs – et cette situa­tion a pré­valu jusqu’au XXe siècle, dans tous les pays dans les­quels les Juifs ont vécu – leur assi­mi­la­tion n’est pos­sible qu’en assi­mi­lant en même temps l’antisémitisme.8 »

Si s’assimiler à la culture amé­ri­caine signi­fie inté­grer le racisme qui la struc­ture en deve­nant soi-même « anti­noir », il est pos­sible d’affirmer avec Ron Maydon, qu’à l’inverse, « chaque fois que la com­mu­nauté his­pa­nique a gagné quelque chose, ça a été grâce au mou­ve­ment noir. Chaque fois que les Noirs avancent, que ce soit poli­ti­que­ment, éco­no­mi­que­ment ou socia­le­ment, je leur dis bravo, parce que ça a tou­jours des retom­bées pour nous. Ce qui les affecte nous affecte. S’ils obtiennent des avan­cées, on nous embauche. »

͞

Pour finir, rap­pe­lons le constat fait d’emblée au sujet de la dif­fi­culté qui exis­tait à entre­prendre une recen­sion des livres de Studs Terkel, en raison notam­ment de leur style « parlé » ainsi que du grand nombre de témoi­gnages et de la pro­fu­sion des sujets trai­tés. Les lec­teurs et lec­trices de Race auront ainsi tout le loisir de se plon­ger dans les nom­breuses thé­ma­tiques dont il n’a pu être ques­tion ici, que ce soit celle du loge­ment, des aides sociales, de la vie de campus, de l’influence de Farrakhan, des gangs, ou encore de la reli­gion. Toutes per­mettent à l’auteur de pour­suivre le but qu’il s’était assi­gné avec ce livre et qu’il for­mule en ces termes : « Pour que nous tous, noirs comme blancs, puis­sions rompre le charme par lequel nous tient le racisme, le plus ter­rible des maîtres d’esclaves, nous devons déter­rer notre his­toire enfouie. Ce n’est qu’à ce prix que nous sor­ti­rons de l’abîme du déses­poir. » Dans une France qui reste aussi déses­pé­ré­ment « color-blind » et dans laquelle existe une telle dif­fi­culté à parler sérieu­se­ment de race, ce for­mi­dable docu­ment que nous lègue Studs Terkel s’avère être un outil pré­cieux.

rafik chek­kat

1 Sauf men­tion, toutes les cita­tions sont extraites du livre de Studs Terkel.

2 Jacques Rancière, Racisme, une pas­sion d’en haut, dis­po­nible sur http://​www​.media​part​.fr/​n​o​d​e​/​92825 [3].

3 Saïd Bouamama, Les dis­cri­mi­na­tions racistes, une arme de divi­sion mas­sive, L’Harmattan, 2010, p. 82.

4 « Loin que l’expérience engendre la notion de Juif, c’est celle-ci qui éclaire l’expérience au contraire ; si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait », Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la ques­tion juive, Ed. Gallimard, p. 14.

5 S. Bouamama, op. cit., p. 94. Cela signi­fie que « les dis­cri­mi­na­tions racistes sup­posent pour se repro­duire un rabais­se­ment pour le groupe mino­ri­taire et une valo­ri­sa­tion pour le groupe majo­ri­taire », Ibid., p. 105.

6 S. Bouamama, op. cit., p. 103.

8 H. Arendt, Rahel Varnhagen – La vie d’une juive alle­mande à l’époque du roman­tisme, Pocket, 1994, p. 270.

Les commentaires sont fermés.