Hiérarchisation sociale et raciale dans l’immigration au Canada

Mis en ligne le 23 novembre 2007

Comme dans tous les pays capi­ta­listes, l’immigration au Canada est une affaire de l’État hau­te­ment impor­tante. Il faut contrô­ler les flux et les ajus­ter aux besoins de la « société ». Ou plus clai­re­ment dit, en fonc­tion des impé­ra­tifs déter­mi­nés par l’accumulation capi­ta­liste.


Par Pierre Beaudet

Les ori­gines

Dès la créa­tion de l’État cana­dien en 1867 et par la suite tout au long du XXe siècle, les gou­ver­ne­ments entre­prennent une poli­tique volon­ta­riste pour amener au pays la « force de tra­vail » néces­saire au déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme. Il est éga­le­ment impor­tant pour la classe domi­nante locale et l’Empire bri­tan­nique auquel elle reste asso­ciée d’amener au Canada plus de gens pour « sécu­ri­ser le ter­ri­toire ». Il faut en effet confi­ner et délo­ger les Premières nations. Et éga­le­ment mino­ri­ser et contrô­ler les popu­la­tions fran­co­phones du Bas-Canada dont la « loyauté » à l’égard de l’Empire est sus­pecte. Enfin, il faut faire en sorte que l’occupation du ter­ri­toire empêche les Etats-Unis de faire au Canada ce qu’ils font alors au Mexique à qui ils arrachent de force une grande partie du ter­ri­toire natio­nal.

« Race » et « classe » à décou­vert

L’immigration devient donc un grand enjeu éco­no­mique et poli­tique. En consé­quence, des moyens consi­dé­rables sont mis en placer pour recru­ter des cen­taines de mil­liers de pay­sans et de tra­vailleurs, sur­tout d’Europe. D’emblée, la poli­tique offi­cielle est ouver­te­ment raciste. Il faut trou­ver des immi­grants de race blanche, pré­fé­ra­ble­ment de tra­di­tion bri­tan­nique et « si néces­saire», proche de (Irlandais, Écossais, Nordiques, etc.). L’immigrant « idéal » est alors un ouvrier anglais, pré­fé­ra­ble­ment qua­li­fié et alpha­bé­tisé. Pour les poli­ti­ciens de l’époque et les médias, ils sont d’une « race supé­rieure et ils vont ajou­ter dans la popu­la­tion cana­dienne des « élé­ments sains » aptes à faire contre­poids aux « races infé­rieures » (amé­rin­diens, asia­tiques, fran­co­phones, noirs).Cependant, les domi­nants constatent rapi­de­ment que l’influx en pro­ve­nance des îles bri­tan­niques n’est pas suf­fi­sant. Il faut abso­lu­ment trou­ver, sur­tout au moment de la grande vague d’industrialisation avant, pen­dant et après la pre­mière guerre mon­diale, une vaste main d’œuvre non qua­li­fiée. On se « résigne » donc à recru­ter ailleurs, sur­tout en Europe cen­trale et du Sud (Russie, Italie, Grèce, Yougoslavie, etc.) où l’essor du capi­ta­lisme se tra­duit par un immense exode rural où des mil­lions de petits pay­sans n’ont plus d’autre choix que de s’exiler pour vendre leur force de tra­vail.

La « menace » immi­grante

Peu à peu se construit au Canada un dis­cours média­tique et poli­tique spé­ci­fique à l’égard de ces immi­grants non-bri­tan­niques. Ils sont « dan­ge­reux», patho­lo­gi­que­ment instables. Sur le plan médi­cal et sani­taire, ils peuvent « conta­mi­ner » le reste de la société. Ils sont éga­le­ment poli­ti­que­ment tur­bu­lents, atti­rés par les idées socia­listes qui pro­gressent dans leurs pays d’origine. Ils consti­tuent de par leur oppres­sion et leur exploi­ta­tion une « cible natu­relle » pour les « agi­ta­teurs com­mu­nistes » et les syn­di­cats. Tout un sys­tème de contrôle poli­cier et médi­cal est alors mis en place pour sur­veiller et contrô­ler ces immi­grants de « seconde classe ».

La « pyra­mide »

En bas et même en dehors de cette hié­rar­chie raciale éta­blie se situent d’autres caté­go­ries. Il y a bien sûr les Asiatiques, notam­ment les Chinois, recru­tés « à contrat», sans avoir d’autre droit que celui de tra­vailler, inter­dits de séjour pro­longé. On recrute les hommes, on inter­dit aux familles de venir les rejoindre. On les « place » avec les entre­prises de construc­tion qui les exploitent sans merci. Le statut même d’immigrant « normal», avec toutes ses ambigüi­tés, leur est refusé. Ce sont les pre­miers immi­grants « à contrat», assi­gnés aux tra­vaux les plus durs pour des durées spé­ci­fiques (construc­tion, agri­cul­ture), et sans pra­ti­que­ment avoir accès à la citoyen­neté. A la base de cette dif­fé­ren­cia­tion se trouve la logique de hié­rar­chi­sa­tion et de dis­ci­pli­ni­sa­tion de la force de tra­vail. La « pyra­mide » sociale devient en même temps raciale, atté­nuant et gom­mant la dimen­sion de classe. En créant ces caté­go­ries, « Britanniques » contre « Italiens», « Italiens » contre « Chinois», tous avec des sta­tuts dif­fé­ren­ciés, on construit un obs­tacle for­mi­dable à l’identité et l’organisation de classe.

La moder­ni­sa­tion d’un sys­tème de dis­cri­mi­na­tion

Dans les années 1960, cette poli­tique de dis­cri­mi­na­tion offi­cielle a été abolie. Mais à la place s’est sub­sti­tué un autre sys­tème de hié­rar­chi­sa­tion qui com­prend à la fois des dimen­sions sociales et raciales. Le sommet de la pyra­mide est réservé aux « immi­grants reçus » qui comme on le sait ont droit aux mêmes condi­tions sociales « nor­males » que les citoyens jusqu’à temps qu’ils ne deviennent eux-mêmes citoyens après une période variable (3 à 5 ans) et après avoir été approu­vés par le gou­ver­ne­ment. Ces immi­grants sont choi­sis après un pro­ces­sus long et coû­teux sur la base d’un sys­tème de points qui valo­risent les caté­go­ries édu­quées et spé­cia­li­sées et ce dans le but impli­cite d’«importer » au Canada une main d’œuvre « sur mesure » pour les besoins de l’économie cana­dienne.
Au milieu de la nou­velle pyra­mide, se trouvent les immi­grants à contrat déter­miné. Un pro­gramme fédé­ral géré par Immigration-Canada vise à recru­ter ces tra­vailleurs « tem­po­raires ». Selon le Ministère, le Canada en 2005 a admis 99 146 tra­vailleurs « tem­po­raires, « pour com­bler des pénu­ries de com­pé­tences sur le marché du tra­vail cana­dien ». Le nombre est impres­sion­nant et en fort crois­sance (+ 9,5% par rap­port à 2004). Parmi les tra­vailleurs à contrat, on compte beau­coup de tra­vailleurs domes­tiques (cari­béens et Philippins), ainsi que les tra­vailleurs agri­coles (Mexique et Amérique cen­trale). De par leur statut pré­caire et leur mobi­lité réduite, ces tra­vailleurs sont condam­nés à accep­ter des condi­tions de tra­vail que per­sonne d’autres ne dési­rent : salaires bas, heures de tra­vail pro­lon­gées, pro­tec­tions sociales réduites au mini­mum.
En bas de la pyra­mide enfin, on trouve les illé­gaux. Il est dif­fi­cile d’estimer leur nombre et la manière dont ils arrivent au Canada. Selon des enquêtes, il semble que la plu­part des illé­gaux arrivent avec un visa de tou­riste ou de tra­vailleur tem­po­raire et décident de rester sur place. Ainsi, envi­ron 8% des 800 000 per­sonnes ayant obtenu un visa d’entrée tem­po­raire au Canada en 2002 sont ainsi « dis­pa­rues » de l’écran radar. Selon diverses esti­ma­tions, il y aurait 200 000 illé­gaux au Canada en ce moment. Dans cer­tains sec­teurs éco­no­miques, la construc­tion par exemple, leur pré­sence est pal­pable. Les employeurs et même la police « tolèrent » cette situa­tion parce qu’elle est très béné­fique aux employeurs. En Ontario, 25% de la main d’œuvre sur les chan­tiers serait « illé­gale ».

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