L’héritage explosif de Franz Fanon

Par Mis en ligne le 14 juillet 2012

La dis­pa­ri­tion de David Macey dont nous appre­nons le décès ce 7 octobre 2011 par un mes­sage de la fon­da­tion Frantz Fanon m’a choqué. Pourtant, il y a peu encore, j’ignorais jusqu’à l’existence de ce conscien­cieux bio­graphe qui s’en va à soixante-deux ans, sans avoir vu la paru­tion en fran­çais de son œuvre magis­trale, « Frantz Fanon, Une vie », prévue dans quelques jours. Ce sen­ti­ment diffus de tra­gé­die mêlée d’injustice vient peut-être d’un rap­pro­che­ment plus ou moins conscient avec de fâcheux évé­ne­ments, simi­laires ou proches. À com­men­cer par la lutte opi­niâtre de Fanon lui-même pour ter­mi­ner « Les damnés de la terre », tout en se sachant irré­mé­dia­ble­ment condamné. Vient ensuite son décès, trois mois et demi avant la signa­ture des accords d’Evian met­tant fin à la sale guerre d’Algérie, en mars 1962. Sur le même registre, le trou­blant assas­si­nat d’Amilcar Cabral, six mois avant l’indépendance de la Guinée-Bissau, le combat de sa vie. Bref, autant de coïn­ci­dences géné­rant une ultime frus­tra­tion qui laisse l’homme amer, impuis­sant et soli­taire, face à la ter­rible iné­luc­ta­bi­lité de sa des­ti­née per­son­nelle.

L’approche de David Macey révèle le souci d’exactitude du détail et de la per­ti­nence de l’analyse, pas­sant en revue nombre de récentes contri­bu­tions sur le même sujet, allant même à décor­ti­quer l’actualité poli­tique mar­ti­ni­quaise pour mieux com­prendre, de sorte qu’elle nous force à nous inter­ro­ger sur l’opportunité, voire l’utilité, d’une publi­ca­tion de plus sur la vie et l’œuvre de Frantz Fanon.

Pourtant, c’est bien ce défi que relève Philippe Pierre-Charles, exploi­tant judi­cieu­se­ment l’importante docu­men­ta­tion four­nie par des auteurs d’horizons divers, anciens ou récents – y com­pris David Macey ! –, ainsi que par des témoins dignes de foi [1]. Il offre de la sorte un éclai­rage à la fois déca­pant et péda­go­gique. De même, il apporte la preuve, s’il en était besoin, qu’il y a encore beau­coup à dire sur cette « Tête brûlée », comme les bien-pen­sants des années cin­quante dési­gnaient dis­crè­te­ment l’héroïque dis­si­dent, ayant eux-mêmes pour diverses rai­sons adopté comme champ de bataille la savane de Fort-de-France plutôt que les maquis de leur métro­pole. Il montre en pas­sant que l’on ne sau­rait être un authen­tique fano­nien sans l’esprit cri­tique et le parler-vrai qui ne furent pas les moindres qua­li­tés de l’auteur de « Peau noire… ».

Il ne fait pas de doute que, vivant, Frantz Omar Fanon aurait fus­tigé sans ména­ge­ment les agis­se­ments d’une caste mili­taro-poli­tique, cri­mi­nelle et cor­rom­pue, qui détour­nant à son profit le pres­tige du FLN, a fait main basse sur la révo­lu­tion algé­rienne. Le tor­rent de cri­tiques sans merci arti­cu­lées à l’encontre des « bour­geoi­sies natio­nales » asser­vies aux inté­rêts de l’impérialisme n’auraient pas épar­gné les pro­fi­teurs de la rente pétro­lière, inca­pables d’offrir une quel­conque pers­pec­tive à un peuple qui, échaudé par la répres­sion meur­trière de mars 1988, attend son heure. De même, libéré de ses res­pon­sa­bi­li­tés dans l’appareil du FLN, on veut croire que toutes les pré­cau­tions de lan­gage dont s’est entouré Fanon à l’égard du « monde com­mu­niste » ne l’auraient plus empê­ché d’en dénon­cer les dérives clai­re­ment éta­blies. En effet, rétros­pec­ti­ve­ment, il est bien évident que « faire du neuf », c’était sur­tout éviter les deux sys­tèmes en vigueur, et ouvrir la troi­sième voie d’un « nouvel huma­nisme ».

« Comment peut-on être fano­nien aujourd’hui » ? Ainsi pour­rait-on – selon moi – expri­mer la pro­blé­ma­tique de Philippe Pierre-Charles. Une démarche en œuvre aussi bien au niveau de l’appréciation de l’apport théo­rique et pra­tique du com­bat­tant, que de la manière dont cet héri­tage explo­sif pour­rait être uti­lisé dans les luttes d’aujourd’hui. Explosif en ce sens qu’il contient tous les ingré­dients de nature à faire voler en éclats les pré­ju­gés et men­songes qui ont fait, et qui conti­nuent de faire tant fait de mal. Explosif parce que l’on ne peut s’en empa­rer sans remettre en cause l’ordre social domi­nant, injuste et alié­nant. Explosif parce qu’il nous invite, par l’exemple, à révi­ser le degré de notre enga­ge­ment per­son­nel ; car même au risque de l’erreur (« …il est trop tôt…ou trop tard » [2]), il n’y a pas de place pour la tié­deur, la pusil­la­ni­mité ni la demi-mesure dans l’engagement au sens fano­nien. Il est total, ou il n’est pas.

On est frappé par l’adéquation de ce que l’auteur appelle « l’actualité de Fanon », et qui n’a rien d’une for­mule conven­tion­nelle. Je veux parler par exemple de la des­crip­tion fano­nienne de l’ahurissant par­ti­tion­ne­ment de la cité entre nantis et exclus, entre les pro­fi­teurs et les damnés, « ce monde coupé en deux » qui pour­rait faire penser à une anti­ci­pa­tion mar­quée du sceau de l’exagération. Mais il est vrai qu’à cer­tains égards, elle n’est pas sans rap­pe­ler le « quar­tier chic de Didier » d’une cer­taine époque, ou encore les églises de nom­breuses paroisses dont les bancs fai­saient l’objet d’un apar­theid sans fard. Pour citer le Sous-com­man­dant Marcos :« Aujourd’hui comme hier, les pauvres sont au fond des latrines, et les riches sont assis sur la cuvette ». Si l’on consi­dère les for­ti­fi­ca­tions dont sont obli­gés de s’entourer les nantis, tandis que les autres s’agglutinent dans les bidon­villes et les cités dites « popu­laires », il y a tout lieu de penser que la des­crip­tion de la colo­nie nord-afri­caine était en même temps l’inquiétante extra­po­la­tion d’un monde ensau­vagé. Et c’est vrai que, comme constate Philippe Pierre-Charles, qu’il y a un « besoin de Fanon », pour com­prendre, dans un pre­mier temps.

Quant au second volet, celui de la praxis, c’est-à-dire de l’ensemble des pro­ces­sus à acti­ver dans la pers­pec­tive de révo­lu­tion­ner l’ordre social, la démarche de l’auteur n’est pas moins per­ti­nente et fer­tile. Ainsi, met-il en relief les points clés de la pensée comme de la pra­tique du com­bat­tant sur maints sujets brû­lants : La vio­lence, l’internationalisme, la place de la femme dans la société, le modèle de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, les rap­ports entre « lea­ders » et masses etc. Le tout, ana­lysé sans ido­lâ­trie impro­duc­tive, sans langue de bois sté­ri­li­sante, autant de tares aux anti­podes de la manière Fanon.

Enfin, et c’est tout à l’honneur de Philippe Pierre-Charles, il est l’un des pre­miers à confron­ter la pensée et l’action de Fanon avec les tra­jec­toires idéo­lo­giques des mili­tants de son temps, avec les pro­duc­tions de ceux qui s’en sont réclamé, en Martinique et ailleurs, compte tenu des muta­tions du monde pen­dant le demi-siècle écoulé, et des néces­si­tés du combat éman­ci­pa­teur d’aujourd’hui.

Max Rustal, Fort-de-France le 27/10/2011


Notes

[1] Philippe Pierre-Charles, « Frantz Fanon 50 ans après » [2] Peau noire, masques blancs. Op cité

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