Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Henry Veltmeyer (ed.), 21st Century Socialism. Reinventing the Project, Halifax, Fernwood, 2011

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Nous vivons à une époque où la gauche pro­gres­siste et la gauche radi­cale, à la suite de la chute des uto­pies dog­ma­tiques, sont à la recherche de nou­velles bases idéo­lo­giques pour se redé­fi­nir et se recons­truire. L’avènement des nouvel- les tech­no­lo­gies en com­mu­ni­ca­tion, la révolte à tra­vers le monde, le mouve- ment Occupy Wall Street qui ques­tionne la démo­cra­tie libé­rale repré­sen­ta­tive, la recon­fi­gu­ra­tion du milieu du tra­vail en fonc­tion d’une société post­in­dus­trielle appré­hen­dée, et la montée de la lutte des classes (qui n’est plus une exclu­si­vité de la tra­di­tion­nelle classe ouvrière, mais aussi de la classe moyenne), appellent la gauche à se ques­tion­ner et, éven­tuel­le­ment, se repo­si­tion­ner devant un nou­veau socia­lisme pour le xxie siècle.

Au-delà de l’utilisation d’un slogan à la mode (le socia­lisme du 21e siècle), il y a néces­sité d’approfondir la réflexion. C’est pour­quoi, face à ce capi­ta­lisme bar­bare, qui est en train de détruire le peu qui nous reste des mesures dure­ment gagnées dans le cadre d’un libé­ra­lisme social, des intel­lec­tuelles mili­tantes du Canada anglais se sont réunis en octobre 2009 dans le cadre d’un col­loque tenu à Halifax, afin de dis­cu­ter et échan­ger sur la ques­tion.

Le but géné­ral de ce col­loque était de confron­ter le socia­lisme du passé avec un socia­lisme de l’avenir, mais plus par­ti­cu­liè­re­ment de signa­ler les efforts concrets d’aujourd’hui pour l’avancement du débat au Canada (anglais) et dans le monde. En évo­quant la phrase : « Barbarie ou socia­lisme », énon­cée par Rosa Luxemburg à la veille de la Révolution d’Octobre 1917, le col­loque s’est aussi penché sur la pensée mar­xiste et son appli­ca­tion dans le passé et s’est demandé com­ment réin­ter­pré­ter Marx pour le xxie siècle.

Il s’agit là d’une amorce néces­saire et fon­da­men­tale concer­nant une ques­tion vitale pour la régé­né­ra­tion de la gauche radi­cale. L’ouvrage col­lec­tif qui en a résulté réunit onze articles, tous très bien docu­men­tés et argu­men­tés, pro­po­sés par des par­ti­ci­pants venant du Canada, de l’Italie, de l’Angleterre, du Mexique et du Venezuela en la per­sonne de Marta Harnecker, mili­tante de la pre­mière heure sous le gou­ver­ne­ment d’Allende et main­te­nant conseillère auprès du gou­ver­ne­ment de Hugo Chávez.

L’ouvrage com­prend trois par­ties. Quatre articles abordent d’abord la ques­tion théo­rique du mar­xisme, en évo­quant la nature dog­ma­tique de son inter­pré­ta­tion dans le passé et les défis de son appli­ca­tion dans les nou­velles condi­tions socio­po­li­tiques et socio-éco­no­miques du xxie siècle. Deux articles se penchent ensuite sur les expé­riences vécues, par­ti­cu­liè­re­ment en Italie, de mise en rap- port du mar­xisme et de la pra­tique poli­tique com­mu­niste. Enfin, la majo­rité des articles portent sur la nature du socia­lisme au xxie siècle, en se basant sur les expé­riences en cours en Amérique latine. Examinons main­te­nant ces trois pans du livre.

Les articles Reinventing Socialism and Recovering Marx de Michael A. Leb- owitz, Cloistering Criticism or Breaking Bonds de Errol Sharpe, The Marginaliza- tion of Marx in an anti-Metaphysical Age de Thom Workman et The Prospects for Socialism : A Question of Capital and Class de Hugo Radice se pro­posent, à partir d’une approche théo­rique, d’examiner le passé, tout en gar­dant le cap sur l’avenir. Par contre, on retrouve peu de cri­tiques du concept de mar­xisme lui-même dans ces contri­bu­tions. Sans pour autant délais­ser Marx, il aurait fallu aussi tenter de moder­ni­ser le concept, en se réfé­rant à cer­tains théo­ri­ciens mar­xistes comme Gramsci. Nulle part dans ces articles, fort inté­res­sants et sti­mu­lants, on ne réflé­chit au rôle des intel­lec­tuelles, à la culture popu­laire, à la ques­tion de la classe moyenne ou même au concept de « mul­ti­tude » déve­loppé par Negri.

Il semble pour­tant que, dans cette période de pro­fonde réflexion, se limi­ter uni­que­ment à la pensée de Marx demeure un peu limi­ta­tif. Certaines expé­riences du mou­ve­ment popu­laire comme la nou­velle gauche (New Left) amé­ri­caine dans les années 1960 et 1970, la néces­sité de réac­ti­ver un syn­di­ca­lisme de combat ou l’émergence du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste auraient aussi été per­ti­nentes pour resti­mu­ler la pensée mar­xiste dans son nou­veau contexte du xxie siècle. C’est ainsi que deux articles, l’un écrit par Mauro Casadio et Luciano Vasapollo sur les ten­ta­tives, en Italie de créer un réseau­tage com­mu­niste, et l’autre écrit par Murray E.G. Smith et Joshua D. Dumont sur la polé­mique entre le mar­xisme clas­sique et la gauche radi­cale contem­po­raine, portent à réflé­chir sur les dif­fi­cul­tés prag­ma­tiques que ren­contre l’application du mar­xisme aujourd’hui. Contrairement au débat uni­que­ment théo­rique, la volonté de concré­ti­ser et de sou­li­gner les dif­fi­cul­tés que la gauche actuelle affronte ali­mente et amène une autre pers­pec­tive très impor­tante.

L’article de Smith et Dumont inti­tulé Socialist Strategy, Yesterday and Today : Notes on Classical Marxism and the Contemporary Radical Left, est le plus impor­tant pour ceux qui réflé­chissent, dans les pays indus­triel­le­ment avan­cés, aux ques­tions concer­nant le mar­xisme, l’anarchisme, la défi­ni­tion de la gauche, etc. Smith et Dumont sou­lignent très bien les défis que la gauche tra­di­tion­nelle doit rele­ver face à des mou­ve­ments de masse comme Occupons Wall Street/​les Indignées, qui ne sont pas tra­ver­sés par une idéo­lo­gie ni par un enca­dre­ment tradi- tion­nel. Il s’agit d’un article très per­ti­nent pour nous au Québec.

La notion de socia­lisme du xxie siècle a émergé dans l’esprit des mili­tants et mili­tantes de gauche à tra­vers le déve­lop­pe­ment poli­tique et idéo­lo­gique issu de l’Amérique latine. C’est la raison pour laquelle cet ouvrage y consacre cinq articles. À tra­vers les articles de James Petras, Latin America’s Twenty-First Cen- tury Socialism, The Role of the Political Instrument de Marta Harnecker et celui de Jeffery Webber, Venezuela Under Chavez : The Dialectics of Twenty-First Cen- tury Socialism, nous dis­po­sons d’un très bon éven­tail des dif­fé­rentes défi­ni­tions du socia­lisme du xxie siècle.

L’article de Petras se pré­sente comme une ten­ta­tive pour défi les para­mètres du néo­li­bé­ra­lisme du xxie siècle, et comme une des­crip­tion de la réponse socia­liste que lui a donnée l’Amérique latine. Malgré une prose aride, Petras défi assez bien les deux concepts qui s’affrontent. On com­prend que cette approche struc­tu­relle est néces­saire pour bien déter­mi­ner les para­mètres du socia­lisme du xxie siècle. Marta Harnecker pro­pose pour sa part un aperçu des ques­tion­ne­ments que for­mulent de l’intérieur les mili­tantes de la gauche au sein du gou­ver­ne­ment et ceux qui militent dans les « Barrios ». Harnecker intro­duit le débat par des ques­tions comme : « Devons-nous reje­ter le cen­tra­lisme bureau­cra­tique et sim­ple­ment uti­li­ser le consen­sus ? […] Par les consul­ta­tions popu­laires, qui per­mettent des espaces pour les dif­fé­rences d’opinions, res­pec­tons les dif­fé­rences et soyons fl envers l’engagement ». Cela permet de mesu­rer les contra­dic­tions qui sur­gissent chez les mili­tants et mili­tantes dans leur appli­ca­tion du socia­lisme du xxie siècle.

Harnecker donne ainsi l’heure juste. La construc­tion du pou­voir ne s’arrête pas une fois la prise du pou­voir poli­tique effec­tuée. Au contraire, l’exercice d’un pou­voir popu­laire consé­quent implique la pour­suite des débats, et cela indé­pen­dam­ment de ce qui passe au niveau de l’État. Nous nous per­met­tons ici de faire réfé­rence à l’ouvrage de John Holloway, Changer le monde sans prendre le pou- voir, pour saisir la véri­table pro­fon­deur de l’article de Harnecker.

L’article de Jeffrey Webber sur l’application du socia­lisme du xxie siècle au Venezuela pré­sente une cri­tique de la gou­ver­nance d’Hugo Chávez. Tout en recon­nais­sant l’émergence du concept socia­liste sous Chávez, Webber sou­lève la ques­tion de l’absence de démo­cra­tie révo­lu­tion­naire. Le pou­voir qui surgit de la base des orga­ni­sa­tions popu­laires dans les dif­fé­rents bar­rios laisse à dési­rer. Selon Webber, on assiste plutôt à une démo­cra­tie diri­gée par le haut par les spé­cia­listes du gou­ver­ne­ment. Mais Webber admet que le pro­ces­sus est jeune et que nous sommes encore en pré­sence d’un pays en voie de déve­lop­pe­ment, ce qui implique des dif­fi­cul­tés aussi sur le plan de l’exercice de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Voilà un ouvrage qui sur­prend. Un ouvrage qui relève le défi de se situer sur l’échiquier idéo­lo­gique, dans le débat sur la défi et l’application du socia­lisme du xxie siècle. Un ouvrage qu’il faut lire, d’une part parce qu’il insiste sur la conti­nuité de la pensée socia­liste, d’autre part parce qu’il signale que les mêmes ques­tions se posent chez les mili­tantes de la gauche au Canada anglais et au Québec.

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