NOTES DE LECTURE

Hegemony How-To. A Roadmap for Radicals

Jonathan Matthew Smucker, Oakland, AK Press, 2017

Par Mis en ligne le 19 janvier 2020

Parmi les ques­tions qui reviennent cou­ram­ment dans les dis­cus­sions stra­té­giques à gauche, celle de la conver­gence des luttes et celle de la conti­nuité entre les grandes vagues de mobi­li­sa­tion occupent une place de choix : com­ment nous unir autour d’objectifs com­muns tout en recon­nais­sant et en valo­ri­sant notre diver­sité interne ? Comment assu­rer à nos prin­cipes et à nos orga­ni­sa­tions une pré­sence durable dans l’espace public, sur la base de laquelle nous pou­vons espé­rer de nou­velles avan­cées ? Ces deux inter­ro­ga­tions ren­voient à une pro­blé­ma­tique com­mune, soit l’identification des moyens qui per­mettent à la gauche de gagner en puis­sance et de rem­por­ter des vic­toires, même dans un contexte poli­tique hos­tile. C’est à cette pro­blé­ma­tique que s’attaque l’ouvrage de Jonathan Matthew Smucker, doc­to­rant en socio­lo­gie à l’Université Berkeley et mili­tant de longue date dans les mou­ve­ments anti­guerre et, plus récem­ment, actif au sein d’Occupy Wall Street. En mobi­li­sant des auteurs tels que Gramsci et Habermas, Smucker pro­pose des clés d’analyse per­met­tant de lier les dyna­miques internes aux groupes mili­tants à des consi­dé­ra­tions stra­té­giques plus larges, avec comme objec­tif de par­ve­nir à une conci­lia­tion entre les prin­cipes anti­au­to­ri­taires de la gauche et ses visées hégé­mo­niques.

La vie interne du groupe, la poli­tique pré­fi­gu­ra­tive et la poli­tique stra­té­gique

Smucker dédie une partie impor­tante de son ouvrage à l’analyse des dyna­miques internes aux groupes de gauche, en notant que cer­taines dis­po­si­tions néfastes y sont per­cep­tibles de manière presque constante, mais qu’elles tendent à empi­rer en dehors des grandes périodes de mobi­li­sa­tion. Smucker sou­ligne ainsi l’existence de deux fonc­tions dis­tinctes au sein d’un groupe mili­tant, soit la fonc­tion expres­sive – par laquelle le groupe agit comme milieu d’appartenance et d’identification per­son­nelle et col­lec­tive – et sa fonc­tion ins­tru­men­tale – soit la capa­cité du groupe à obte­nir des gains par l’entremise de ses cam­pagnes de mobi­li­sa­tion et des dif­fé­rentes luttes qu’il mène. Si ces deux fonc­tions jouent un rôle essen­tiel au sein de chaque groupe mili­tant, Smucker note tou­te­fois que lorsque la fonc­tion expres­sive d’un groupe prend défi­ni­ti­ve­ment le dessus sur sa fonc­tion ins­tru­men­tale, ce der­nier tend alors à se replier sur lui-même et à accor­der plus d’importance à la survie du groupe lui-même qu’à ce que le groupe permet d’accomplir en tant que véhi­cule poli­tique (p. 79). Celles et ceux qui se sont déjà impli­qués au sein d’un groupe mili­tant ont presque toutes et tous été témoins de telles dyna­miques : sans une cam­pagne de mobi­li­sa­tion agis­sant comme une force cen­tri­fuge, en inci­tant les membres du groupe à s’adresser à des non-membres et à dif­fu­ser leurs idées dans l’espace public, l’énergie des col­lec­tifs mili­tants tend à être inves­tie dans des concours de dis­tinc­tion internes (qui est la ou le plus à gauche, qui col­la­bore le moins avec « le sys­tème », etc.) plutôt que dans l’expansion des capa­ci­tés orga­ni­sa­tion­nelles du groupe. Smucker nous invite ainsi à ne pas faire de la vie interne du groupe le but ultime d’une orga­ni­sa­tion, sans quoi le repli sur soi et le purisme tendent à y pré­do­mi­ner. Smucker nous invite éga­le­ment à trou­ver un équi­libre entre la poli­tique pré­fi­gu­ra­tive – soit l’application des prin­cipes anti­au­to­ri­taires dans la pra­tique quo­ti­dienne du groupe mili­tant – et la poli­tique stra­té­gique – qui implique de créer des ponts avec des orga­ni­sa­tions et des groupes (syn­di­cats, orga­nismes com­mu­nau­taires, etc.) qui n’appliquent pas néces­sai­re­ment les prin­cipes anti­au­to­ri­taires de manière aussi sou­te­nue que le groupe mili­tant. Si la poli­tique pré­fi­gu­ra­tive joue un rôle essen­tiel au sein des groupes mili­tants et permet de mettre en pra­tique nos prin­cipes dans l’immédiat, elle doit tou­te­fois pour Smucker être ins­crite dans un cadre stra­té­gique plus large pour ne pas deve­nir une fin en soi et encou­ra­ger le déve­lop­pe­ment des dis­po­si­tions insu­laires et puristes évo­quées plus haut (p. 102-105).

Les signi­fiants flot­tants, le spectre des allié-e-s et le tra­vail hégé­mo­nique

Après avoir dressé un por­trait cri­tique des dyna­miques internes aux groupes mili­tants, Smucker se penche sur les moyens et condi­tions qui per­mettent à la gauche d’accroître son pou­voir. Parmi ces moyens, il note l’importance des signi­fiants flot­tants, soit des termes qui n’ont pas une défi­ni­tion pré­cise et qui offrent ainsi une base d’identification large à partir de laquelle les mili­tantes et les mili­tants peuvent rejoindre le public – Smucker évoque notam­ment la force d’interpellation des 99 % dans le mou­ve­ment Occupy, qui per­met­tait à la fois de nommer un groupe et de dénon­cer l’accroissement expo­nen­tiel des inéga­li­tés socio-éco­no­miques aux États-Unis et ailleurs dans le monde (p. 66-67). Sont aussi intro­duites cinq caté­go­ries consti­tuant le « spectre des allié-e-s », soit l’opposition active, l’opposition pas­sive, la neu­tra­lité, l’appui passif et l’appui actif, avec des stra­té­gies dis­tinctes pour cha­cune d’elles – les méthodes pour passer de l’appui passif à l’appui actif dif­fèrent des méthodes pour passer de la neu­tra­lité à l’appui au mou­ve­ment ou à l’organisation, par exemple. Les liens à éta­blir avec les réseaux et orga­ni­sa­tions dans les­quels les gens sont déjà actifs – Smucker uti­lise l’exemple du rôle des Églises dans la mobi­li­sa­tion pour les droits civiques – et l’utilisation des prin­cipes et sym­boles dans les­quels la majo­rité des indi­vi­dus se recon­naissent (liberté, jus­tice, démo­cra­tie, etc.) figurent éga­le­ment au cœur du tra­vail hégé­mo­nique que la gauche doit accom­plir pour gagner une base d’appui plus large et créer un « nous », c’est-à-dire un sen­ti­ment de soli­da­rité et une com­mu­nauté prête à appuyer ses ini­tia­tives (p. 146, 182 et 238). Un équi­libre dyna­mique entre la poli­tique pré­fi­gu­ra­tive et la poli­tique stra­té­gique, ainsi qu’une atten­tion au « sens commun » et aux pra­tiques quo­ti­diennes consti­tue­raient ainsi les bases sur les­quelles la gauche peut mener une lutte hégé­mo­nique et espé­rer gagner du ter­rain dans les années à venir.

À mi-chemin entre le récit per­son­nel et l’analyse socio­lo­gique, l’ouvrage de Smucker est une contri­bu­tion impor­tante aux débats en cours sur les manières de faire face à la fois à l’offensive néo­li­bé­rale et à la montée des popu­lismes de droite. Les constats sévères qu’il émet sur la gauche et sa pro­pen­sion au purisme méritent tou­te­fois d’être nuan­cés, une autre expé­rience cou­rante chez les mili­tantes et les mili­tants étant bien celle des appels au « prag­ma­tisme » qui ne servent ulti­me­ment qu’à ridi­cu­li­ser ou faire taire les pers­pec­tives et cri­tiques jugées trop « radi­cales » (ce qui revient géné­ra­le­ment à dire « pas assez cen­tristes »). Parvenir à une dif­fu­sion de nos prin­cipes qui ne rime pas avec leur dilu­tion presque com­plète est une ques­tion qui vaut d’être dis­cu­tée et appro­fon­die dans les espaces mili­tants. En défi­ni­tive, sans être en par­fait accord avec toutes les thèses conte­nues dans le livre, je consi­dère qu’Hegemony How-To mérite tout de même une lec­ture atten­tive dans les mou­ve­ments sociaux et les orga­ni­sa­tions ou col­lec­tifs qui leur sont sym­pa­thiques.

Emanuel Guay


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