¡Hasta siempre Comandante !

Par Mis en ligne le 26 novembre 2016

fidel-castroLes pro­chaines géné­ra­tions se sou­vien­dront long­temps de Fidel Castro et de sa révo­lu­tion impro­bable. En 1959 avec une poi­gnée de gué­rillé­ros et une orga­ni­sa­tion fan­to­ma­tique, il s’empare du pou­voir détenu par quelques voyous et mafio­sos. Au début, les États-Unis hésitent, mais rapi­de­ment, le conflit éclate, notam­ment lorsque le nou­veau gou­ver­ne­ment décide de redis­tri­buer les terres qui appar­tiennent à la puis­sante United Fruit. Dès 1960, une guerre invi­sible com­mence avec les mul­tiples ten­ta­tives de la CIA d’assassiner Castro. En 1961, une ten­ta­tive d’invasion menée par des mer­ce­naires cubains à la solde des États-Unis se ter­mine par un lamen­table échec. En 1962, le monde passe à un cheveu de la guerre nucléaire quand les États-Unis décident d’empêcher l’installation de mis­siles sovié­tiques à Cuba.

Castro tient le coup parce qu’essentiellement, il a l’appui de la popu­la­tion. D’une part, il rompt avec la cor­rup­tion géné­ra­li­sée et l’insolence des riches qui avaient trans­formé ce pays en une sorte de bordel déli­rant des États-Unis. D’autre part, le nou­veau régime, certes peu démo­cra­tique, a l’immense qua­lité de répondre aux besoins du peuple, ce qui place Cuba bien en avant des pays d’Amérique latine au niveau des poli­tiques sociales et de l’intégration socio-éco­no­mique des couches mar­gi­na­li­sées (notam­ment des Afro-Cubains). Cuba devient le cham­pion dans plu­sieurs domaines (santé mater­nelle et infan­tile, alpha­bé­ti­sa­tion et sco­la­ri­sa­tion, etc.)

En fin de compte, Fidel Castro sort ren­forcé de ces confron­ta­tions avec les États-Unis et se met à rêver d’une révo­lu­tion latino-amé­ri­caine. Son cama­rade Che Guevara part orga­ni­ser d’illusoires insur­rec­tions qui se ter­minent par sa mort en Bolivie en 1966. Ailleurs, des mou­ve­ments gué­rillé­ros ins­pi­rés et appuyés par Cuba connaissent des échecs reten­tis­sants. Entre-temps, Castro dirige une réor­ga­ni­sa­tion de l’économie et de la société cubaine selon le « modèle » socia­liste. Pratiquement tout est natio­na­lisé, jusqu’aux salons de coif­fure. Malgré des ten­ta­tives de diver­si­fi­ca­tion, Cuba reste dépen­dant de ses expor­ta­tions de sucre vers l’Union sovié­tique en échange de pro­duits indus­triels. Dans les années 1970, Castro décide d’investir son pays dans la tour­mente afri­caine. Plusieurs mil­liers de sol­dats sont déployés en Angola pour sou­te­nir la fac­tion au pou­voir (le MPLA) qui combat l’opposition armée par les États-Unis et l’Afrique du Sud.

À la fin des années 1980, l’implosion de l’Union sovié­tique pré­ci­pite une grave crise éco­no­mique et sociale. Un grand nombre de Cubains tente de quit­ter le pays. La colère popu­laire s’accroît contre le régime, bien que l’aura de Fidel Castro demeure impor­tante. Des mesures d’austérité sont impo­sées pour per­mettre de pré­ser­ver les acquis sociaux. On mise sur le tou­risme pour appor­ter les devises néces­saires à l’importation de biens essen­tiels (Cuba reste défi­ci­taire au niveau de la pro­duc­tion ali­men­taire).

À la fin des années 1990, le vent du chan­ge­ment revient dans l’hémisphère. L’arrivée au pou­voir au Venezuela d’Hugo Chavez et plus tard, l’élection des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes dans plu­sieurs autres pays, per­mettent de réin­sé­rer Cuba dans la dyna­mique régio­nale. Grâce à l’appui éco­no­mique du Venezuela, la situa­tion s’améliore. Le sym­bole de Fidel Castro comme le résis­tant de la pre­mière heure reste impor­tant, ce qui explique l’affection des peuples et le res­pect que plu­sieurs lea­ders latino-amé­ri­cains éprouvent pour Fidel.

Dans les années 2000, la tran­si­tion est entre­prise avec la pas­sa­tion pro­gres­sive des pou­voirs à son frère Raúl. Malgré divers pro­blèmes de santé qui s’aggravent jusqu’à son décès, il conti­nue d’intervenir publi­que­ment dans les débats cubains. Tout en admet­tant l’échec de la révo­lu­tion sur le plan éco­no­mique, il conti­nue de mettre en garde son pays contre une capi­tu­la­tion face aux pres­sions internes et externes qui vou­draient que Cuba s’insère dans la dyna­mique capi­ta­liste. Présentement à Cuba, un débat à plu­sieurs voix met aux prises diverses options, qui vont de la réin­té­gra­tion pure et simple de Cuba dans son statut de semi-colo­nie des États-Unis à l’élaboration d’un projet socia­liste rénové incluant une démo­cra­ti­sa­tion en pro­fon­deur des ins­ti­tu­tions. L’opposition cubaine regrou­pée der­rière de puis­santes fac­tions de droite exi­lées à Miami espère une implo­sion totale du régime.

Lors de mes visites à Cuba dans les années 2000, à l’époque où j’animais le réseau Alternatives, j’ai constaté la force et les contra­dic­tions de ce pays pas­sion­nant. Les intel­lec­tuels com­mu­nistes « réfor­ma­teurs » avec qui nous avons œuvré, espé­raient une évo­lu­tion du sys­tème, via une cer­taine décen­tra­li­sa­tion admi­nis­tra­tive et l’exploration de nou­velles poli­tiques pour per­mettre le déve­lop­pe­ment des com­mu­nau­tés via l’agroécologie. Ils crai­gnaient la pesante bureau­cra­tie construite dans le sillon d’un pou­voir hyper fort et per­son­na­lisé. Ils n’aimaient pas par­ti­cu­liè­re­ment Raúl connu pour ses pen­chants auto­ri­taires et son attrac­tion pour le « modèle » chi­nois (tour­nant capi­ta­liste d’une part, main­tien du régime non démo­cra­tique d’autre part). Ils espé­raient en fin de compte que la vague « rose » latino-amé­ri­caine puisse remettre le projet socia­liste sur ses rails à tra­vers de nou­velles orien­ta­tions et de nou­velles soli­da­ri­tés. Aujourd’hui à ce que j’entends, ils sont plutôt pes­si­mistes, mais l’histoire n’est jamais finie !

L’héritage de Fidel Castro a donc plu­sieurs facettes. L’Astérix latino-amé­ri­cain qui a défié l’empire pen­dant plu­sieurs décen­nies est ce qui reste dans la conscience popu­laire. Franchement, on ne peut pas être étonné de cela compte tenu des ravages que l’impérialisme a pro­vo­qués dans cette région du monde. Encore aujourd’hui, les États-Unis consti­tuent un for­mi­dable obs­tacle contre le pro­grès social et la paix, pas seule­ment en Amérique latine.

Par ailleurs, le projet de trans­for­ma­tion ima­giné par Castro et ses com­pa­gnons au len­de­main de la révo­lu­tion a été un échec. Les avan­cées sociales indé­niables, réa­li­sées dans des condi­tions d’une grande diver­sité, ont permis au peuple d’améliorer ses condi­tions de vie, du moins jusqu’au déclin pro­noncé observé depuis les années 1990. Cependant, le pays est resté enfermé par un pou­voir auto­cra­tique, qui permet la dis­si­dence, et encore de temps en temps, à condi­tion qu’elle s’inscrive dans des contraintes très étroites. Sur le ter­rain éco­no­mique, l’étatisation des entre­prises ne s’est pas méta­mor­pho­sée dans une capa­cité réelle des tra­vailleurs et des tra­vailleuses de chan­ger le sens, le contenu et la forme du tra­vail, qui est resté subor­donné à un petit groupe.

Sur un plan plus per­son­nel, on retien­dra de Fidel Castro une déter­mi­na­tion abso­lue, un cou­rage poli­tique rare et un style de vie plutôt aus­tère. Cette droi­ture lui a mérité le res­pect, alors que la plu­part des gou­ver­nants dans cette région du monde (et ailleurs !) se vautrent dans la fange. Sa pro­pen­sion à penser qu’il avait tou­jours raison, aussi bien face aux pro­blèmes de l’agriculture cubaine qu’aux défis de la révo­lu­tion afri­caine, reste son côté sombre. Dans le fond, Fidel Castro était le des­cen­dant de cette immense tra­di­tion latino-amé­ri­caine qu’on appelle le « cau­dillisme », où le chef est plus qu’un chef, dont la société tout entière demeure dépen­dante.

Aujourd’hui dans le sillon des grandes luttes sociales cepen­dant, cette tra­di­tion perd un peu de son éclat. Les pay­sans boli­viens ne pensent plus que le gou­ver­ne­ment pro­gres­siste va les « sauver ». Les nou­velles géné­ra­tions au Brésil et en Argentine ont cessé d’attendre des mes­sies et conti­nuent à s’auto-organiser. Une puis­sante intel­lec­tua­lité prend forme pour cher­cher du côté de l’écosocialisme et de la démo­cra­ti­sa­tion de la démo­cra­tie.

¡La lucha conti­nua, Comandante !

Crédit photo : http://​lainfo​.es/​f​r​/​2​0​1​4​/​0​8​/​1​3​/​a​m​e​r​i​q​u​e​-​l​a​t​i​n​e​-​c​e​l​e​b​r​e​r​-​l​a​n​n​i​v​e​r​s​a​i​r​e​-​d​e​-​f​i​d​e​l​-​c​a​stro/

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