Haïti : vers l’affrontement

La ten­ta­tion auto­ri­taire du Président Martelly est plus qu’une ten­dance. Elle s’inscrit dans le pro­ces­sus d’«affai­blis­se­ment de la construc­tion de l’État de droit haï­tien ». La crise qui a éclaté depuis l’arrivé au pou­voir des néo-macoutes ouvre une nou­velle période d’insatiabilité poli­tique. Les rap­ports de force entre l’exécutif, le pré­sident Martelly, le par­le­ment, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, la société civile, reflètent les réponses et choix, des tenants du pou­voir, dans le contexte de la crise géné­rale de la société haï­tienne. L’enjeu est la remise en ques­tion des conquêtes démo­cra­tiques et popu­laires de 1986.

Le régime de Martelly et la CIRH

La crise de l’État haï­tien permet d’identifier quelques élé­ments consti­tu­tifs du régime qui se met en place. Sur le plan idéo­lo­gique, les églises pro­tes­tantes d’obédiences états-uniennes se chargent de véhi­cu­ler une vision conser­va­trice et réac­tion­naire. Les appa­reils répres­sifs char­gés de la vio­lence phy­sique sont com­man­dés par les armées et polices étran­gères, fai­sant de facto de la police natio­nale un auxi­liaire dans la chaîne de com­man­de­ment. Parallèlement, le régime vou­drait réta­blir les « forces armées d’Haïti », créer « une milice » dite « rose ». Le contrôle social est assuré par l’«internationale com­mu­nau­taire » à tra­vers leur réseau d’ONG huma­ni­taires. Ainsi, l’État tra­di­tion­nel auto­ri­taire, devenu hybride par la coa­li­tion directe avec la « Commission inté­ri­maire pour la recons­truc­tion d’Haïti » (CIRH), inau­gure une nou­velle forme de domi­na­tion de la nation. Il s’agit en ce sens d’un ren­for­ce­ment du bloc au pou­voir sous l’hégémonie du capi­tal inter­na­tio­nal.

L’oligarchie et l’administration publique

Historiquement, l’oligarchie, à domi­nance com­pra­dore, s’est tou­jours com­por­tée comme la meilleure gar­dienne des inté­rêts étran­gers dans ce pays. Haïti, maillon faible du sys­tème impé­ria­liste, y occupe une place spé­ci­fique : celle de pour­voyeuse en mains-d’œuvre à bon marché et de consom­ma­teur de pro­duits impor­tés. Cette place, dans le cadre de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, déter­mine une struc­tu­ra­tion interne des classes domi­nantes conforme aux inté­rêts des domi­nants dans leur recherche de sur­pro­fits.

Aujourd’hui avec les macoutes au pou­voir, l’oligarchie, le capi­tal étran­ger et la CIRH veulent remo­de­ler l’administration publique. Le dépla­ce­ment des dis­po­si­tifs poli­tiques de l’hégémonie au sein de l’administration se rap­porte aux modi­fi­ca­tions ins­ti­tu­tion­nelles induites par le contrôle poli­tique des macoutes au sommet de l’exécutif. En effet, le rem­pla­ce­ment du haut per­son­nel de l’administration publique accen­tue la lutte entre les pri­vi­lé­giés de l’ancien régime Lavalas-Unité et les nou­veaux venus macoutes.

Ce chan­ge­ment dans la majo­rité gou­ver­ne­men­tale, en faveur des macoutes, s’est réper­cuté sur la com­po­si­tion sociale de l’administration publique au détri­ment du cou­rant Lavalas-Unité qui a pris racine pen­dant les vingt der­nières années. Les formes des escar­mouches montrent l’ampleur de la lutte au sein des appa­reils de l’État. Cependant, une fac­tion liée au cou­rant poli­tique Lavalas-Unité, occu­pant une posi­tion rela­ti­ve­ment confor­table au par­le­ment, a su trou­ver une entente mini­male, entre les dif­fé­rents par­le­men­taires venant d’horizon divers, face à la montée des macoutes. Entente qui s’est élar­gie à l’ensemble de la société civile qui craint légi­ti­me­ment une main­mise auto­ri­taire des macoutes sur la vie natio­nale. En fait, ce dépla­ce­ment au sein de l’administration publique conduit à des rap­ports de force aigui­sés dans la mesure où la lutte de la société civile s’inscrit même dans l’État. D’où notre hypo­thèse : la ten­ta­tion auto­ri­taire de Martelly et des macoutes au pou­voir vise à remettre en ques­tion les acquis démo­cra­tiques et en même temps ren­for­cer l’État tra­di­tion­nel haï­tien. Cette vieille forme d’État auto­ri­taire qui sus­cite de nou­velles crises et qui refuse de mourir.

Les résis­tances

Le mou­ve­ment démo­cra­tique et les masses popu­laires ont arti­culé leur lutte autour de ces axes prio­ri­taires : res­pect des droits poli­tiques, sociaux et éco­no­miques. Les régimes Lavalas-Unité ont permis à des indi­vi­dus issus des masses urbaines et rurales, d’avoir accès à cer­tains espaces de pou­voir public (col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, par­le­ment, minis­tères) et para­pu­bliques (Téléco, APN etc.). Or, le régime actuel est en train de les mettre dehors et de les rem­pla­cer par ses par­ti­sans. L’exemple le plus clair est le rem­pla­ce­ment des élus des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales par des car­tels nommés par l’exécutif. Ainsi, toute ten­ta­tive anti-démo­cra­tique dans un tel contexte impul­sera la résis­tance des mou­ve­ments sociaux et des partis poli­tiques démo­cra­tiques.

Cependant, les luttes achar­nées des masses popu­laires haï­tiennes sont aussi tra­ver­sées de contra­dic­tions mul­tiples. Mais à tra­vers ces péri­pé­ties et ces luttes héroïques, nous devrons com­prendre pour­quoi il y a eu tant d’erreurs et d’errements. Certes, nous devons aussi recon­naitre qu’il fal­lait un temps de matu­ra­tion objec­tive et sub­jec­tive pour construire l’alternative sociale et poli­tique adé­quate ayant une conscience claire de ses objec­tifs et déci­dés à mener le combat jusqu’au bout.

La crise de direc­tion et l’unité des mou­ve­ments sociaux

Depuis 1986 nous vivons une situa­tion de pour­ris­se­ment de l’histoire. D’un côté, les classes diri­geantes ont tenté à plu­sieurs reprises de ren­for­cer la forme d’État auto­ri­taire et n’arrive pas à trou­ver une alter­na­tive à la crise qui ronge notre société. De l’autre, la volonté mani­feste des mou­ve­ments sociaux et des partis démo­cra­tiques de construire un État démo­cra­tique et de lutter pour une société nou­velle. Or, com­ment faire pour arri­ver à souder les dif­fé­rents aspects de la lutte socio-éco­no­mique et poli­tico-idéo­lo­gique sans consen­sus entre les orga­ni­sa­tions de la gauche sociale et poli­tique ?

Les diver­gences au sein des mou­ve­ments sociaux se déve­loppent à tra­vers une mul­ti­tude de cou­rants « idéo­lo­giques » qui éla­borent des lignes stra­té­giques dif­fé­rentes. Certes, la diver­sité des approches est riche d’initiative, mais nous devons arri­ver à une plus grande com­pré­hen­sion des uns et des autres. Les pro­blèmes stra­té­giques et tac­tiques seront réso­lus au cours de débats et dans la pra­tique. La lutte des masses n’est-elle pas jusqu’à pré­sent, malgré cer­taines ten­ta­tives d’unification, dis­per­sée ? Il est urgent pour la gauche sociale et poli­tique de défi­nir une ligne com­mune mini­male clai­re­ment expri­mée sur la place publique. Une réponse arti­cu­lée, immé­diate, dans le cadre de la résis­tance qui s’annonce, face à la montée du néo-macou­tisme, concerne l’avenir des mou­ve­ments sociaux. La recherche des solu­tions, nous l’avons déjà dit, est dans l’unité de la gauche qui pourra offrir une plate-forme inclu­sive tou­chant les classes, les groupes ou caté­go­ries sociales qui se recon­naissent dans un projet natio­nal, popu­laire et démo­cra­tique.

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