Haïti, microcosme de la crise du développement

Mis en ligne le 09 février 2010

par Yash Tandon

Derrière l’ampleur du désastre et des drames qui frappent Haïti après le trem­ble­ment de terre du 12 jan­vier, Yash Tandon invite à voir les ‘’défauts du déve­lop­pe­ment’’. Car les morts et les des­truc­tions, dans les dimen­sions qu’elles ont prises, ne sont que la consé­quence des poli­tiques qui ont ruiné ce pays et empê­ché sa construc­tion. Et quand les pays occi­den­taux, ainsi que la BM et le FMI, qui ont orga­nisé la mise à genoux de ce pays, avec la com­pli­cité d’une élite locale pré­da­trice, parlent d’aide, Tandon la balaye d’un revers de la main et appelle à une soli­da­rité plus saine en faveur de Haïti.

Haïti est une tra­gé­die pour nous tous. C’est une tra­gé­die pour vous et moi. C’est une tra­gé­die pour l’Afrique, pour les pays pauvres d’Asie, d’Amérique latine et des Caraïbes. Les trem­ble­ments de terre sont un phé­no­mène mon­dial et cela peut arri­ver n’importe où. Ils peuvent se pro­duire aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Alors pour­quoi sont-ils si des­truc­teurs dans leurs effets lorsque cela arrive dans les pays du Sud ? C’est à cause de l’échec du déve­lop­pe­ment. Haïti est un micro­cosme des résul­tats désas­treux des poli­tiques de soi disant « déve­lop­pe­ment » qui ont échoué ces trente der­nières années dans le Sud, et des effets des­truc­teurs des poli­tiques inter­ven­tion­nistes exté­rieures dans les pays pauvres du Sud, de la Somalie au Bangladesh en pas­sant par Haïti.


Jean-Bertrand Aristide, le pre­mier pré­sident démo­cra­ti­que­ment élu en Haïti, donne, dans son livre pas­sion­nant The Eyes of the Heart : Seeking a Path for the Poor in the Age of Globalization, un récit cru de ce qui se passe quand les éco­no­mies et ini­tia­tives locales d’un pays pauvre comme Haïti sont subor­don­nées à la volonté de la finance mon­diale et de la puis­sance des socié­tés trans­na­tio­nales, mas­quées par les idéo­lo­gies de « libre com­merce » ou « d’aide au déve­lop­pe­ment ». « Dans un monde seule­ment motivé par le profit, il est dif­fi­cile, pour nous, d’entendre la voix de Dieu entre le vacarme et l’escroquerie des mar­chands qui ont rempli les temples du monde », écrit-il.


Il décrit com­ment il a dû lutter avec son coeur et son esprit pour résis­ter aux Programmes d’ajustement struc­tu­rel (PAS) que les dona­teurs vou­laient lui impo­ser, comme condi­tion à toute aide. Alors qu’il res­tait fidèle à son coeur et à son âme, il a été contraint de quit­ter le pou­voir. Le gou­ver­ne­ment qui l’a rem­placé céda aux pres­sions des dona­teurs et du couple Banque mondiale/​Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI). En 2004, dans ce qu’il décrit comme son « kid­nap­ping », entre­pris avec la conni­vence de la France et des Etats-Unis, il a été forcé de s’exiler. Il fut déporté vers la Jamaïque, pour se retrou­ver ensuite en Afrique du Sud.


La soi-disant Communauté inter­na­tio­nale du Nord a eu à orga­ni­ser une grande confé­rence à Montréal, au Canada, pour Haïti. Elle échouera, on peut en être cer­tain, à appor­ter le déve­lop­pe­ment pour le peuple haï­tien car elle voudra mettre de nou­veau Haïti sous le contrôle et les bottes de l’élite éco­no­mique et poli­tique locale qui, à son tour, reste sous le contrôle de ces mêmes forces qui ont ruiné l’économique haï­tienne : l’imposition de PAS par le couple Banque mondiale/​FMI et la dic­ta­ture « éclai­rée » de « l’aide des dona­teurs ». Cela est sous-jacent à la pré­sente tra­gé­die en Haïti, à la plu­part des tra­gé­dies en Afrique et des pays pauvres du Sud.


Une Communauté alter­na­tive inter­na­tio­nale (CAI) du Sud – un orga­nisme ad hoc qui serait com­posé d’individus et d’organisations inter­gou­ver­ne­men­tales du Sud et de d’organisations des Nations Unies dédiées au bien-être des popu­la­tions comme la FAO ou l’OMS – devrait orga­ni­ser sa propre contre confé­rence dans l’esprit d’une véri­table soli­da­rité avec le peuple haï­tien. Elle devrait avoir pour but de mettre le pou­voir dans les mains du peuple haï­tien lui-même. Cette ini­tia­tive peut venir par exemple, du gou­ver­ne­ment de l’Afrique du Sud, du South Centre à Genève, ou d’un ensemble d’organisations non gou­ver­ne­men­tales du Sud et du Nord, ou de tous ceux qui tra­vaillent dans le domaine de la coopé­ra­tion.


Les objec­tifs de cette confé­rence devraient être :

1. Identifier parmi la popu­la­tion haï­tienne les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires et les groupes ad hoc qui ont émergé des ruines et qui sont enga­gés dans des acti­vi­tés auto­nomes de secours, de soins des bles­sures du corps et de l’âme et dans la réha­bi­li­ta­tion et la recons­truc­tion de la société et de l’économie ;


2. Aider à ren­for­cer la capa­cité de ces groupes à prendre en charge le secours d’urgence qui arrive en ce moment par avion, par bateau ou envoyé depuis la République domi­ni­caine ;



3. Aider à ins­ti­tu­tion­na­li­ser ces efforts en met­tant en place des conseils gou­ver­ne­men­taux auto­nomes du niveau local au niveau natio­nal ;


4. Mettre en évi­dence la fausse « soli­da­rité » de l’initiative de Montréal ;


5. Démilitariser l’occupation d’Haïti qui est en ce moment menée par les Etats-Unis et les forces de l’OTAN (sous direc­tion état­su­nienne) ; et


6. Appuyer la demande du peuple haï­tien pour le retour d’Aristide, qui reste une lueur d’espoir pour Haïti. Il a le sou­tien des plus pauvres. Il a confiance dans la force de son peuple et en sa capa­cité à s’opposer à la domi­na­tion des dona­teurs et du couple Banque Mondiale/​FMI, et à mettre en place des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques res­pon­sables devant le peuple et non ces faux dieux de « mar­chands qui ont rempli les temples du monde »


Il s’agit d’un appel à tous ceux qui, de par leur esprit huma­niste, veulent assis­ter leurs frères et sœurs (« nos familles ») en Haïti, en se basant sur le sens véri­table de la soli­da­rité.


* Yash Tandon est l’ancien direc­teur exé­cu­tif du South Centre

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