Haïti Leçons pour l’avenir

Mis en ligne le 05 avril 2010

par Marc Maesschalck

En Haïti, la catas­trophe sis­mique de jan­vier der­nier a pro­vi­soi­re­ment repoussé à l’arrière-plan une situa­tion poli­tique, sociale et éco­no­mique com­plexe qui plonge ses racines dans la sortie de l’ère Duvalier en 1986. Depuis cette époque, Haïti vit dans une situa­tion per­ma­nente de tran­si­tion poli­tique entre­cou­pée de coups d’État, d’embargos inter­na­tio­naux, d’interventions mili­taires amé­ri­caines (1994-2004) et de mis­sions onu­siennes de sta­bi­li­sa­tion.

Revenu au pou­voir en 1994 avec l’appui de Clinton après le coup d’État du géné­ral Cédras sou­tenu par Bush père, Jean-Bertrand Aristide a dési­gné René Préval pour lui suc­cé­der en 1996 et reprend pro­gres­si­ve­ment le contrôle du pays à partir de 1998 pour se faire réélire dans l’illégalité en 2000 et être fina­le­ment forcé de partir par Bush fils en 2004. C’est dans ce contexte délé­tère que Préval revient de nou­veau au pou­voir contre toute attente, avec l’appui de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale en 2005.

Il va alors mul­ti­plier les stra­té­gies d’enlisement poli­tique pour éviter de choi­sir entre les groupes de pres­sion du pré­sident démis, de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale et de la mafia locale. Profitant du vide de pou­voir ainsi créé pen­dant toute cette période où une tran­si­tion a fini par suc­cé­der à une autre (sortie du duva­lié­risme, puis sortie de l’aristidisme), les car­tels de la drogue se sont ins­tal­lés et les gangs de kid­nap­peurs se sont mis à riva­li­ser avec les tra­fi­quants en tout genre, déve­lop­pant tous azi­muts des stra­té­gies de cor­rup­tion des auto­ri­tés locales, les mêmes auto­ri­tés qui sont sou­te­nues tant bien que mal par la com­mu­nauté inter­na­tio­nale.

Au milieu de cet imbro­glio poli­tico-mafieux dont aucune auto­rité natio­nale ou inter­na­tio­nale n’est sortie indemne (cf. sui­cide de cer­tains hauts res­pon­sables, procès contre d’autres pour cor­rup­tion, notam­ment au sein de l’Organisation des États amé­ri­cains, OEA), la popu­la­tion survit depuis des années grâce aux struc­tures de micro-soli­da­rité qu’elle a mises en place, de manière infor­melle le plus sou­vent, avec l’appui de la dia­spora. Dans ces condi­tions dif­fi­ciles, les ONG locales et la soli­da­rité inter­na­tio­nale alter­na­tive (basée sur l’appui aux pro­jets de base, avec les acteurs locaux) ont joué essen­tiel­le­ment un rôle de sub­sti­tu­tion par rap­port aux ins­ti­tu­tions publiques et ont en partie masqué le vide d’autorité cen­trale de plus en plus alar­mant face aux grands défis de ges­tion col­lec­tive comme l’infrastructure rou­tière, la sécu­rité ali­men­taire, la poli­tique éner­gé­tique, la ges­tion des déchets, la santé, l’école, etc.

Pour aider Haïti à long terme et de manière effi­cace, c’est-à-dire en comp­tant sur les res­sources et le ren­for­ce­ment d’un pro­ces­sus local, il est néces­saire non seule­ment de mesu­rer les défaillances struc­tu­relles qui sont le résul­tat (et non la cause) de l’enlisement de la tran­si­tion poli­tique depuis 20 ans, mais il faut éga­le­ment éta­blir clai­re­ment les manques de res­pon­sa­bi­lité qui ont conduit à cette situa­tion de manière à en éviter la répé­ti­tion.

Problèmes « struc­tu­rels »

L’enlisement de la tran­si­tion poli­tique en route depuis 20 ans a pro­duit une situa­tion struc­tu­relle qui consti­tue déjà en elle-même un défi de taille pour tout groupe poli­tique qui pré­ten­drait appor­ter un mieux-être en Haïti. Haïti par­tage en effet avec le groupe des pays les moins avan­cés (PMA selon les clas­se­ments ONU) un ensemble de carac­té­ris­tiques déjà par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tiques : outre le faible revenu per capita, le sous-emploi et le sous-inves­tis­se­ment privé, il faut encore comp­ter avec l’inflation, l’endettement public et la mau­vaise valo­ri­sa­tion des res­sources natio­nales.

Il en résulte une situa­tion sociale où 85 % de la popu­la­tion sont exclus de la satis­fac­tion des droits pri­maires que sont la santé, l’éducation, l’accès à l’eau potable, les moyens de com­mu­ni­ca­tion, des loge­ments salubres, la ges­tion des déchets, la qua­lité de l’environnement (voir Doura dans les réfé­rences biblio­gra­phiques en fin d’article ; la plu­part des sta­tis­tiques qui suivent en sont issues). Les consé­quences de cette pres­sion sociale se tra­duisent par un impor­tant mou­ve­ment d’exode rural et d’émigration vers l’étranger.

Cette situa­tion chro­nique a entraîné des consé­quences par­ti­cu­lières sur le ter­rain qui res­te­ront des défis majeurs cer­tai­ne­ment pour les dix pro­chaines années. Parmi ceux-ci, les prin­ci­paux sont : la dépen­dance finan­cière, la dépen­dance ali­men­taire, la dépen­dance éner­gé­tique et la dépen­dance envi­ron­ne­men­tale.

Dépendance finan­cière : dans des domaines aussi sen­sibles que la santé et l’éducation, le finan­ce­ment des pro­grammes d’investissement public dépend de l’aide externe à raison de plus de 95 % entre 1995 et 1999. Or cette aide est sou­mise à un ensemble de contraintes de décais­se­ment, d’une part, et d’absorption, d’autre part, qui la rend par­ti­cu­liè­re­ment oné­reuse pour construire une poli­tique plus glo­bale de déve­lop­pe­ment durable. Dans un pays comme Haïti avec une infra­struc­ture inadé­quate et un défi­cit de for­ma­tion des res­sources humaines, l’aide est majo­ri­tai­re­ment détour­née vers l’acquisition de pro­duits impor­tés et influence néga­ti­ve­ment le prix des pro­duits de consom­ma­tion interne. Il faut aussi remar­quer que si l’aide des grandes agences inter­na­tio­nales repré­sente envi­ron 10 % du PIB entre 1995 et 1999, les trans­ferts privés de la dia­spora repré­sentent quant à eux sur la même période envi­ron 7,4 % du PIB.

Dépendance ali­men­taire : face aux pro­blèmes struc­tu­rels de l’agriculture haï­tienne, la solu­tion de faci­lité favo­ri­sée par la sur­pro­duc­tion des grands voi­sins réside dans une impor­ta­tion tou­jours accrue de pro­duits ali­men­taires qui repré­sentent plus de 30 % des impor­ta­tions entre 1996 et 2001, dépas­sant ainsi lar­ge­ment les impor­ta­tions de pro­duits manu­fac­tu­rés et les biens d’équipement qui pour­raient amener un déve­lop­pe­ment de l’appareil pro­duc­tif et dimi­nuer la dépen­dance par rap­port aux impor­ta­tions de pro­duits ali­men­taires.

Dépendance éner­gé­tique : entre 1996 et 2001, les impor­ta­tions de com­bus­tibles miné­raux n’ont cessé d’augmenter en Haïti, alors que le manque d’entretien des infra­struc­tures hydro­élec­triques a entraîné une perte de 40 % de la puis­sance dis­po­nible. Cette perte doit être com­pen­sée par les trois cen­trales ther­miques exis­tantes qui sont sol­li­ci­tées à raison d’environ 110 MW. Les ins­tal­la­tions du bar­rage de Péligre n’en four­nissent plus que 54 MW alors que leur poten­tiel est de 120 MW. 92 % de cette éner­gie est consom­mée par la région métro­po­li­taine de Port-au-Prince et seule­ment 6 % du reste du pays béné­fi­cie d’installation de dis­tri­bu­tion. Malgré ces dis­pa­ri­tés, le manque d’électricité est devenu dra­ma­tique même dans la capi­tale.

Dépendance envi­ron­ne­men­tale : de 1995 à 1999, l’aide externe a financé en moyenne 95,8 % du pro­gramme d’investissement public en matière d’environnement, alors que ce sec­teur est resté le parent pauvre du budget natio­nal (moins de 0,25 %). Haïti est donc com­plè­te­ment dépen­dante des res­sources externes pour finan­cer le pro­gramme d’urgence envi­ron­ne­men­tale qu’ont tenté de mettre en place les lois-cadres pour faire face à la dégra­da­tion de l’écosystème haï­tien.

Problèmes conjonc­tu­rels

Outre ses pro­blèmes « struc­tu­rels », Haïti a hérité de pro­blèmes conjonc­tu­rels qui viennent ren­for­cer ses han­di­caps struc­tu­rels et qui se sont impo­sés à la faveur des quinze der­nières années du régime Lavalas, à savoir la séquence Aristide-Préval à deux reprises. Ces han­di­caps sup­plé­men­taires sont prin­ci­pa­le­ment : – le déve­lop­pe­ment à grande échelle d’une forme décen­tra­li­sée de cor­rup­tion (la spé­ci­fi­cité de cette forme de cor­rup­tion est qu’elle ne permet pas de maî­tri­ser les effets néga­tifs d’une tran­sac­tion cor­rom­pue sur une autre) ; – la déstruc­tu­ra­tion des grandes entre­prises publiques, comme dans le domaine de la télé­pho­nie ; – l’explosion du trafic de la drogue et les ser­vices de blan­chi­ment de l’argent qu’il entraîne, notam­ment à tra­vers des coopé­ra­tives à haut ren­de­ment d’intérêt (qui ont pro­li­féré en 2001 et 2002).

La com­bi­nai­son des han­di­caps chro­niques et des han­di­caps oppor­tu­nistes qui se sont déve­lop­pés ces der­nières années a accen­tué deux plaies majeures qui hypo­thèquent l’avenir du pays : les risques de famine et les risques envi­ron­ne­men­taux.

Dans le contexte d’alarme huma­ni­taire et éco­lo­gique, la déstruc­tu­ra­tion par le régime Lavalas de l’État faible qui sur­vi­vait depuis le départ des Duvalier et sous l’embargo est d’autant plus dom­ma­geable. Le rap­port du PNUD sur la bonne gou­ver­nance réa­lisé en 2002 parle, encore à mots cou­verts, d’une gou­ver­nance qui « s’informalise » parce que « la par­ti­ci­pa­tion du pou­voir public dans cer­tains ser­vices de base (comme l’éducation, la santé, la sécu­rité et l’énergie) est lar­ge­ment mino­ri­taire ».

Cette approche donne une idée encore très limi­tée de l’état de déstruc­tu­ra­tion des organes publics, même si elle met en évi­dence le manque radi­cal de confiance dont ils souffrent de la part de la popu­la­tion et de leur inca­pa­cité à rem­plir les demandes fon­da­men­tales de jus­tice, de trans­pa­rence et de par­ti­ci­pa­tion. En lan­gage clair, depuis 2004, l’État haï­tien est un État fan­tôme : il n’a pas les moyens d’assurer la sécu­rité des citoyens, de faire res­pec­ter l’ordre public, d’être sou­ve­rain sur son ter­ri­toire, de pro­té­ger sa police, de pour­suivre les mal­fai­teurs, de garder ses pri­sons, de rendre jus­tice, d’éduquer, de soi­gner, etc. Cette situa­tion existe au vu et au su d’une com­mu­nauté inter­na­tio­nale pré­sente de façon conti­nue sur le ter­ri­toire haï­tien depuis cette date (et avant éga­le­ment, d’ailleurs).

Dans cette situa­tion, ce n’est plus tel ou tel sec­teur d’activité du pays qui est en crise, comme ce peut être le cas de la classe poli­tique, de la bour­geoi­sie d’affaires, des mou­ve­ments sociaux, de l’Église, de l’armée, etc. C’est l’ensemble des acteurs qui est en crise. Dans un tel contexte, une réponse stra­té­gique basée sur des objec­tifs sec­to­riels — comme une réforme agraire, une défense des droits des tra­vailleurs, l’appui à la lutte des femmes, l’alphabétisation ou l’éducation popu­laire — une telle réponse est vouée à l’échec parce qu’elle met entre paren­thèses l’état cri­tique des acteurs eux-mêmes. La ques­tion n’est donc pas d’abord celle de la relance d’un pro­ces­sus social, ni même celle d’une recons­truc­tion. Elle est prio­ri­tai­re­ment de savoir si les res­sources néces­saires pour par­ve­nir à se donner un avenir existent encore.

L’acteur social a perdu prise sur sa propre situa­tion en tant que situa­tion col­lec­tive. Il est en pré­sence d’une société frag­men­tée, lut­tant pour la survie, sans pôle de coor­di­na­tion et mena­cée par sa dis­pa­ri­tion éco­lo­gique. Les indi­vi­dus paraissent donc déliés dans un envi­ron­ne­ment agres­sif. De plus, l’acteur social n’a plus de rap­port posi­tif au lea­der­ship. Il ne peut s’appuyer sur des expé­riences de construc­tion col­lec­tive à tra­vers la ges­tion de conflits et l’approfondissement de désac­cords. Il a même été contraint de déve­lop­per une culture de défiance à l’égard de l’encadrement hié­rar­chique, tout en cher­chant en même temps à sau­ve­gar­der ses zones de pou­voir. Il lie donc sa survie à une culture non coopé­ra­tive.

Face à cette situa­tion, les orga­ni­sa­tions d’appui (ONG locales, syn­di­cats, coopé­ra­tives pay­sannes, etc.) ont mul­ti­plié des réponses met­tant entre paren­thèses le déno­mi­na­teur commun de crise qu’elles par­ta­geaient en fait avec les acteurs de ter­rain. Elles ont pré­féré se concen­trer sur des recettes toutes faites comme la for­ma­tion des cadres, l’éducation poli­tique, les tech­niques d’animation et de com­mu­ni­ca­tion. Les orga­ni­sa­tions d’appui pou­vaient de la sorte faire en même temps l’impasse sur leur désar­roi propre comme acteur impli­qué dans la crise et cri­ti­quer l’inefficience des orga­ni­sa­tions de base, suite à leur manque de rigueur. Elles se posi­tion­naient en tech­ni­ciennes de l’action col­lec­tive, tout en res­tant à l’extérieur de la situa­tion et en sau­ve­gar­dant une rhé­to­rique mili­tante.

En fait, le drame d’Haïti c’est que tous les acteurs enga­gés par­tagent la même ten­dance à éviter de s’impliquer comme acteurs dans un diag­nos­tic de crise. C’est tou­jours l’acteur béné­fi­ciaire de l’aide au déve­lop­pe­ment qui manque de struc­tures pour tirer parti d’un appui soi-disant bien ciblé et cor­rec­te­ment géré. Or, au-delà de cette appa­rente dis­tance des bailleurs de fonds et des par­te­naires de déve­lop­pe­ment, com­pre­nant aussi bien ceux des agences de déve­lop­pe­ment que ceux des agences de soli­da­rité, tous les acteurs ont par­ti­cipé au désastre actuel et n’ont donc pu déve­lop­per l’intelligence col­lec­tive néces­saire à une solu­tion construc­tive.

Malgré les dif­fé­rences d’intérêt et de stra­té­gie qui les séparent et les opposent par­fois, les inter­ve­nants étran­gers — qu’il s’agisse d’organisations inter­na­tio­nales de soli­da­rité ou de grandes agences de déve­lop­pe­ment —, par­tagent cette logique d’extériorité. Cette logique les amène à repro­duire, à leur niveau d’action, les atti­tudes et les recettes qu’ils cri­tiquent chez leurs par­te­naires du ter­rain.

Si l’on observe ainsi le sec­teur local de la coopé­ra­tion, on remar­quera qu’il a accepté la logique de sub­sti­tu­tion à l’État pour des rai­sons d’urgence et d’aide aux vic­times, et ceci même si cer­taines orga­ni­sa­tions sont tou­te­fois gui­dées par des posi­tions cri­tiques à l’égard de l’action huma­ni­taire. En pros­pé­rant durant les années d’enlisement du régime Lavalas, le sec­teur de la coopé­ra­tion étran­gère a sou­tenu finan­ciè­re­ment sur le ter­rain une classe d’acteurs pri­vi­lé­giés, trans­for­més en pro­fes­sion­nels de l’action sociale et cari­ta­tive, sans pou­voir mesu­rer véri­ta­ble­ment les résul­tats de ce sou­tien. Même si ces acteurs étaient por­teurs d’un dis­cours alter­na­tif et pro­po­saient des pro­jets cohé­rents avec ce dis­cours, ils se sont trou­vés ren­for­cés dans leur situa­tion sociale d’intermédiaire, sans véri­table garan­tie de résul­tat. Le sec­teur de la coopé­ra­tion a ainsi impli­ci­te­ment admis le prin­cipe d’une action à court terme, coupée de ses fina­li­tés, car sans capa­cité de relan­cer un pro­ces­sus social.

Rôle pro­blé­ma­tique de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale

Ni cause, ni effet, l’action de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale doit aussi clai­re­ment être iden­ti­fiée comme une partie inté­grante du pro­blème d’Haïti. Sur la période post-duva­lié­riste, la com­mu­nauté inter­na­tio­nale est à comp­ter en Haïti comme un fac­teur per­ma­nent de désta­bi­li­sa­tion de la situa­tion du pays. De 1986 à 2010, elle n’a cessé de miser sur les acteurs les plus des­truc­teurs du contexte. De 1986 à 1990, elle a cher­ché avec l’armée une forme de duva­lié­risme sans Duvalier. De 1991 à 1994, elle a tenté de donner raison aux put­schistes contre le choix popu­laire issu des urnes et a dévasté le pays avec son embargo. De 1994 à 2004, elle a appuyé la dérive lava­las­sienne, mul­ti­plié les mis­sions dila­toires de l’OEA (plus de trente) et fermé les yeux sur les exac­tions et les crimes de plus en plus nom­breux des chi­mères. Enfin, de 2005 à 2010, elle a pro­longé la crise lava­las­sienne en ren­dant le pou­voir à l’un de ses prin­ci­paux acteurs connu pour sa gou­ver­nance dila­toire.

En pré­tex­tant de la com­plexité d’une situa­tion, la com­mu­nauté inter­na­tio­nale s’est ainsi tou­jours retrou­vée aux côtés des des­truc­teurs du pays et n’a jamais accepté les solu­tions locales, si ce n’est à retar­de­ment et à contre­cœur, sous la pres­sion des efforts par­fois déses­pé­rés de la popu­la­tion. Chaque fois qu’elle est inter­ve­nue ces quinze der­nières années, elle a laissé en place l’ancien appa­reil de des­truc­tion (macoutes, FRAPH, chi­mères) en espé­rant qu’il se recy­cle­rait en force poli­tique accep­table. Haïti a ainsi été soumis depuis le départ de Duvalier à un inter­ven­tion­nisme cynique et mal­sain, bran­dis­sant d’un côté de grands prin­cipes huma­ni­taires, mais pac­ti­sant en même temps, de l’autre côté, avec les élites cor­rom­pues. La com­mu­nauté inter­na­tio­nale a donc été, dans la situa­tion par­ti­cu­lière d’Haïti, ces vingt der­nières années, un faci­li­ta­teur de la des­truc­tion et du statu quo social.

Leçons pour l’avenir ?

Toute inter­ven­tion en Haïti doit tenir compte de cette crise d’intelligence col­lec­tive qui empêche l’ensemble des acteurs concer­nés de se consi­dé­rer non comme des sou­tiens exté­rieurs, mais comme des par­ties pre­nantes du pro­blème haï­tien. Une com­mu­nauté inter­na­tio­nale pré­sente sans dis­con­ti­nuer depuis quinze ans, une armée amé­ri­caine qui en est à sa troi­sième inter­ven­tion en quinze ans, des bailleurs de fonds et des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales qui ont déjà promis il y a dix ans la recons­truc­tion de Haïti, qui ont réitéré cette pro­messe il y a à peine 5 ans dans une confé­rence à l’initiative de la France, tous ces acteurs ne peuvent se consi­dé­rer comme de simples sou­tiens exté­rieurs, puisqu’ils ont impulsé et contrôlé cha­cune des solu­tions poli­tiques adop­tées depuis quinze ans. On ne peut se concen­trer sur des pro­blèmes de gou­ver­nance admi­nis­tra­tive (voire de cor­rup­tion) ou sur les défi­ciences des acteurs de ter­rain en igno­rant le contexte de dépen­dance et les méca­nismes de des­truc­tion que n’a cessé d’alimenter l’intervention étran­gère en Haïti.

À tous les acteurs étran­gers impli­qués dans des pro­ces­sus d’intervention en Haïti, il est donc néces­saire de poser un ensemble de ques­tions fon­da­men­tales sur la res­pon­sa­bi­lité qu’ils portent aussi à l’égard de la situa­tion actuelle de dévas­ta­tion du pays. En 2005, suite à un sémi­naire orga­nisé à Papaye, près de la ville de Hinche, avec une quin­zaine d’organisations par­te­naires de Développement et Paix, les cadres mili­tants avaient for­mulé dans le rap­port final une série d’exigences qui demeurent mal­heu­reu­se­ment d’une cruelle actua­lité : – les actions de sou­tien doivent être flexibles et pla­ni­fiées sur le long terme ; – elles doivent réta­blir la confiance dans les capa­ci­tés des ins­ti­tu­tions locales et prendre en compte les res­sources iden­ti­taires locales ; – elles doivent repo­ser sur une ana­lyse appro­fon­die de la situa­tion locale ; – elles doivent se fixer des exi­gences spé­ci­fiques de suivi en situa­tion de crise ; – les inter­ve­nants de tout type doivent s’interroger sur leur propre capa­cité de ges­tion de crise plutôt que de se conten­ter d’un alibi consis­tant sys­té­ma­ti­que­ment à jus­ti­fier leurs échecs en repor­tant la res­pon­sa­bi­lité sur les par­te­naires locaux et la situa­tion ; – ils doivent se posi­tion­ner clai­re­ment sur le ter­rain comme acteurs à part entière dans la recherche de solu­tions démo­cra­tiques et soli­daires.

Pour que des objec­tifs — quels qu’ils soient — aient une chance d’aboutir et d’avoir un effet d’entraînement, il faut que les prio­ri­tés soient incor­po­rées à des réseaux d’acteurs qui struc­turent les enjeux, depuis leur impact local sur le ter­rain jusqu’aux ins­tances de coor­di­na­tion tech­nique et éco­no­mique, puis jusqu’aux espaces de déli­bé­ra­tion démo­cra­tiques. Sans l’engagement dans l’incitation d’un tel maillage social, la défi­ni­tion d’axes d’action est vouée à l’échec.

Le risque majeur serait donc aujourd’hui de lais­ser la menace éco­lo­gique et la dévas­ta­tion sis­mique conduire le pays à une mise sous tutelle poli­tico-huma­ni­taire per­ma­nente, au mépris des droits poli­tiques fon­da­men­taux des acteurs concer­nés. Ce scé­na­rio est simple à envi­sa­ger parce qu’il se base sur le double déni de la crise des acteurs et de la néces­sité col­lec­tive de défendre l’espace phy­sique de Haïti. Un par­te­na­riat poli­tique qui se construi­rait sur une telle base serait pure­ment illu­soire.

La défense éco­lo­gique et anti­sis­mique pour­rait par contre être la meilleure manière de sortir les acteurs de leur décon­nexion avec la réa­lité col­lec­tive : pour recons­truire poli­ti­que­ment, socia­le­ment et éco­no­mi­que­ment Haïti, il est néces­saire de partir du risque éco­lo­gique et sis­mique majeur qu’elle encourt et tenter de créer les liens socio­tech­niques qui per­met­tront de concré­ti­ser une géné­ra­tion de droits envi­ron­ne­men­taux comme droit à une maî­trise col­lec­tive de la qua­lité de vie.

Il est pos­sible dans cette optique de prendre appui sur la plus forte res­source de Haïti : sa capa­cité incroyable de pro­duire envers et contre tout des micro­so­li­da­ri­tés, comme récem­ment l’accueil dans les pro­vinces de mil­liers de réfu­giés de la capi­tale. La pro­vince demeure une clé de solu­tion encore trop négli­gée. En sui­vant l’exemple d’autres pays latino-amé­ri­cains, Haïti pour­rait se doter d’une consti­tu­tion actua­li­sant le texte fon­da­teur de 1987 et inté­grant le déve­lop­pe­ment durable.

C’est à partir d’elle et dans un cadre poli­tique démo­cra­tique qu’il serait pos­sible d’envisager une éco­no­mie popu­laire orien­tée vers la défense de l’environnement et l’agriculture durable, d’appuyer une gou­ver­nance démo­cra­tique décen­tra­li­sée qui favo­rise la défense envi­ron­ne­men­tale, de recen­trer l’éducation popu­laire en fonc­tion de cet objec­tif, de même que l’amélioration de la condi­tion fémi­nine (pre­mière ligne de la dégra­da­tion des condi­tions de vie) et la consti­tu­tion d’une force de pro­tec­tion civile des citoyens capable d’intervenir dans l’urgence.

Références biblio­gra­phiques :

Doura F. (2001-2002-2003), Économie d’Haïti, Dépendance, crises et déve­lop­pe­ment, Tome 1- Tome 2 et Tome 3, DAMI, Montréal.

Hurbon L. (1987), Comprendre Haïti, Kartala, Paris.

Jean J.-C. et Maesschalck M. (1999), Transition poli­tique en Haïti, Radiographie du pou­voir Lavalas, L’Harmattan, Paris.

Source : Investig’Action

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