Haïti : il faut refonder l’État, pas seulement changer de gouvernement

 

Marc-Arthur Fils-Aimé, directeur de l’Institut culturel Karl Lévesque, 13 juin 2021.

Haïti, comme État-Nation, est née au flanc d’une lutte que la victoire sur le colonialisme et l’esclavagisme n’a pas éteinte. Car, réduire cette victoire à la seule défaite de l’armée napoléonienne est d’un simplisme déconcertant. C’est une victoire qui a ébranlé tout ce mode de production inhumain qui, dans les trois Amériques et les Caraïbes, alimentait le capitalisme naissant. Celui-ci s’est accommodé, comme il l’a fait partout où il a mis pied, à notre Indépendance proclamée le 1e janvier 1804. Cela ne signifie pas que les tenants de ce système avaient offert un accueil chaleureux au nouvel État, État compris dans le sens marxiste  comme Engels l’a défini:

 » L’Etat moderne n’est à son tour que l’organisation que la société bourgeoise se  donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiètements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste: l’État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée »[1] P. 315.  .

Les puissances occidentales n’ont jamais cessé, au contraire, de lui dresser, jusqu`à nos jours, des écueils de toutes sortes pour dissuader d’autres esclaves à suivre  ce « mauvais exemple ».

Les classes dominantes et dirigeantes haïtiennes émergeantes, composées dans une large proportion d’anciens affranchis dont la plupart avaient accumulé une part assez considérable de la richesse produite dans la colonie, ont participé à la formation d’une nouvelle structure de classes antagoniques en s’accaparant de tous les biens matériels abandonnés par les colons en fuite. La nouvelle classe sociale issue de cette mainmise que nous appelons, non dans un sens péjoratif, les petits paysans, est acculée à occuper des sols ingrats ou à se réfugier sur des crêtes montagneuses. Elle menait une qualité de vie qui rappelle à bien des points l’époque coloniale. Jean Price Mars en peu de mots a évoqué cette similitude:

« L’analogie me paraît le plus fondé c’est quand je réfléchis sur l’indifférence avec laquelle nous considérons la servitude politique et économique des masses populaires et paysannes et que je la compare au détachement des maîtres d’autrefois de tout ce qui ne concernait pas la capacité de production matérielle des esclaves. C’est, ce me semble, la même inhumanité, la même incapacité de comprendre l’intérêt bien entendu ».[2]

La première grande contradiction entre eux et les nouveaux tenants du pouvoir apparut bientôt. Ces derniers leur demandaient de planter des denrées en vue de l’exportation alors que les cultivatrices et les cultivateurs s’adonnaient à la plantation des vivres. C’était déjà pour eux la souveraineté alimentaire avant la lettre.

Ce rappel historique très synthétique relatif à notre première formation sociale permet de saisir cette phase difficile qui étrangle de nos jours la population haïtienne en générale, les masses populaires en particulier. Ce rappel peut aider surtout à comprendre que l’actuelle crise conjoncturelle se nourrit, dans la dialectique, d’une crise structurelle que les classes travailleuses, notamment la classe des paysans pauvres, non seulement n’ont jamais accepté mais qu’elles se sont mises à combattre  depuis 1807. Goman, le principal leader de cette première grande révolte, a maintenu l’armée régulière en échec pendant plus de 12 ans.

Ce fut en un premier moment, soit de façon autonome, soit sous la baguette des politiciens, eux-mêmes grands propriétaires fonciers et haut-gradés militaires où les petits propriétaires terriens étaient toujours debout, leurs carabines à la main, à la recherche d’une autre vie. C’était, comme on l’a identifié, l’époque des baïonnettes. L’occupation américaine de 1915 tout en modifiant notre formation sociale a mis fin à cette période du gallon et du sabre. L’impérialisme du grand Nord a éclipsé les Allemands et les Français qui contrôlaient l’architecture économique et financière nationale pour imposer la sienne.

Les dernières bottes impériales ont quitté le pays le premier août 1934 après lui avoir laissé et imposé tout un appareil administratif de substitution puissant. Les occupants ont écrit leur propre constitution en 1918. Suzy Castor nous rappelle que :

« le sous-secrétaire de la Marine, Franklin Delano Roosevelt, théoricien de la doctrine du  Bon Voisinage fut l’architecte de cette Constitution. Il était si satisfait de son œuvre qu’il déclara au cours de sa campagne électorale “Vous devez savoir que j’ai participé dans l’administration de deux petites républiques. En réalité, j’ai écrit moi-même personnellement la Constitution d’Haïti et si vous le permettez, je vous dirai que c’est une très bonne constitution.» »[3]

Cette charte fondamentale qui a accordé pour la première fois depuis la première constitution impériale de Jean Jacques Dessalines de 1805 le droit de propriété immobilière aux étrangers, n’a fait que grossir la liste des revendications populaires. Des centaines de milliers de paysans et  paysannes ont perdu leurs jardins après leur expulsion au profit des compagnies américaines. Un grand nombre d’entre eux se sont retrouvés dans des bateys appartenant aux Américains à Cuba ou en République Dominicaine. D’autres ont investi les grandes villes pour ouvrir la porte aux bidonvilles qui n’ont pas cessé de s’agrandir.

Les occupants ont modelé la classe politique traditionnelle totalement inféodée à leur cause. Ils ont créé en 1916  une armée dite haïtienne que l’ex-président Aristide, à son retour d’exil, a dissoute. Il a remplacé cette armée qui a exécuté le coup d’État meurtrier contre lui, préparé par la CIA en septembre 1991 par un corps de police civile qui en réalité poursuit les mêmes objectifs que le corps militaire. Cette police a pour devise : protéger et servir. Protéger et servir qui et quoi? Ce sont obligatoirement les tenants des mêmes intérêts antipopulaires du système d’où elle a émané.  Suzy Castor a posé une question qui nous interpelle aussi:

« S’il a été décidé (d’ailleurs comme l’exige la Constitution) de la création d’une police civile pourquoi laisser sa formation aux mains de la police militaire américaine? »[4]

Depuis lors, la souveraineté nationale est mise en berne. Karl Levêque eut à dire: » Point n’est besoin de marines pour définir l’occupation ».

Donc, le lien de l’actuelle crise avec ces deux grands moments ante et post 1915 de notre histoire de peuple libre s’avère évident. La présence yankee a apporté, certes, sa quote-part à la marche du pays sans avoir coupé tous les rapports avec le temps des baïonnettes. Il est vrai que la lutte des classes a emprunté d’autres formes dues aux nouvelles situations sociopolitiques et économiques mais sans se départir de la charpente sociale qui a donné naissance au nouvel État.

Les occupants n’ont pas contribué à la construction d’une vie démocratique ni pendant les dix-neuf années de leur présence physique sur le terrain ni après. Au contraire, ils ont planifié un terrain qui leur soit exclusivement propice. Ils se sont évertués à torpiller la démocratie en collaborant avec tous les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir. Ils ont tous établi une variante dictatoriale qui correspond aux conjonctures nationale et internationale. L’essentiel, c’est de satisfaire les besoins du grand Oncle quitte à lâcher des bribes aux acteurs économiques, financiers et politiciens traditionnels locaux. Les occupants ont posé la première pierre de leur méthode dès le début de leur invasion. Edgar Néré Numa qui assistait au choix du premier président inscrit à leur palmarès, a ainsi témoigné:

« Les élections eurent lieu le 12 août 1915. Cinq ou six prétendants au fauteuil présidentiel étaient assis dans l’enceinte de l’assemblée nationale. Dartiguenave fut élu. À ma sortie de la séance, j’eus un léger sursaut à la vue des marines placés aux carrefours avoisinants du palais législatif, pour assurer sans doute une assemblée que personne ne menaçait, et qui ne s’était pas un instant sentie menacée. Pendant la séance, je les avais complètement oubliés »[5]

« Dartiguenave avait triomphé. Mais est-ce bien lui qui avait triomphé ou l’amiral américain? »

La  première élection au suffrage universel a eu lieu en 1950 toujours sous la surveillance stricte de Washington. C’est un militaire, le général Paul Eugène Magloire, qui en était sorti vainqueur. Cette victoire veut tout dire. Les présidents précédents, avaient été élus au second degré par l’assemblée nationale. Les  militaires ont verrouillé à leur manière le deuxième « exercice démocratique » qui a emmené au pouvoir le sinistre François Duvalier le 22 septembre 1957. Un militaire  qui était en active en a parlé:

« La désignation d’un duvaliériste à la tête de l’armée puis à celle de l ‘État, renforçait considérablement  le camp du sinistre petit médecin au point que le Conseil Militaire de gouvernement que présida le Général Kébreau ne s’employa qu’à mettre  en pace l’appareil administratif  destiné  à assurer  le triomphe  totale à l’urne du candidat. » [6]

La féroce dictature des Duvalier, père et fils, n’a jamais été le fruit du hasard. Elle répondait à la hantise du communisme pour répéter Marx et Engels, à la suite du triomphe révolutionnaire cubain. Disons que c’était notre hémisphère qui avait embarqué dans cette course anti- populaire y compris les États-Unis d’Amérique avec le maccarthysme et les répressions anti-communistes canadiennes.

Il se dégage une tendance à faire des élections qui pourtant échappent progressivement au contrôle des votantes et des votants, le socle de la démocratie. Celle de décembre 1990 qui a vu la victoire de Jean- Bertrand Aristide en dépit de toutes les pressions de la Maison Blanche en faveur de  Marc Bazin, l’autre candidat qui avait une certaine popularité, constitue jusqu’à présent la seule exception où la voix populaire a eu gain de cause. La loi impériale et le coût de plus en plus exorbitant de chaque scrutin ont exclu la grande majorité de la population de l’exercice direct du pouvoir. Au contraire, nous faisons face à une ploutocratie de mauvais goût. Le président de la République, l’ex-président Jovenel Moïse est dénoncé par la Cour supérieure des Comptes et du contentieux administratif pour sa participation à la dilapidation du fonds Pétro Caribe que le président Chavez a accordé au pays pour des travaux d’infrastructure et autres œuvres allant dans le sens du progrès national. Les chambres législatives, les mairies sont devenues des nids de trafiquants interlopes de toutes sortes. Les masses sont transformées, pour reprendre une remarque de F. Engels, en un « bétail électoral au service du gouvernement ». C’est grâce à l’injonction des forces étrangères que, sans mettre des gants de velours, Michel Martelly qui était en quatrième position du vote, a pu accéder au sommet de la magistrature publique lors des suffrages de 2010. Ginette Chérubin qui était membre du Conseil électoral provisoire a relaté  dans son ouvrage relatif aux manœuvres déloyales des puissances dites amies, l’ordre de M. Mulet, représentant de l’Organisation des États américains (OEA) passé au directeur du Conseil M. Opont.

« Mulet »

– Je suis désolé pour ce que je vais vous dire. Je ne vais pas parler en mon nom personnel. Mais au nom de l’ensemble de la communauté internationale.

Pause.

– Comme vous le savez, nous sommes préoccupés par les résultats des élections.

Pause

– Nous voulons vous dire que nous n’accepterons pas que M. Jude Célestin soit présent au deuxième tour du scrutin, voire qu’il soit gagnant au premier tour.

Opont

 Mais, M Mulet, nous n’avons pas même fini de recevoir  les procès-verbaux des différentes régions. [7]

Est-il possible de revenir à la dictature aveugle des années de la guerre dite froide avec le poulain de Martelly?

Jovenel Moïse, cet ex-président dont le mandat a pris fin depuis le 7 février de cette année 2021 selon l’article 134.2 de la loi-mère et de la loi électorale sur laquelle il a été élu, a détruit pendant les quelque quatre années de son exercice  littéralement toutes les institutions régaliennes du pays. Depuis plus d’un an,  sans le contre-pouvoir des deux chambres, il dirige le pays par décret malgré des manifestations massives qui n’ont pas pu l’éjecter du fauteuil présidentiel. C’est paradoxalement avec la bénédiction de l’ONU, de l’OEA, en un mot du gouvernement américain que cela est possible. Son contrôle des gangs lourdement armés qui rappelleraient dans une certaine mesure les tontonmakout des Duvalier n’est plus un secret. De toute façon, il est très peu faisable de revenir à la dictature aveugle des années de la guerre dite froide. Cependant, il est faux de croire que c’est ladite communauté internationale exclusivement qui retient Jovenel au pouvoir. Les politiciennes et les politiciens de droite et socio- démocrates qui ont peur des révoltes populaires préfèrent s’appuyer comme ils l’appellent sur le grand voisin que sur la volonté des masses et attendent toujours son dernier mot.

En guise de conclusion.

Le système féodo-capitaliste n’a plus d’alternative à offrir au pays pour  l’affranchir des affres de la misère qui s’étend de plus en plus sur de larges couches de la petite- bourgeoisie et des serres impérialistes. La solution revient aux classes travailleuses accompagnées d’un camp révolutionnaire qui jusqu’à présent se cherche. La mainmise internationale dépend de la cupidité, de l’avidité de la bande politicienne traditionnelle. L’Occident bourgeois mettra des bâtons dans les roues de la révolution  socialiste comme elle le fait traditionnellement, mais elle ne pourra pas arrêter sa course si le peuple la prend en charge. La structure sociopolitique vieille de plus de deux siècles est éculée. Elle est prête à s’effondrer. Mais l’effondrement ne s’obtiendra pas tout seul. Ce sera sans doute la tâche des classes travailleuses en harmonie avec les partis politiques révolutionnaires.

 

[1] F. Engels in Anti Dühring , p. 315. ES

[2] Jean Price Mars »La vocation de l’élite. Les Éditions Fardin  2002. P.34

[3] Suzy Castor » L’occupation américaine d’Haït « P64 Imprimerie Henri Deschamps i

[4] Suzy Castor »La formation de la police* Un enjeu de la transition* P.25

[5] Edgar Néré Numa « Antoine Simon et la fatalité historique « Les éditions Fardin P55 et 65.

[6] Maurepas Auguste « Genèse d’une république  héréditaire « Les éditions Fardin. P310

[7] Ginette Chérubin « Le ventre pourri de la bête » Editions de l Université  d’État d’Haïii. P  259