Haïti, du séisme au choléra : chronique de l’échec de la reconstruction

Par Mis en ligne le 12 janvier 2011
C’était il y a un an. Un ter­rible séisme de magni­tude 7 frap­pait vio­lem­ment la popu­la­tion haï­tienne. Les vic­times se comp­taient par cen­taines de mil­liers tandis que plus d’un mil­lion de per­sonnes étaient sou­dai­ne­ment jetées à la rue, leurs habi­ta­tions ne res­sem­blant alors qu’à des tas de gra­vats. Malgré l’élan de géné­ro­sité et de soli­da­rité inter­na­tio­nale qui fait suite à l’annonce de cette catas­trophe, les pro­messes d’hier sont aujourd’hui loin d’être satis­faites.

« Petite com­pé­ti­tion entre amis »

L’importante média­ti­sa­tion et la vive émo­tion que cette catas­trophe a sus­ci­tées au delà des simples fron­tières haï­tiennes per­mettent, dans les jours qui suivent le 12 jan­vier, une rela­tive assis­tance inter­na­tio­nale en matière de secours d’urgence. Les États se bous­culent alors pour « se tenir aux côtés » des Haïtiens en « cette période dif­fi­cile » |1|. Exprimant tour à tour leur « pro­fonde émo­tion |2| », une course à l’assistance est lancée dans les quelques jours qui suivent le séisme. La ques­tion de la recons­truc­tion en Haïti sou­lève de nom­breuses oppor­tu­ni­tés pour les « pays amis ». Si cer­tains mettent en avant « leurs rela­tions his­to­riques » – qui par ailleurs, sont basées sur la colo­ni­sa­tion, l’exploitation et l’occupation mili­taire- pour légi­ti­mer leur soi-disant « sou­tien », d’autres pays, à l’image de Cuba ou du Venezuela, adoptent une atti­tude dif­fé­rente. Pour Sony Esteus, direc­teur exé­cu­tif de la Société d’Animation et de Communication Sociale (SAKS), «  la dif­fé­rence notable, c’est que la coopé­ra­tion se fait dans le res­pect des droits, mais sur­tout, dans la dignité du peuple haï­tien |3| », avec le Vénézuela et Cuba. Les sou­tiens finan­ciers se mul­ti­plient tandis que la misère de la popu­la­tion, vendue à tra­vers le monde, s’est trans­for­mée en une véri­table source de reve­nus. Des mil­liards de dol­lars sont ainsi promis, mais la popu­la­tion haï­tienne n’en voit pas la cou­leur.

Ces cir­cons­tances dra­ma­tiques auraient dû ren­for­cer le rôle de l’État. Seulement, c’est le contraire qui s’est passé. Plutôt que d’être placé au centre de la ges­tion de l’assistance huma­ni­taire et de la reprise des acti­vi­tés quo­ti­diennes, sans oublier l’élaboration et la défi­ni­tion de poli­tiques publiques favo­ri­sant les dému­nis, l’État et ses ins­tances sont plus faibles que jamais. La Communauté Internationale s’est empa­rée du pro­ces­sus de recons­truc­tion, et la diver­sité des acteurs mais aussi des inté­rêts empêchent toute avan­cée construc­tive. C’est ainsi que tous les plans de recons­truc­tion sont qua­si­ment exclu­si­ve­ment orien­tés vers la pro­mo­tion de l’assistance étran­gère, de l’investissement étran­ger et du libre- échange. Chaque État appuie les inté­rêts de ses entre­prises et agences tandis que les Organisations Internationales s’imposent en inter­lo­cu­teurs pri­vi­lé­giés, fai­sant la jonc­tion entre l’État haï­tien et les inté­rêts privés étran­gers.

De l’urgence à la concré­ti­sa­tion, il y a plus qu’un pas !

Si quelques pro­jets inté­res­sants se sont concré­ti­sés, il est clair que très peu a été fait. La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), mise sur pieds pour gérer les fonds et approu­ver les pro­jets qui seront finan­cés par ces mêmes fonds, a approuvé 74 pro­jets au 17 décembre 2010 pour un mon­tant total de 1,6 mil­liard de dol­lars. Récemment, un projet des États-Unis et de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) d’un mon­tant de 174 mil­lions de dol­lars pour la créa­tion d’un parc indus­triel de 150 hec­tares dans la région nord du pays |4| vient d’être adopté. Ce parc sera exploité par une société de ges­tion privée. Cet exemple montre que les prio­ri­tés sont clai­re­ment défi­nies : les inté­rêts des entre­prises priment sur celui des Haïtiens.

Pourtant, les traces du séisme sont tou­jours visibles par­tout où que l’on aille dans la capi­tale. Des tonnes de gra­vats forment tou­jours la toile de fond du pay­sage de Port-au-Prince. Seul un faible pour­cen­tage a été enlevé, ce qui n’améliore en rien le quo­ti­dien des Haïtiens. Des camps de for­tune conti­nuent de s’étendre dans les rues, et le pro­blème du relo­ge­ment de la popu­la­tion n’a pas avancé d’un pouce. Les condi­tions de vie dans ces camps sont abso­lu­ment désas­treuses et font com­plè­te­ment l’impasse sur les droits humains. Ni eau ni élec­tri­cité ne sont dis­po­nibles. En ce qui concerne le sec­teur éco­no­mique, il est au point mort. Le taux de chô­mage reste endé­mique, attei­gnant presque 80% de la popu­la­tion. Les femmes sont par ailleurs davan­tage tou­chées que les hommes par ces condi­tions sani­taires exé­crables. De nom­breuses incer­ti­tudes per­sistent quant à l’avenir des ces hommes et de ces femmes, qui luttent au jour le jour, contre les consé­quences tou­jours pré­sentes du séisme.

Passer de l’incertitude à l’action : un autre Haïti est pos­sible !

Les Haïtiens sont les grands absents du pro­ces­sus de recons­truc­tion |5| . Ils savent mal­heu­reu­se­ment que le pro­ces­sus élec­to­ral en cours n’offre pas d’alternatives concrètes. Totalement exclus des concer­ta­tions et des dis­cus­sions, les mou­ve­ments sociaux s’organisent pour­tant pour expri­mer leurs idées. Les récentes révoltes diri­gées contre la Mission des Nations Unies pour la sta­bi­li­sa­tion d’Haïti (MINUSTAH) ne sont pas seule­ment l’expression d’un malaise ayant pour cause le cho­léra. Car les Haïtiens n’ont pas attendu la dif­fu­sion de la mala­die pour deman­der le départ de cette mis­sion, au motif que les mili­taires et les poli­ciers com­po­sant les contin­gents se sont rendus cou­pables de plu­sieurs exac­tions et actes de vio­lence. Elles reflètent plutôt l’exaspération des Haïtiens contre les orga­ni­sa­tions étran­gères en géné­ral, et la MINUSTAH en par­ti­cu­lier, qu’ils consi­dèrent comme la cour­roie de trans­mis­sion de l’impérialisme des pays dits « amis ». La Banque mon­diale ou le FMI sont aussi très impo­pu­laires. En effet, ces der­nières voient dans l’instabilité consé­quente au séisme une oppor­tu­nité pour appro­fon­dir la mise en place de poli­tiques néo­li­bé­rales et impo­pu­laires.

En conclu­sion, un an après la catas­trophe, le quo­ti­dien des Haïtiens reste pré­caire. La situa­tion, loin de s’améliorer a même empiré suite à l’apparition du cho­léra. L’ingérence exté­rieure neu­tra­lise la pos­si­bi­lité de rompre avec les anciens sché­mas néo­li­bé­raux sur les­quels le déve­lop­pe­ment d’Haïti s’est construit. Pourtant, il s’agit non pas de recons­truire Haïti, mais de construire un autre Haïti, avec comme fil conduc­teur la satis­fac­tion des besoins fon­da­men­taux.

notes articles :
|1| http://​www​.ame​rica​.gov/​s​t​/​d​e​v​e​l​o​p​-​f​r​e​n​c​h​/​2​0​1​0​/​J​a​n​u​a​r​y​/​2​0​1​0​0​1​1​3​1​5​3​2​0​2​e​s​n​a​m​f​u​a​k​8​.​5​3​2​3​5​1​e​-​0​2​.​h​t​m​l​?​C​P​.​r​s​s​=true

|2| http://​www​.lepoint​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​-​m​o​n​d​e​/​2​0​1​0​-​0​1​-​1​3​/​c​a​t​a​s​t​r​o​p​h​e​-​h​a​i​t​i​-​s​a​r​k​o​z​y​-​f​a​i​t​-​p​a​r​t​-​d​e​-​s​a​-​p​r​o​f​o​n​d​e​-​e​m​o​t​i​o​n​/​9​2​4​/​0​/​4​12940

|3| Propos recueillis par l’auteure

|4| http://www.cirh.ht/sites/ihrc/fr/News%20and%20Events/News/Pages/ApprovedProjects.aspx

|5| Pour plus d’informations sur la recons­truc­tion, voir notam­ment « Haïti : entre colo­ni­sa­tion, dette et domi­na­tion. Deux siècles de lutte pour la liberté ». Sophie Perchellet.

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