Démocratie, entre dérives et recomposition

Haïti actuelle Les nouvelles formes d’un blocage historique

Perspectives

Par Mis en ligne le 01 février 2020

Il faut se sou­ve­nir qu’avant même le départ de Jean-Claude Duvalier, en 1986, les classes domi­nantes haï­tiennes étaient déjà empê­trées dans une crise inex­tri­cable : chan­ge­ments répé­tés de gou­ver­ne­ment, mas­ca­rade de réfé­ren­dum, répres­sion accen­tuée, etc. Poursuivies et rat­tra­pées par une mobi­li­sa­tion popu­laire exas­pé­rée et avec l’accord de l’impérialisme, lui aussi inca­pable de conti­nuer à jus­ti­fier cette pré­sence qu’il avait cepen­dant défen­due par tous les moyens, ces classes domi­nantes se rési­gnèrent à accep­ter le renvoi de leur « pré­sident à vie » et à ins­tau­rer à contre­cœur une période dite de « démo­cra­tie ». Cela n’a cepen­dant pas résolu la situa­tion de crise. Au contraire, la situa­tion se com­plique davan­tage. Non seule­ment des mobi­li­sa­tions popu­laires per­ma­nentes conti­nuent d’acculer ces domi­nants apeu­rés, mais un popu­lisme oppor­tu­niste et de grande échelle a fait son appa­ri­tion sur la scène poli­tique. Pendant ce temps-là une misère effa­rante et une insa­lu­brité crasse frappent la popu­la­tion, ce qui démontre, s’il en était besoin, l’incapacité de l’État en place, en pleine décom­po­si­tion et pourri jusqu’à la moelle…

La mas­ca­rade élec­to­rale

Les élec­tions expriment le mieux le blo­cage de la situa­tion. En 2010, les ambas­sades des prin­ci­paux pays impé­ria­listes (États-Unis, France, Canada, Brésil…, sans comp­ter l’Organisation des États amé­ri­cains et les Nations unies) impo­sèrent la pré­si­dence de Michel Martelly. Mais quand elles ont voulu faire de même avec le pou­lain choisi pour lui suc­cé­der en 2015, une mobi­li­sa­tion de taille les en a empê­chées. Depuis, tous les can­di­dats pataugent dans une « illé­ga­lité » com­plète où aucun des camps dits « démo­cra­tiques » ne res­pecte la consti­tu­tion ou les lois, qu’ils acclament pour­tant à chaque occa­sion. Le « pro­ces­sus démo­cra­tique » se trouve ainsi fort han­di­capé.

D’un autre côté, tous les can­di­dats, comme tou­jours, en appellent au peuple et se réfu­gient piteu­se­ment dans de banales géné­ra­li­tés, sans jamais abor­der les véri­tables sources de conflit, ni encore moins prendre posi­tion sur elles, soit les salaires, la pro­priété de la terre, les rela­tions sociales archaïques, pour ne nommer que ces axes fon­da­men­taux. En ce sens, même les partis dits « socia­listes » ne font pas mieux : en fait, ils repro­duisent eux aussi le projet capi­ta­liste. Cela contri­bue à rendre l’ambiance géné­rale plus confuse et, somme toute, mys­ti­fi­ca­trice. Toutefois, la popu­la­tion, très atten­tive, com­prend de mieux en mieux la nature de la domi­na­tion et les causes de la pré­ca­rité. Ainsi, elle se détache tran­quille­ment mais inexo­ra­ble­ment du pro­ces­sus poli­tique : aux der­nières élec­tions, fin 2015, pas plus de 8 à 10 % de la popu­la­tion en droit de voter s’est rendue aux urnes, une atti­tude qui contri­bue au manque de cré­di­bi­lité de ce pro­ces­sus pipé à l’avance.

Les domi­nants désem­pa­rés

Face à la débâcle qui se des­sine, les orga­nismes impé­ria­listes se sont regrou­pés en un noyau « B » afin de ren­for­cer leur domi­na­tion et leur contrôle. De même, les dif­fé­rentes frac­tions de la bour­geoi­sie (asso­cia­tion d’industries de Haïti, chambres de com­merce, asso­cia­tions de banques, etc.) se sont réunies pour mettre sur pied le « Forum éco­no­mique ». Ce der­nier suit à la lettre les prises de posi­tion du noyau « B ».

Par ailleurs, une cer­taine bour­geoi­sie natio­nale ainsi qu’une petite bour­geoi­sie « radi­ca­li­sée » souffrent éco­no­mi­que­ment, poli­ti­que­ment ou cultu­rel­le­ment de la domi­na­tion des impé­ria­listes asso­ciés aux capi­taux mono­po­listes du pays ; elles semblent vou­loir se rebif­fer et éla­bo­rer un projet qu’elles vou­draient « endo­gène ». Mais ces deux regrou­pe­ments pié­tinent parce qu’ils sont éga­le­ment liés au capi­tal inter­na­tio­nal. Le « natio­na­lisme » petit-bour­geois ne fonc­tionne plus, si ce n’est qu’en tant qu’idéologie mys­ti­fi­ca­trice de plus en plus dépas­sée et ouver­te­ment mépri­sée par les masses. Ainsi, ce « natio­na­lisme » est tout à fait impuis­sant et ne fait que ges­ti­cu­ler et patau­ger dans les miasmes que lui laisse la mon­dia­li­sa­tion impé­ria­liste.

Contradictions au sein des classes domi­nantes

Le blo­cage des élec­tions est donc, en réa­lité, déter­miné par un moment his­to­rique spé­ci­fique. Non seule­ment le « natio­na­lisme » petit-bour­geois abou­tit à une impasse et consti­tue une mys­ti­fi­ca­tion, mais la bour­geoi­sie qui pré­tend raf­fer­mir sa domi­na­tion ne s’arrête qu’à un import-export rachi­tique. Ainsi, elle n’a jamais eu assez de force pour sup­plan­ter le métayage, de nature féo­dale, géné­ra­lisé en milieu rural depuis l’indépendance. Cela augure d’une longue tran­si­tion. Qui plus est, ce capi­ta­lisme urbain en herbe, pour garan­tir la venue en ville des den­rées d’exportation (café, mangues, cacao, etc.) et assu­rer le contrôle répres­sif en milieu rural, n’a pu que s’associer au métayage et le ren­for­cer. Cette situa­tion contra­dic­toire engendre une crise que la bour­geoi­sie ne peut gérer. La pré­sence de l’occupation impé­ria­liste lui est donc utile pour effec­tuer la trans­for­ma­tion sou­hai­tée de ce mode de pro­duc­tion. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ! Mais les mono­poles consti­tués sous Duvalier n’entendent pas lais­ser la place aux inves­tis­seurs petits et moyens, tandis que les grands com­mer­çants de l’import-export n’entendent pas non plus la lais­ser à un capi­ta­lisme indus­triel qui les détrô­ne­rait. Pour tous ces grands pro­fi­teurs, les « exi­gences », alors illu­soires, de la « démo­cra­tie libé­rale » (État « de droit », res­pect de la « per­sonne humaine », « éga­lité du vote », « fra­ter­nité » et autres mys­ti­fi­ca­tions en société de classes…) consti­tuent un véri­table frein. Leurs repré­sen­tantes et repré­sen­tants poli­tiques le savent bien, eux qui trempent dans toutes sortes de contre­bandes, enlè­ve­ments cra­pu­leux et crimes mafieux à l’aide des mul­tiples gangs qu’ils arment et contrôlent, par­courent les espaces élec­to­raux les armes à la main, bourrent les urnes, fal­si­fient les résul­tats et frappent ouver­te­ment oppo­sants et oppo­santes. Cela crée une insé­cu­rité géné­rale. Les tra­vailleuses et les tra­vailleurs sont sou­vent ran­çon­nés. Comme ils doivent se rendre très tôt à leur tra­vail, ils s’exposent aux exac­tions des gangs mineurs, en lien avec les gangs plus impor­tants, eux-mêmes sous contrôle des domi­nants les plus actifs. Toute une chaîne pour garan­tir le contrôle des classes domi­nantes et ali­men­ter la réac­tion !

… Et au sein de la petite bour­geoi­sie

Les petits bour­geois des bourgs, com­munes et sec­tions rurales du pays, blo­qués éga­le­ment dans leur déve­lop­pe­ment par la ten­dance mono­po­liste, inves­tissent par tous les moyens les postes élec­tifs de cette « démo­cra­tie » : séna­teurs, dépu­tés, magis­trats, kazèk, asèk, etc. ! Il y a donc une mul­ti­tude de partis poli­tiques et de can­di­da­tures à tous les niveaux, ce qui entre en contra­dic­tion avec l’idée d’un É

tat effi­cace dit de « bonne gou­ver­nance » (la for­mule faci­lite et garan­tit l’exploitation sans limites que se pro­posent les vau­tours capi­ta­listes). Leur but, avoué, est encore et tou­jours de s’enrichir aux dépens de cet État affai­bli, où l’accumulation (dite de « cor­rup­tion ») demeure tou­jours vivace et à leur portée. Nous voici à nou­veau en pré­sence d’un éche­veau inex­tri­cable, autre signe dra­ma­tique du pour­ris­se­ment avancé qui carac­té­rise aujourd’hui notre pays.

Une insta­bi­lité pla­ni­fiée

La bour­geoi­sie bureau­cra­tique des Duvalier et consorts assu­rait une sta­bi­lité rela­tive à l’hégémonie néces­saire au projet impé­ria­liste. Le retour à cette paix des cime­tières s’avère com­pli­qué pour des classes domi­nantes embour­bées dans leurs contra­dic­tions pro­fondes. Pour elles, la pré­sence-occu­pa­tion de la Mission des Nations unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti, la MINUSTAH, s’avère néces­saire. Prise dans ce blo­cage qui expose de plus en plus son incom­pé­tence et son sadisme, elle avoue fina­le­ment avoir intro­duit le dévas­ta­teur cho­léra, sans pour autant accep­ter de dédom­ma­ger les vic­times. Le rap­port de force semble encore favo­ri­ser le projet impé­ria­liste. Les zones franches, les agro-indus­tries, le tou­risme et les mines offrent « d’apporter du tra­vail » dans un pays dévasté qui compte près de 70 % de chô­mage et un sous-pro­lé­ta­riat épar­pillé. Ce fort taux de chô­mage résulte de la décom­po­si­tion et de la pro­lé­ta­ri­sa­tion accé­lé­rées de la petite pay­san­ne­rie sou­mise à des dépos­ses­sions suc­ces­sives, à une forte répres­sion ainsi qu’à l’action désta­bi­li­sa­trice et per­ni­cieuse de mil­liers d’ONG.

Le projet « d’apporter du tra­vail » s’accompagne d’un salaire « de poi­tri­naire » dans le cadre d’une exploi­ta­tion sans limites : une infla­tion galo­pante et une déva­lua­tion de la mon­naie locale, la gourde, qui jouent sur le salaire réel et la capa­cité pour les tra­vailleurs et les tra­vailleuses de résis­ter ; une misère géné­ra­li­sée, pour que chô­meurs et chô­meuses soient prêts à accep­ter n’importe quel tra­vail ; une répres­sion bru­tale et per­ma­nente. Un enfer ! Cet état de choses est cepen­dant sou­tenu par des intel­lec­tuels qui se tar­guaient autre­fois d’être « pro­gres­sistes » : aujourd’hui, leur dis­cours ne parle que de l’« indi­vidu » qui « réus­sit », de « déve­lop­pe­ment », de « pro­grès », et même d’un pays… « normal » (sic) !

La lutte devant nous

L’ensemble de ces contra­dic­tions nour­rit de grandes ten­sions. L’incapacité des classes domi­nantes et de leur État déca­dent, la faillite de la petite bour­geoi­sie popu­liste et l’occupation font que la créa­tion d’une for­ma­tion sociale renou­ve­lée repose sur les épaules des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, les pro­lé­taires qui, dans leur acti­vité, leur vie et leur avenir, se retrouvent concrè­te­ment en face de ce projet capi­ta­liste san­gui­naire.

Ces der­niers sont jeunes et atta­qués quo­ti­dien­ne­ment par une idéo­lo­gie des plus réac­tion­naires. Malgré tout, en raison de leur posi­tion radi­ca­le­ment oppo­sée au fonc­tion­ne­ment domi­nant, orga­ni­sés de manière auto­nome et en lien avec les luttes des tra­vailleurs comme axe cen­tral des luttes popu­laires, ils seront capables de blo­quer, d’écraser et de dépas­ser le projet capi­ta­liste en cours, et de mettre fin à l’archaïsme féodal. Cela ne se fera pas d’un coup. La lutte sera longue et ardue. Mais, pour nous qui n’avons plus rien à perdre, c’est le seul moyen d’entrevoir – et de trou­ver – notre réelle et totale éman­ci­pa­tion et, du même coup, celle de l’humanité entière.


  1. Didier Dominique est un mili­tant de Batay Ouvriye, une orga­ni­sa­tion haï­tienne qui regroupe syn­di­cats, comi­tés d’usine, asso­cia­tions de tra­vailleurs et mili­tants : <http://​batayou​vriye​.org/​F​r​a​n​c​a​i​s​/​q​u​i​.html>.

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