Article 14

Guerre et révolution chez Lénine

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 26 avril 2017

Publié par A l’encontre le 15 novembre 2012

Nous publions ci-des­sous la suite logique et chro­no­lo­gique de l’article de Georges Haupt (voir indi­ca­tions bio­gra­phiques à la fin du texte) inti­tulé « Guerre ou révo­lu­tion ? l’Internationale et l’Union sacrée ». Ces deux articles prennent toute leur place et leur valeur dans le cadre des ini­tia­tives de « com­mé­mo­ra­tion » du Congrès de Bâle de la IIe Internationale qui s’est tenu à Bâle en novembre 1912. (Rédaction A l’Encontre)

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Le 27 mai 1917, Lénine fit à Petrograd une confé­rence publique sur un thème alors à l’ordre du jour : les rap­ports entre la guerre et la révo­lu­tion. Sujet brû­lant, situé, dans les réunions du parti, au cœur des débats et des contro­verses que Lénine qua­li­fiait de « sté­riles, vaines et sans objet ». « J’ai acquis la convic­tion que si, sur ce ter­rain, il se pro­dui­sit une foule de mal­en­ten­dus, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’en ana­ly­sant cette ques­tion nous par­lons bien sou­vent deux lan­gages abso­lu­ment dif­fé­rents. »[1]

Rien d’ailleurs ne carac­té­rise mieux l’état actuel des réflexions sur ce sujet que ces remarques cin­glantes du leader bol­che­vique, les exé­gètes conti­nuant à parler des « lan­gages abso­lu­ment dif­fé­rents » en fonc­tion de leurs options idéo­lo­giques et poli­tiques. Ainsi, dans la polé­mique entre les diverses inter­pré­ta­tions pro­jec­tives ou jus­ti­fi­ca­tives comme celles que donnent les théo­ri­ciens de l’absolutisation de la guerre révo­lu­tion­naire, attri­buant à la confla­gra­tion impé­ria­liste le rôle de déto­na­teur néces­saire à la révo­lu­tion, et celles des idéo­logues de la coexis­tence paci­fique, le seul trait commun est la réfé­rence à Lénine. Par le biais de cita­tions tron­quées ou amal­ga­mées, d’allégations fan­tai­sistes, d’une sys­té­ma­ti­sa­tion très par­ti­cu­lière de l’histoire, des images, des thèmes ont fait sur­face où le modèle ini­tial ne sert que d’alibi et ne trouve plus son compte. Avec ses pen­chants par­ti­sans ou les erreurs inhé­rentes aux syn­thèses rapides, l’historiographie vient à son tour ali­men­ter ces cli­chés, sur­tout celui d’une pro­phé­tie com­mi­na­toire. Ainsi peut-on lire dans l’une des meilleures bio­gra­phies de Lénine : « Depuis quelques années [avant 1914], le carac­tère iné­luc­table d’une confla­gra­tion mon­diale fai­sait partie des cal­culs de Lénine…», qui a vu « dans la catas­trophe une excel­lente occa­sion de sou­lè­ve­ment social […] et n’attendait que le moment favo­rable pour trans­for­mer la guerre en une révo­lu­tion mon­diale, le spectre d’une paix pré­ma­tu­rée étant pour lui la source per­ma­nente de doutes, de craintes, de dépres­sions. »[2]

Entre une vision orga­nique de la cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion et la rela­ti­vi­sa­tion de tout rap­port entre les deux phé­no­mènes, l’abîme est total. Faut-il en cher­cher l’explication dans la seule inter­pré­ta­tion « dog­ma­tique », dans la « liberté » qu’on prend par rap­port à la lettre et à l’esprit des textes, ou bien découle-t-elle de la com­plexité de la pensée et de la pra­tique de Lénine qui prêtent en elles-mêmes à des inter­pré­ta­tions ambi­guës ? Ainsi, pour Lénine, le déclen­che­ment de la Première Guerre mon­diale qui pré­ci­pita la faillite de la IIe Internationale marque-t-il un grand tour­nant, une nou­velle étape dans le déve­lop­pe­ment du socia­lisme. Mais quel tour­nant ? Celui qui a permis de lever « le voile de l’hypocrisie offi­cielle », de « balayer les conven­tions », d’introduire une démar­ca­tion nette entre oppor­tu­nisme et mar­xisme révo­lu­tion­naire ? Ou bien aussi celui qui a marqué la fin du pur léga­lisme auquel les partis ouvriers avaient pu et dû faire appel entre 1889 et 1914, la fin des méthodes qui en décou­laient ; celui qui a exigé l’apprentissage et la mise en œuvre de nou­velles formes d’organisation et de lutte ? Quelles en ont été les consé­quences pra­tiques ? On peut se livrer à une double inter­pré­ta­tion : a) la guerre a tran­ché bru­ta­le­ment les diver­gences fon­da­men­tales, ins­crit la réa­li­sa­tion du projet socia­liste dans une nou­velle pers­pec­tive : le socia­lisme en Europe est sorti du stade de déve­lop­pe­ment rela­ti­ve­ment paci­fique et limité au cadre natio­nal étroit ; b) ou bien elle a « créé » une situa­tion « objec­ti­ve­ment révo­lu­tion­naire », le mou­ve­ment socia­liste inter­na­tio­nal est entré dans le stade des actions révo­lu­tion­naires, le « grand soir » étant devenu un objec­tif immé­diat et acces­sible. Dans ce contexte com­plexe d’interprétations, la guerre est-elle consi­dé­rée comme une cause, comme un cata­ly­seur ou comme une consé­quence de l’impérialisme et de son agonie ?

Peut-être cette ambi­guïté explique-t-elle en partie le fait qu’à la dif­fé­rence de sujets rebat­tus tels la théo­rie léni­niste de la révo­lu­tion, Lénine et la guerre impé­ria­liste, on ait passé sous silence, même dans la lit­té­ra­ture plé­tho­rique du cen­te­naire, cet aspect par­ti­cu­lier : les rap­ports entre guerre et révo­lu­tion dans la pensée de Lénine. Comme l’admet l’un des rares auteurs qui se soient aven­tu­rés sur ce ter­rain, l’historien de R.D.A. Fritz Klein, il s’agit là d’un « thème très compliqué»[3].

Toute ten­ta­tive d’analyse sys­té­ma­tique se heurte d’abord à des dif­fi­cul­tés liées à la nature des démarches et des déci­sions de Lénine. C’est à l’un des témoins les plus qua­li­fiés, le vieux bol­che­vik Lozovsky, qu’il faut faire appel pour en com­prendre le méca­nisme : « Si l’on aborde Lénine du point de vue de la logique pure, on peut consta­ter des contra­dic­tions […], mais si l’on aborde les évé­ne­ments d’un point de vue dia­lec­tique, on verra qu’en fait il n’y avait nul­le­ment contra­dic­tion : Lénine appli­quait la tac­tique des tour­nants brusques. »[4]

En effet, Lénine n’élabore ni des pré­ceptes, ni un modèle stra­té­gique, ni une théo­rie fondée sur la dia­lec­tique guerre-révo­lu­tion. Sa démarche est concrète, sa réflexion théo­rique ne pré­cède ni ne pos­tule l’action, mais elle l’ordonne dans des situa­tions his­to­riques pré­cises. Ce n’est pas l’orthodoxie de consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques, mais un réa­lisme, une poli­tique réa­liste réclamé par l’action qui ont déter­miné sa posi­tion, son appré­cia­tion de la cor­ré­la­tion qui peut exis­ter : a.) entre le phé­no­mène guerre et le phé­no­mène révo­lu­tion (la confla­gra­tion étant consi­dé­rée comme un cata­ly­seur utile à l’entreprise révo­lu­tion­naire en ges­ta­tion); b.) entre le phé­no­mène révo­lu­tion et le phé­no­mène guerre (la vio­lence exté­rieure sert de moyen pré­ven­tif aux classes domi­nantes, c’est une entre­prise contre-révo­lu­tion­naire des­ti­née à empê­cher l’éclatement de la révo­lu­tion qui couve).

Ensuite, la typo­lo­gie des guerres qu’il éla­bore au fur et à mesure, tenant compte de la néces­sité de comp­ta­bi­li­ser des phé­no­mènes nou­veaux tels que les guerres natio­nales (de libé­ra­tion natio­nale), les guerres révo­lu­tion­naires, etc., n’est pas une clas­si­fi­ca­tion abs­traite ou nor­ma­tive et ne se laisse par consé­quent pas réduire à des modèles ou à des caté­go­ries immuables[5]. C’était d’ailleurs pour lui un pro­blème secon­daire et, peu convaincu de sa ren­ta­bi­lité, il refuse de s’engager dans la dis­cus­sion sur le carac­tère des guerres qui devait rebon­dir dans l’Internationale après le congrès de Stuttgart[6]. Il pré­cise ainsi en 1908 sa posi­tion de prin­cipe, qu’en fait il ne modi­fiera pas quant au fond : « Ce n’est pas le carac­tère défen­sif ou offen­sif de la guerre, mais les inté­rêts de la lutte de classe du pro­lé­ta­riat ou, plutôt, les inté­rêts du mou­ve­ment inter­na­tio­nal du pro­lé­ta­riat qui consti­tuent le seul point de vue pos­sible à partir duquel peut être exa­mi­née et réso­lue la ques­tion de l’attitude de la social-démo­cra­tie devant tel ou tel phé­no­mène des rela­tions inter­na­tio­nales. »[7]

Lénine admet que « la guerre n’est pas un jeu, elle est une chose mons­trueuse ».[8] Mais cette appré­cia­tion éthique n’est pas un cri­tère de juge­ment poli­tique, pas plus qu’elle n’est déter­mi­nante pour l’action. « Nous autres mar­xistes dif­fé­rons des paci­fistes aussi bien que des anar­chistes en ce sens que nous recon­nais­sons la néces­sité d’analyser his­to­ri­que­ment (du point de vue du maté­ria­lisme dia­lec­tique de Marx) chaque guerre prise à part. »[9] C’est une tâche peu aisée car « les guerres sont une chose confuse, com­plexe et com­pli­quée. En ce domaine, on ne peut pro­cé­der par cli­chés. »[10] La constante de sa démarche est de consi­dé­rer la guerre concrè­te­ment, en tant que caté­go­rie his­to­rique. Tout comme Rosa Luxemburg, il estime qu’«elle est bien plutôt une étape iné­luc­table du capi­ta­lisme, une forme tout aussi nor­male de la vie capi­ta­liste que la paix »; de même, la guerre révo­lu­tion­naire n’est qu’une forme de lutte pour son anti­no­mie, le socialisme[11]. Sa phi­lo­so­phie du phé­no­mène de la guerre est emprun­tée à Clausewitz, « l’un des auteurs les plus émi­nents »[12], et les cri­tères qu’il uti­lise dans son appré­cia­tion de la nature d’une confla­gra­tion en découlent : a.) quelle est la poli­tique qui se pro­longe dans la guerre («la guerre est le pro­lon­ge­ment de la poli­tique par d’autres moyens»)? b.) les condi­tions his­to­riques d’où elle émerge ? c.) la classe qui la mène ? d.) les buts qu’elle poursuit?[13] Cette démarche est suf­fi­sam­ment vague, suf­fi­sam­ment géné­rale au demeu­rant pour ne pas four­nir la clé de sa stra­té­gie, de son sys­tème de mots d’ordre.

En effet, ce serait s’engager sur une voie sans issue que de poser le pro­blème sous l’angle de la guerre et dans des termes qui ne soient pas ceux de Lénine ; pour lui, il n’y a qu’une seule domi­nante : le carac­tère iné­luc­table de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, de la prise du pou­voir poli­tique. Ses réflexions théo­riques sont cen­trées sur une struc­ture signi­fi­ca­tive : l’organisation, l’avant-garde révo­lu­tion­naire en tant que média­tion et ins­tru­ment indis­pen­sable dans le projet révo­lu­tion­naire conçu comme un mou­ve­ment his­to­rique dont le che­mi­ne­ment n’est pas linéaire ; il y a eu et il y aura « des écarts par rap­port au type moyen et au rythme moyen du mou­ve­ment », car « nous ne pou­vons savoir à quelle allure ni avec quel succès se déploie­ront les mou­ve­ments his­to­riques d’une époque donnée ». Autour de cet axe, de cette constante, s’articulent les fac­teurs et les variables que doit englo­ber une concep­tion réa­liste de la stra­té­gie. Dans la hié­rar­chie des fac­teurs, Lénine n’assigne à la guerre aucune place fixe. Ce n’est qu’une variable subor­don­née. Elle peut faci­li­ter aussi bien que com­pli­quer le projet révo­lu­tion­naire « par des tâches qui n’ont rien à voir avec la révo­lu­tion ». [14]

Dans cette optique, le pro­blème est de savoir quelle place occupe la guerre en tant que frein ou en tant que ferment dans les cal­culs stra­té­giques de Lénine, et dans quelle mesure la façon dont il l’aborde dans des situa­tions concrètes influe sur le déve­lop­pe­ment théo­rique du léni­nisme. La pro­blé­ma­tique est vaste, mais on se conten­tera ici d’en abor­der quelques aspects, la situant dans le contexte des solu­tions théo­riques et poli­tiques éla­bo­rées par les mar­xistes de la IIe Internationale et dans celui du cli­vage qui s’établit dans la pensée de Lénine avant et après 1914.

I

Le pro­blème de la guerre et de la paix s’est situé au centre des réflexions socia­listes à l’époque de la IIe Internationale, qui s’est défi­nie dès son congrès de fon­da­tion comme « l’unique et le vrai parti de la paix»[15]. En revanche, la révo­lu­tion que l’on espé­rait et dont on pro­phé­ti­sait l’échéance pour la fin du XIXe siècle était, pour les révi­sion­nistes, défi­ni­ti­ve­ment reti­rée de l’ordre du jour en 1899, alors que, pour les radi­caux, elle sem­blait recu­ler à une date indé­ter­mi­née. Toutefois, dans des contextes dif­fé­rents, la dia­lec­tique guerre-révo­lu­tion conti­nua d’agiter les esprits socia­listes non seule­ment sous la forme d’un épou­van­tail didac­tique que la social-démo­cra­tie bran­dis­sait sans cesse pour effrayer la bour­geoi­sie (la guerre c’est le cré­pus­cule du capi­ta­lisme, le départ de la révo­lu­tion sociale que la course aux arme­ments et le recours à la vio­lence entre les nations feront mûrir et écla­ter), mais comme un élé­ment impor­tant dans leurs pro­jets stra­té­giques et dans leurs cal­culs tac­tiques.

Deux moments, deux types de solu­tion poli­tique et théo­rique ont par­ti­cu­liè­re­ment retenu l’attention de Lénine. Le pre­mier type découle de la stra­té­gie éla­bo­rée à la fin du XIXe siècle par Engels qui, dans la constel­la­tion de la « méthode paci­fique de la lutte des classes », selon la défi­ni­tion de Kautsky, a posé le pro­blème du rap­port entre l’imminence de la prise du pou­voir poli­tique par les socia­listes et la paix comme condi­tion sine qua non de cet accom­plis­se­ment. Cette pro­blé­ma­tique com­plexe, Lénine l’a tra­duite ainsi dans un contexte polé­mique au cours de la guerre : «“Tirez les pre­miers, mes­sieurs les bour­geois“, écri­vait en 1891 Engels défen­dant (avec juste raison) l’utilisation par les révo­lu­tion­naires que nous sommes de la léga­lité bour­geoise, à l’époque de ce qu’on a appelé le déve­lop­pe­ment consti­tu­tion­nel paci­fique. La pensée d’Engels est aussi claire que pos­sible […], il nous est plus avan­ta­geux main­te­nant d’utiliser, pour passer du bul­le­tin de vote au “fusil“ (c’est-à-dire à la guerre civile), le moment où la bour­geoi­sie vio­lera elle-même la base légale qu’elle a créée. »[16] En fait, la pensée d’Engels, la nou­velle stra­té­gie qu’il avait éla­bo­rée pour de « nou­velles condi­tions de lutte », était net­te­ment plus com­plexe que ne veut bien l’affirmer Lénine [17]; elle a fait l’objet d’interprétations radi­ca­le­ment dif­fé­rentes, et les révi­sion­nistes ont cher­ché à ins­crire à leur compte ce qui leur sem­blait être un revi­re­ment sous forme de conver­sion au par­le­men­ta­risme « pur et simple ».

En effet, comme l’a fait remar­quer Trotsky, « Engels consi­dé­rait le pro­blème de la prise du pou­voir par le pro­lé­ta­riat comme un pro­blème essen­tiel­le­ment pra­tique, dans la solu­tion duquel l’armée jouait natu­rel­le­ment un rôle impor­tant. Dans les mou­ve­ments natio­naux et les évé­ne­ments mili­taires de 1789, 1864, 1866, 1870-1871, Engels voit des leviers d’action révo­lu­tion­naire. »[18] Autrement dit, la guerre pou­vait être pour Engels un fac­teur d’accélération de la révo­lu­tion. Or, à partir de 1891, dans une série de textes, il entre­prend une modi­fi­ca­tion fon­da­men­tale du pos­tu­lat selon lequel le pro­lé­ta­riat ne peut conqué­rir le pou­voir qu’en ayant recours à la vio­lence dans la lutte contre l’État bour­geois.

Cette ana­lyse se fon­dait sur la pers­pec­tive de la montée au pou­voir de la social-démo­cra­tie en tant qu’objectif dans l’immédiat [19]; elle décou­lait de la vision qui fai­sait du capi­ta­lisme un sys­tème sclé­rosé, inca­pable de sur­vivre sans avoir recours à la vio­lence. Par crainte de la révo­lu­tion, les classes diri­geantes peuvent se sentir contraintes d’adopter une poli­tique déses­pé­rée. L’armée est restée, tout comme en 1871, « un outil dans le conflit des forces sociales » selon les termes de Jaurès, une force de répres­sion ou de diver­sion subor­don­née à la bour­geoi­sie que seul le res­pect de la léga­lité peut neu­tra­li­ser. Dans une telle pers­pec­tive, toute la pro­blé­ma­tique guerre-révo­lu­tion est inver­sée ; de cata­ly­seur, le conflit armé entre les nations devient un obs­tacle redou­table et, par consé­quent, la paix est le fac­teur déci­sif pour le succès du mou­ve­ment ouvrier. Cette idée est reprise en 1889 par la grande majo­rité de l’Internationale lors de son pre­mier congrès qui « affirme la paix comme condi­tion pre­mière et indis­pen­sable à toute éman­ci­pa­tion ouvrière ». La tâche de la social-démo­cra­tie était donc d’empêcher les forces rétro­grades de trou­ver une issue en déclen­chant le méca­nisme de la contre-révo­lu­tion par un recours à la vio­lence, soit exté­rieure (la guerre), soit inté­rieure (la répres­sion armée, la guerre civile), qui pour­rait bou­cher l’espace conflic­tuel entre bour­geoi­sie et pro­lé­ta­riat, entra­ver la liberté de manœuvre et com­pro­mettre la pro­gres­sion assu­rée du mou­ve­ment révolutionnaire[20].

Engels était conscient du ren­ver­se­ment dia­lec­tique de ses posi­tions ; il ne s’agissait pas pour lui d’un rejet absolu de la vio­lence, mais de son exclu­sion dans une constel­la­tion donnée. Il n’y a chez lui aucune remise en ques­tion, ni impli­cite ni expli­cite, du prin­cipe selon lequel le bou­le­ver­se­ment social ne peut être le fruit que d’une révo­lu­tion poli­tique, d’une conquête des pou­voirs publics qui serait l’œuvre de la classe ouvrière et aurait pour but d’instaurer son hégé­mo­nie. Ce sont les moda­li­tés qu’il a cher­ché à défi­nir et à adap­ter. Cette quête ne témoigne pas de la volonté de conqué­rir l’État par le seul inves­tis­se­ment élec­to­ral, mais de celle de rela­ti­vi­ser ou d’exclure deux fac­teurs constants que les nou­veaux rap­ports de forces ont rendus inadé­quats ou caducs : a.) le fac­teur mili­taire ; b.) le fac­teur volon­ta­riste.

Après le tour­nant du siècle, les don­nées changent fon­da­men­ta­le­ment : la guerre russo-japo­naise semble repo­ser dans des termes nou­veaux toute la pro­blé­ma­tique d’Engels. De ses inno­va­tions stra­té­giques, Lénine ne retient que la méthode réa­liste. Pour sa part, il réaf­firme l’actualité de la révo­lu­tion, le rôle de la vio­lence armée. Le lan­gage de Lénine est dès lors celui de Marx et d’Engels en 1848, celui de la stra­té­gie de la force armée. Il ne tarde pas à donner de la Commune de Paris une réin­ter­pré­ta­tion venant à l’appui de la leçon tirée de 1905 : pour prendre le pou­voir, il faut conju­guer la grève poli­tique de masse à l’insurrection armée [21].

Toutefois, ce ren­ver­se­ment total des pers­pec­tives ou ce retour aux sources ne pos­tule pas une cau­sa­lité réci­proque entre guerre et révo­lu­tion. La défaite de l’absolutisme russe est consi­dé­rée comme un ferment révo­lu­tion­naire, ou plus pré­ci­sé­ment comme un fait his­to­rique sus­cep­tible d’influer sur le déclen­che­ment, le dérou­le­ment et les résul­tats de la révo­lu­tion. Mais la guerre russo-japo­naise, malgré son rôle « objec­ti­ve­ment révo­lu­tion­naire », lui appa­raît plutôt comme un « signe de la fai­blesse des classes révo­lu­tion­naires russes » qui, sans elle, « n’étaient pas en mesure de se soulever»[22]; il ne cherche pas à se livrer à des déduc­tions théo­riques, pas plus qu’à uni­ver­sa­li­ser l’expérience russe.

Le pro­blème reste pour­tant posé. En 1908, Otto Bauer a for­mulé les don­nées nou­velles fon­dées sur l’analyse « du déve­lop­pe­ment impé­ria­liste des grands États capi­ta­listes ». « Aujourd’hui, bien sûr il faut dans la cri­tique du mili­ta­risme rendre compte d’autres consi­dé­ra­tions que de celles qu’a for­mu­lées Friedrich Engels… Si, dans des condi­tions tota­le­ment modi­fiées, la lutte pour la paix est l’une de nos tâches les plus impor­tantes, cette lutte ne peut être menée que comme une partie de notre lutte contre l’impérialisme et non pas dans le style lar­moyant à la Suttner ou à la Tolstoï qui convient mal au parti de la lutte impla­cable, et dans la pleine conscience du fait que la guerre, qui n’est aujourd’hui qu’un moyen d’oppression impé­ria­liste, peut rede­ve­nir un moyen de libé­ra­tion pro­lé­ta­rienne. »[23]

Ces ana­lyses n’affectent que peu ou pas du tout les débats qui ont rebondi dans l’Internationale à partir de 1904, dont la trame reste la dicho­to­mie guerre-paix et qui conti­nuent d’être cen­trés sur la recherche d’une stra­té­gie pré­ven­tive [24]. Ces dis­cus­sions et ces diver­gences, Lénine les a sui­vies de près aux congrès de l’Internationale et dans les réunions du B.S.I. aux­quels il a régu­liè­re­ment assisté de 1907 à 1911. Mais il ne se dépar­tit pas de son rôle d’observateur, se bor­nant à consta­ter en 1908 qu’aucun socia­liste ne met en doute la col­lu­sion du mili­ta­risme et du capi­ta­lisme. Il ajoute cepen­dant que « la recon­nais­sance de ce lien ne suffit pas à déter­mi­ner concrè­te­ment la tac­tique anti­mi­li­ta­riste des socia­listes, ne résout pas la ques­tion pra­tique de savoir com­ment lutter contre la folie du mili­ta­risme et com­ment faire obs­tacle aux guerres. C’est dans la réponse à ces ques­tions que l’on peut consta­ter de grandes diver­gences entre les socia­listes. »[25]

En fait, Lénine ne porte que peu d’intérêt au pro­blème de la défi­ni­tion des moyens pré­ven­tifs, qui pour­tant ali­mente les ten­sions entre les deux grands de l’Internationale, les socia­listes alle­mands et fran­çais. C’est pour lui un pro­blème pure­ment tac­tique [26], subor­donné à une conjonc­ture donnée, qu’il est donc impos­sible et inutile de résoudre d’avance. Il n’entre pas dans la lice, il garde le silence aussi bien dans ses écrits que dans les réunions du B.S.I. Ainsi ne trouve-t-on pas trace d’une inter­ven­tion quel­conque de Lénine hors de la séance tumul­tueuse à huis clos convo­quée en toute hâte à Zurich le 23 sep­tembre 1911 et moti­vée par l’ampleur de la crise maro­caine [27]. Ce silence ne faci­lite pas la tâche de l’historien, mais il est en lui-même élo­quent.

Pour les mili­tants de son parti, Lénine est plus disert, il ne cache pas ses opi­nions : son aver­sion pour les mul­tiples sug­ges­tions de Vaillant [28] qu’il consi­dère comme un naïf, son rejet caté­go­rique de la motion pré­sen­tée conjoin­te­ment au congrès de Copenhague par Vaillant et Keir Hardie sur le recours à la grève géné­rale pour empê­cher la guerre, son mépris pour la tac­tique insur­rec­tion­nelle de Hervé qu’il qua­li­fie d’aventurisme et d’«imbécillité héroïque ». Il prend aussi ses dis­tances par rap­port à la tac­tique du pire de l’extrême gauche alle­mande (Radek), qui consi­dère qu’à l’époque de l’impérialisme les « convul­sions de la guerre » sont le chemin le plus court vers la révo­lu­tion. Il s’agit sur­tout pour lui de défi­nir les prin­cipes d’une stra­té­gie qui tienne compte des nou­velles don­nées dans la cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion, à la lumière de l’expérience de 1905.

Il la conden­sera dans l’amendement qu’il pré­sente en 1907 au congrès de Stuttgart avec Rosa Luxemburg et Martov, et qui n’a pas pour seul objec­tif « d’empêcher qu’une guerre n’éclate, mais d’utiliser la crise pro­vo­quée par la guerre pour accé­lé­rer la chute de la bour­geoi­sie », pour citer ses propres termes [29]. S’agit-il d’une nou­velle acuité dans la manière de poser le pro­blème guerre-révo­lu­tion ? La guerre ouvri­rait-elle de nou­velles pers­pec­tives révo­lu­tion­naires, ou bien Lénine tente-t-il de for­mu­ler l’alternative en cas d’échec de la stra­té­gie pré­ven­tive, la guerre étant consi­dé­rée comme une éven­tua­lité et non comme une néces­sité ? Et, devant cette éven­tua­lité, il cherche à fixer la posi­tion de prin­cipe et la méthode révo­lu­tion­naire de la social-démo­cra­tie, à la pré­pa­rer à tirer parti des crises et des tour­nants « his­to­riques, objec­ti­ve­ment mûrs » qui font naître une révo­lu­tion et peuvent se pré­sen­ter sous la forme d’une guerre.

Cet amen­de­ment édul­coré à cause des craintes de Bebel a été tra­duit dans des formes juri­di­que­ment inat­ta­quables, mais par là même ambi­guës. Il faudra attendre sep­tembre 1914 pour que Lénine en donne une inter­pré­ta­tion caté­go­rique, à la lumière du fait accom­pli [30]. Quoique son prin­cipe ait été adopté par l’Internationale, cette alter­na­tive n’a pra­ti­que­ment pas été appro­fon­die après 1907, ni sur le plan poli­tique ni sur le plan théo­rique. Elle n’est pas même abor­dée dans l’ouvrage de Kautsky paru en 1909, Le Chemin du pou­voir, qui intro­duit un second moment dans les débats sur la cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion. Lénine s’est pour­tant référé à maintes reprises à cet ouvrage qu’il consi­dé­rait comme « l’exposé des tâches de notre époque le plus com­plet », l’élaboration la plus pro­fonde sur « les liens entre guerre et révo­lu­tion » qui expri­mait « l’opinion incon­tes­table de tous les sociaux-démo­crates révo­lu­tion­naires ».[31]

Il n’y a pas lieu d’aborder ici un aspect non dénué d’importance, la manière dont Lénine a inter­prété au cours de la guerre ce texte de celui qu’il qua­li­fie de « la plus grande auto­rité de la IIe Internationale », ni d’essayer d’en déduire qu’il sous­cri­vait inté­gra­le­ment à cette ana­lyse lors de sa paru­tion. Il importe plutôt de tracer les grandes lignes de ce nou­veau type de solu­tion, de la pro­blé­ma­tique kauts­kienne [32]. Devant le déve­lop­pe­ment de l’impérialisme et de ses contra­dic­tions, Kautsky pré­voit l’avènement d’une nou­velle ère de révo­lu­tions et de guerres ; il dégage de cette pré­vi­sion des types de solu­tion fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rents de ceux d’Engels. Le chemin par­couru par le pro­lé­ta­riat depuis la fin du XIXe siècle, l’extension qu’il a prise et sa radi­ca­li­sa­tion per­mettent « d’envisager une guerre plus calme […], une issue avec plus de confiance », et de n’y plus voir uni­que­ment un grand mal­heur pour le mou­ve­ment ouvrier comme le fai­sait Engels [33].

Kautsky n’exclut pas l’éventualité d’une révo­lu­tion pro­vo­quée par la guerre, sou­mise selon lui à des formes déter­mi­nées. Il dégage trois variantes pos­sibles : 1° la plus faible des deux nations bel­li­gé­rantes peut se voir contrainte de mettre tout le poids du sou­tien popu­laire dans la balance et par consé­quent de céder le pou­voir à « la classe la plus intré­pide et la plus éner­gique, c’est-à-dire le pro­lé­ta­riat »; 2° l’écrasement d’une armée et sa consé­quence, la conscience de la vanité du sacri­fice consenti, peuvent pro­duire un sou­lè­ve­ment popu­laire suivi d’une prise du pou­voir dont le but serait de mettre fin à une guerre « désas­treuse et sans but» ; 3° une paix hon­teuse peut aussi pro­vo­quer un sou­lè­ve­ment géné­ral « qui unit l’armée et le peuple contre le gou­ver­ne­ment »[34].

Dans les trois éven­tua­li­tés, quel peut être le moment pro­pice au déclen­che­ment de la révo­lu­tion ? Kautsky donne à cette ques­tion une réponse caté­go­rique : « Nous pou­vons affir­mer avec la plus entière cer­ti­tude que la révo­lu­tion qui doit résul­ter d’une guerre écla­tera ou bien au cours de celle-ci, ou bien immé­dia­te­ment après », pro­nos­tic que Lénine ne ces­sera de monter en épingle en 1914-1915. Mais cette for­mule de Kautsky est aussi une réponse indi­recte et allu­sive à l’un des thèmes de la pro­pa­gande de l’époque : celui d’une révo­lu­tion comme réponse socia­liste immé­diate au déclen­che­ment d’une guerre. En effet, toute ana­lyse sérieuse excluait cette hypo­thèse pour des rai­sons que devait donner Trotsky quelques semaines après le début de la pre­mière confla­gra­tion mon­diale. « Aussitôt la mobi­li­sa­tion annon­cée, la social-démo­cra­tie se trouve confron­tée avec la force au pou­voir concen­trée qui se base sur un puis­sant appa­reil mili­taire prêt à ren­ver­ser, avec l’aide de tous les partis et ins­ti­tu­tions bour­geois, tous les obs­tacles se trou­vant sur son chemin. »[35]

Lénine, qui, dans la fougue de la polé­mique, réfute cette asser­tion, abou­tit à des conclu­sions simi­laires lorsqu’il ana­lyse en 1922 l’expérience qui vient de s’achever. Il déclare alors : « Il est impos­sible de “répondre ” à la guerre par la révo­lu­tion au sens lit­té­ral, le plus simple de ces expres­sions. »[36]

Mais l’essentiel du déve­lop­pe­ment théo­rique de Kautsky ne réside pas dans la dia­lec­tique guerre-révo­lu­tion. Elle n’est pour lui qu’une éven­tua­lité parmi beau­coup d’autres, qui s’inscrit plutôt dans le domaine des spé­cu­la­tions. Car la polé­mo­lo­gie ne repose pas pour lui sur des bases scien­ti­fiques et, par consé­quent, miser sur une guerre relève de l’aventurisme. Il est d’ailleurs incer­tain que l’hypothèse d’une révo­lu­tion pro­vo­quée par la guerre se réa­lise. La vita­lité, la durée et l’ampleur d’une révo­lu­tion qui pro­cède d’une guerre sont pro­blé­ma­tiques. La stra­té­gie socia­liste doit par consé­quent se fonder sur des ana­lyses scien­ti­fiques et sur des cer­ti­tudes. Seule une révo­lu­tion issue de l’aggravation des anta­go­nismes de classes est une néces­sité abso­lue, ins­crite dans les lois du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme [37], mise à l’ordre du jour par l’extension des contra­dic­tions de l’impérialisme. Kautsky n’exclut pas, cepen­dant, la pers­pec­tive d’une guerre euro­péenne, qui, hors la révo­lu­tion, reste la seule issue pour les classes domi­nantes. Or la force crois­sante du pro­lé­ta­riat fait recu­ler tous les gou­ver­ne­ments devant cette éven­tua­lité, qui aurait pris corps depuis long­temps « si la révo­lu­tion n’était pas rendue plus immi­nente par la guerre que par la paix armée ».

Les pro­blèmes ainsi sou­le­vés par Kautsky ont ren­con­tré divers échos. On relè­vera sim­ple­ment deux types de réac­tions dont on retrouve les élé­ments dans les réflexions, les ana­lyses et les éla­bo­ra­tions ulté­rieures de Lénine. Ainsi une remise en ques­tion des cer­ti­tudes de Kautsky est-elle for­mu­lée en jan­vier 1913 dans la cor­res­pon­dance d’Otto Bauer : « La peur devant la puis­sance de l’Etat est beau­coup trop grande pour qu’une révo­lu­tion soit pos­sible tant que cette puis­sance n’a pas elle-même été ébran­lée par la guerre et que le peuple n’a pas l’expérience immé­diate des consé­quences de la guerre. »[38] À la même époque, dans un bref cha­pitre inti­tulé La guerre et la révo­lu­tion, Charles Rappoport émet un point de vue radi­ca­le­ment dif­fé­rent, venant cette fois étayer les thèses de Kautsky. Pour lui, qui reste en cette période d’accalmie qua­si­ment le seul à être sen­sible aux menaces qui se des­sinent, la confla­gra­tion s’avère moins comme un géné­ra­teur de révo­lu­tion que comme une entre­prise contre-révo­lu­tion­naire consciente, « un bar­rage arti­fi­ciel en face de la marée socia­liste qui monte ».[39] Lénine a-t-il pris note de ces réflexions, les a-t-il incor­po­rées dans une ana­lyse dif­fé­rem­ment struc­tu­rée sans s’y réfé­rer expli­ci­te­ment ?

II

Il est dif­fi­cile de démê­ler le réseau des influences qui se sont exer­cées sur Lénine sans rétré­cir ou trop élar­gir le com­men­taire. De même, on s’engagerait sur une voie secon­daire en dis­ser­tant des limites du « kauts­kysme » de Lénine, ou de sa parenté avec le « mar­xisme de la IIe Internationale » dont il est resté tri­bu­taire avant 1914. Ne fau­drait-il pas plutôt parler de mêmes inter­ro­ga­tions his­to­riques qui se sont pré­sen­tées aux théo­ri­ciens mar­xistes avant 1914, et repo­ser la pro­blé­ma­tique dans les termes propres à Lénine, qui ne sont ni l’équation guerre = révo­lu­tion, ni l’alternative guerre ou révo­lu­tion, guerre ou paix ? Autrement dit, situer la média­tion léni­nienne dans ses rap­ports avec les vicis­si­tudes des évé­ne­ments, dans le contexte du deve­nir his­to­rique qui la com­mande, et la com­prendre dans le pro­ces­sus de ses modi­fi­ca­tions ou de ses rup­tures.

Cela pose d’emblée deux ques­tions essen­tielles et contro­ver­sées qu’on pour­rait résu­mer ainsi : 1° Lénine a-t-il déjà achevé sa construc­tion théo­rique avant 1914 et, sans énon­cer ses thèses, pos­tulé les nou­velles pers­pec­tives révo­lu­tion­naires qu’ouvrirait une guerre impé­ria­liste ? L’a-t-il cal­cu­lée dans ses pro­jets stra­té­giques de sorte que la confla­gra­tion euro­péenne n’a fait que confir­mer ses pré­vi­sions, concré­ti­ser ses des­seins et pré­ci­pi­ter la réa­li­sa­tion de ses objec­tifs ? 2° Ou bien a-t-il dégagé une nou­velle pro­blé­ma­tique de la cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion et des conclu­sions poli­tiques pour l’action dans les condi­tions et à la base de la réa­lité, c’est-à-dire d’un type de guerre inédit qui a mis en lumière des contra­dic­tions et des ten­dances sou­ter­raines de l’impérialisme et sou­levé un ensemble de pro­blèmes théo­riques et poli­tiques nou­veaux ? L’édifice léni­niste a-t-il acquis alors sa phy­sio­no­mie spé­ci­fique aussi bien sur le plan théo­rique que dans ses appli­ca­tions dans la sphère idéo­lo­gique, dans la déduc­tion poli­tique et dans son corol­laire stra­té­gique ?

La dif­fi­culté à tran­cher n’est pas uni­que­ment d’ordre métho­do­lo­gique ; elle est aussi ins­crite dans le carac­tère des sources, des écrits de Lénine, et dans la nature du décryp­tage que son dis­cours exige.

On pour­rait ouvrir ici une paren­thèse, sans pour autant enga­ger un débat sur les exi­gences, les cri­tères d’une démarche que Marcuse a appe­lée « la double lecture»[40]. Les pro­blèmes que sou­lèvent les écrits de Lénine se rap­por­tant au sujet traité ici ne dif­fèrent pas quant au fond de ceux que pré­sente en géné­ral l’analyse de ses textes. À ceci près que, dans la période anté­rieure à 1914, la cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion n’a donné lieu qu’à des textes spo­ra­diques en réac­tion ponc­tuelle aux impé­ra­tifs de l’actualité (même si Lénine s’est étendu sur l’analyse de la guerre russo-japo­naise ou s’il a dégagé en 1912-1913, à la lumière des impli­ca­tions de la poli­tique exté­rieure tsa­riste dans les crises bal­ka­niques, la fonc­tion de révo­lu­tion que peut rem­plir une guère natio­nale dans l’immaturité des condi­tions sociales); lors de la convul­sion mon­diale, en revanche, toute son œuvre se nour­rit à cette pro­blé­ma­tique. On y retrouve les traits carac­té­ris­tiques du style de Lénine qu’ont déjà par­tiel­le­ment mis en évi­dence les études lin­guis­tiques :

1° Ses écrits de guerre sont placés sous le signe d’une polé­mique constante, tenace, truf­fée d’une vision acca­blante de la pra­tique de la IIe Internationale. Écrits pro­jec­tifs où passé et futur sont consciem­ment confon­dus dans un dis­cours qui tient compte en pre­mier lieu des impé­ra­tifs de l’action dans le pré­sent.

2° écrits de combat, ils sont constam­ment brouillés par les exi­gences d’une péda­go­gie révo­lu­tion­naire et par celles des manœuvres tac­tiques qui dérivent de la règle d’or de Lénine for­mu­lée ainsi par Lozovsky : « Il ne faut jamais lâcher l’initiative […], la meilleure façon de se défendre, c’est d’attaquer. »[41] Ainsi le slogan « trans­for­mer la guerre impé­ria­liste en guère civile » n’a pas les mêmes impli­ca­tions en 1914, dans le contexte « du déses­poir et de la démo­ra­li­sa­tion » du monde socia­liste qui n’a pas épar­gné les bol­che­viks, et en octobre 1915, lorsque les don­nées se sont modi­fiées et que l’état-major léni­niste vient de décou­vrir, selon les termes de Zinoviev, « la pers­pec­tive d’une guerre révo­lu­tion­naire en Russie »[42]. Qu’il s’agisse seule­ment de réaf­fir­mer vigou­reu­se­ment les prin­cipes, un credo de base, ou d’énoncer le même mot d’ordre en tant que slogan mobi­li­sa­teur, Lénine a recours aux mêmes moyens, aux mêmes construc­tions « dont le fon­de­ment est la répé­ti­tion sous ses aspects les plus divers et à des degrés les plus divers ».[43] Par consé­quent, la fré­quence des thèmes atteste d’un accent, d’une per­ma­nence dans la sphère idéo­lo­gique qui peut en même temps être un piège pour l’interprétation du sys­tème des mots d’ordre lancés en tant qu’expression d’une stra­té­gie glo­bale.

3° Dans ses écrits de combat, de cir­cons­tance, la réflexion théo­rique est dis­sé­mi­née, sou­vent dis­si­mu­lée dans des for­mules au sens concret et actuel[44]. Comme l’a fait remar­quer Boukharine, Lénine, homme d’action, n’a « pu énon­cer ses thèses théo­riques sous une forme concen­trée » et ne le vou­lait pas non plus, mû qu’il était par « une com­pré­hen­sion pro­fonde du rôle subal­terne de toute construc­tion théo­rique ». Or c’est pen­dant la guerre que Lénine se livre à un tra­vail théo­rique d’une inten­sité accrue, ce dont témoignent ses Cahiers phi­lo­so­phiques. Mais ce n’est pas sous cet angle que se situe alors l’élaboration de son ouvrage capi­tal sur l’impérialisme conçu dans l’optique défi­nie ainsi par Boukharine : « Un des traits les plus carac­té­ris­tiques était de voir le sens pra­tique de chaque thèse, de chaque construc­tion théo­rique. »[45]

C’est à tra­vers ce filtre qu’il faut passer tous ses écrits de guerre pour faire la part de la didac­tique révo­lu­tion­naire et de l’orientation, de l’articulation et de la struc­ture d’une stra­té­gie, ce qui sup­pose une connais­sance désor­mais acquise du contexte, de l’événementiel comme préa­lable indis­pen­sable [46].

III

Pour tenter de répondre aux deux ques­tions qui se posent, on doit prendre comme point de départ l’examen de la thé­ma­tique fon­da­men­tale qui ordonne le champ et déter­mine le cours de la réflexion de Lénine – l’interprétation dif­fé­ren­tielle qu’il donne du carac­tère « concret, his­to­rique » de la guerre de 1914, défi­nie comme impé­ria­liste («une guerre de l’époque du capi­ta­lisme déve­loppé, l’époque de la fin du capi­ta­lisme»), en dis­tin­guant deux aspects : a.) la fonc­tion ; b.) la place et le rôle de cette confla­gra­tion dans le pro­ces­sus de la révo­lu­tion socia­liste. Ces deux aspects inter­fèrent à maint niveau sans pour autant se confondre.

Le 28 sep­tembre (11 octobre) 1914, Lénine for­mule ainsi « la véri­table signi­fi­ca­tion de la guerre » impé­ria­liste : une guerre de conquêtes, de luttes pour la supré­ma­tie entre les grandes puis­sances mon­diales, des­ti­née à « ruiner la nation concur­rente et piller ses richesses ». Il revien­dra à maintes reprises sur ce frag­ment de défi­ni­tion. En revanche, il sera peu disert sur le second volet, déve­loppé en détail dans cet article de 1914 : la fonc­tion de contre-révo­lu­tion assu­mée par cette guerre pour barrer la route à une révo­lu­tion, ou plus pré­ci­sé­ment à un déve­lop­pe­ment de la crise révo­lu­tion­naire qui se des­sine sur­tout en Allemagne et en Russie, et sauver ainsi l’hégémonie de la bour­geoi­sie. Cette fonc­tion consiste à : 1° « détour­ner l’attention des masses labo­rieuses des crises poli­tiques inté­rieures » et arrê­ter le pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion dans les pays où la situa­tion est pré­ré­vo­lu­tion­naire ; 2° « divi­ser les ouvriers, déci­mer leur avant-garde » et porter un coup déci­sif au mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal [47].

Plus par­ti­cu­liè­re­ment en Russie, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire a de nou­veau pris de vastes pro­por­tions ; les grèves poli­tiques, les bar­ri­cades dres­sées à Petrograd en juillet 1914 par les ouvriers sont l’expression de cette révo­lu­tion mena­çante que la guerre est des­ti­née à écra­ser. Bref, la guerre a retardé la chute du tsa­risme qui était immi­nente, la bour­geoi­sie alliée aux hobe­reaux a ainsi prêté main-forte à l’autocratie dans sa lutte contre tous les mou­ve­ments démo­cra­tiques et causé un pré­ju­dice immense au mou­ve­ment ouvrier [48]. C’est dans ce contexte que la tra­hi­son que Lénine stig­ma­tise chez les diri­geants de la IIe Internationale prend ses véri­tables dimen­sions. La faillite ne consiste pas en une inca­pa­cité à arrê­ter la guerre ou à y répondre par la révo­lu­tion, ni même en un arrêt de toute acti­vité mili­tante, mais dans ce qu’il consi­dère comme un revi­re­ment, le sou­tien de cette entre­prise contre-révo­lu­tion­naire par une inser­tion dans l’Union sacrée.

Si l’ampleur de l’effondrement de l’Internationale ainsi que l’échéance sou­daine de la confla­gra­tion euro­péenne ont sur­pris Lénine, il n’en est pas de même pour la guerre en tant que réa­li­sa­tion d’une éven­tua­lité. Dès 1911, il est conscient de cette pro­ba­bi­lité, mais ses cal­culs stra­té­giques sont fondés sur une cer­ti­tude : l’imminence de la révo­lu­tion. Là, il reste encore lar­ge­ment tri­bu­taire de l’éclairage que pro­jette le radi­ca­lisme offi­ciel de la social-démo­cra­tie alle­mande sur le degré de conscience et de pré­pa­ra­tion au combat du mou­ve­ment ouvrier qui serait capable de contre­ba­lan­cer les ten­dances bel­li­queuses et d’obtenir le sursis néces­saire à l’accomplissement de la révo­lu­tion. Il fait siens l’analyse et les pro­nos­tics de Kautsky qui décèle en 1908 l’avènement d’une troi­sième époque dans le déve­lop­pe­ment du combat socia­liste : « Une période de troubles révo­lu­tion­naires est ouverte, une nou­velle ère de révo­lu­tions approche. Les contra­dic­tions de classes ne s’atténuent pas mais s’exacerbent, le coût de la vie aug­mente, les riva­li­tés impé­ria­listes se donnent libre cours, le mili­ta­risme fait rage. »[49]

Lénine s’y réfère sou­vent, mais dans une pers­pec­tive fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente de celle que Kautsky for­mule sous le terme de « stra­té­gie de l’usure ». Il rejoint les conclu­sions de la gauche alle­mande : la course aux arme­ments, le danger de guerre et leur poids éco­no­mique et social accen­tuent la radi­ca­li­sa­tion des masses et mettent la révo­lu­tion à l’ordre du jour, non seule­ment en tant qu’orientation mais en tant que pos­si­bi­lité à brève échéance [50]. Lénine adopte donc la « stra­té­gie du ren­ver­se­ment », celle d’une offen­sive active dans la pers­pec­tive d’une révo­lu­tion à court terme, par­ti­cu­liè­re­ment immi­nente en Russie. « La deuxième révo­lu­tion sem­blait proche, mais la confla­gra­tion euro­péenne en arrêta brus­que­ment le déve­lop­pe­ment »[51], écrira Zinoviev dix ans plus tard. La guerre appa­raît donc comme une défaite du socia­lisme dou­blée d’un échec, l’effondrement de l’Internationale, et comme une vic­toire rem­por­tée par le natio­na­lisme bour­geois. Ce moment his­to­ri­que­ment tran­si­toire, qui, pour Lénine, s’inscrit en lui-même dans le mou­ve­ment pro­fond qu’est la révo­lu­tion, ne change rien aux don­nées, mais modi­fie consi­dé­ra­ble­ment les délais et les moda­li­tés. « Dans leur marche vers leur révo­lu­tion mon­diale, les ouvriers ne peuvent éviter maintes défaites et erreurs, maints échecs et fai­blesses, mais ils marchent vers la révo­lu­tion. »[52]

Le pro­blème est alors de savoir com­ment sur­mon­ter cette défaite, faire sortir le socia­lisme inter­na­tio­nal d’un pro­fond désar­roi, remon­ter le cou­rant, être prêt à lais­ser passer le raz de marée natio­na­liste et défi­nir la ligne d’action qui réta­blira la marche de la révo­lu­tion mon­diale. La conclu­sion de l’article bio­gra­phique de Lénine sur Marx, en novembre 1914, n’est-elle pas avant tout une expli­ca­tion indi­recte de la posi­tion qui sera la sienne ? Parlant de l’attitude de Marx au len­de­main de la chute de la Commune de Paris, Lénine écrit : « La défaite du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire dans cette situa­tion comme dans nombre d’autres fut, à la lumière du maté­ria­lisme dia­lec­tique de Marx, un mal moindre du point de vue de la marche géné­rale et de l’issue de la lutte pro­lé­ta­rienne que ne l’eût été l’abandon de la posi­tion occu­pée, la capi­tu­la­tion sans combat : une telle capi­tu­la­tion aurait démo­ra­lisé le pro­lé­ta­riat, miné sa com­ba­ti­vité. »[53]

Les leçons que la guerre permet de tirer dans l’immédiat déter­minent éga­le­ment ses objec­tifs à court terme. Elle intro­duit une ligne de démar­ca­tion nette entre oppor­tu­nisme et mar­xisme révo­lu­tion­naire, elle dévoile les consé­quences de l’absolutisation de la léga­lité et du féti­chisme par­le­men­taire, elle confirme la jus­tesse de la stra­té­gie de l’avant-garde révo­lu­tion­naire ; bref, elle rend néces­saire et pos­sible un nou­veau regrou­pe­ment des mar­xistes révo­lu­tion­naires dans une IIIe Internationale, un « rap­pro­che­ment (d’abord idéo­lo­gique et ensuite, le moment venu, sur le ter­rain de l’organisation) des hommes capables en ces jours dif­fi­ciles de défendre l’internationalisme socia­liste par des actes ».[54] Cette idée a été for­mu­lée pour la pre­mière fois en novembre 1914.

La guerre, consi­dé­rée jusque-là comme une variable, est deve­nue le creu­set où se déter­minent toutes les modu­la­tions du projet révo­lu­tion­naire. La place ini­tiale de l’accent sur sa signi­fi­ca­tion comme entre­prise contre-révo­lu­tion­naire est dans une grande mesure condi­tion­née par le pro­nos­tic commun à tous les contem­po­rains, celui d’une guerre courte. Or, à la fin de 1914, Lénine constate que « la guerre traîne en lon­gueur et conti­nue à prendre de l’extension ».[55] Par consé­quent, les pers­pec­tives changent en même temps que se fait jour la convic­tion que cette pre­mière guerre de l’âge indus­triel n’a pas rempli la fonc­tion qui lui était assi­gnée. Elle n’est pas par­ve­nue à briser le rythme de la révo­lu­tion ; au contraire, elle l’a accé­léré. Dès lors, Lénine met l’accent sur le second aspect : le rôle et la place de la guerre euro­péenne qu’il défi­nit comme une crise his­to­rique très pro­fonde. Comme toute crise, elle exa­cerbe les contra­dic­tions fon­da­men­tales qu’elle révèle au grand jour et qui font mûrir les condi­tions objec­tives de la crise révolutionnaire.[56] Cet aspect situe Lénine dans le deve­nir his­to­rique qu’il cherche à inflé­chir, forme la trame des efforts qu’il entre­prend pour incor­po­rer les don­nées et les phé­no­mènes nou­veaux dans la théo­rie et pour pré­ci­ser les objec­tifs à moyen et long terme. Boukharine, proche col­la­bo­ra­teur de Lénine pen­dant l’émigration en Suisse, pré­sente les deux volets d’une radio­gra­phie de l’anatomie du capi­ta­lisme mono­po­lis­tique révé­lée par la guerre : a) les ten­dances à une concen­tra­tion accrue et au mono­pole absolu, qui se pré­cisent et trouvent leur expres­sion dans le phé­no­mène du capi­ta­lisme d’État et « la désa­gré­ga­tion, la désor­ga­ni­sa­tion du méca­nisme capi­ta­liste » qu’il entraîne ; b) le com­men­ce­ment de la « période de l’effondrement des rap­ports capi­ta­listes […] dont l’apparition est déter­mi­née par la col­li­sion for­mi­dable des orga­nismes capi­ta­listes, de leurs guerres, qui ne sont qu’une forme par­ti­cu­lière de leur concur­rence ».[57] Cette riva­lité armée – une étape néces­saire du point de vue éco­no­mique et social – accen­tue les contra­dic­tions du capi­ta­lisme des mono­poles, essence de l’impérialisme, dont le sys­tème colo­nial repré­sente une partie orga­nique ; elle met aussi en marche des forces his­to­riques nou­velles, celles qui subissent la domi­na­tion colo­niale. L’analyse et l’appréciation du pro­ces­sus géné­ral « consti­tuent un nou­veau chaî­non de la théo­rie ». Comme l’a fait remar­quer Lukacs : « La théo­rie de l’impérialisme est chez Lénine beau­coup moins une théo­rie de la genèse éco­no­mique néces­saire et de ses limites éco­no­miques […] que la théo­rie des forces de classe concrètes que l’impérialisme déchaîne et rend opé­rantes, la théo­rie de la situa­tion mon­diale concrète qui a été créée par l’impérialisme.»[58] Cette nou­velle constel­la­tion des forces affer­mit la convic­tion de Lénine quant à l’imminence de la révo­lu­tion et situe sa cor­ré­la­tion avec la guerre dans une autre pers­pec­tive, dicho­to­mique cette fois.

Mais on ne peut expli­quer, déchif­frer le sens des fluc­tua­tions, voire des contra­dic­tions, de son pro­nos­tic à tra­vers le seul prisme des appro­fon­dis­se­ments concep­tuels, même si l’on pos­tule avec Lukacs que Lénine a su « relier concrè­te­ment et com­plè­te­ment la théo­rie éco­no­mique de l’impérialisme à tous les pro­blèmes concrets de l’actualité et faire du contenu de l’économie dans cette nou­velle phase le fil direc­teur de toutes les actions concrètes dans le monde ainsi orga­nisé ».[59]

Ainsi Lénine déclare-t-il en sep­tembre 1914 : « Dans tous les pays avan­cés, la guerre met à l’ordre du jour la révo­lu­tion socia­liste »; mais il ajoute : « Dans un laps de temps plus ou moins rap­pro­ché. »[60] Il sort de cette pru­dence en juillet 1915 dans sa polé­mique avec Trotsky : « La révo­lu­tion à l’occasion de cette guerre est pos­sible »[61], idée qu’on ren­contre fré­quem­ment dans ses écrits.

Or, en mars 1916, il écrit à Henriette Roland Holst à propos de la néces­sité qu’elle avance de for­mu­ler un pro­gramme de la révo­lu­tion socia­liste : « On n’en a pas besoin main­te­nant… Ce n’est qu’au cas où la révo­lu­tion sera immi­nente à coup sûr que cette néces­sité se fera res­sen­tir. »[62] Non seule­ment il ne sur­es­time pas les chances d’une révo­lu­tion en Europe, mais en jan­vier 1917, lors de sa célèbre confé­rence s’adressant aux jeu­nesses socia­listes suisses, il déclare de sur­croît : « Nous ne ver­rons peut-être pas, nous autres vieux, les com­bats déci­sifs de cette future révo­lu­tion. »[63]

Et pour­tant, la révo­lu­tion de Février ne le prend pas à l’improviste. S’il entre­prend immé­dia­te­ment d’organiser son retour, ses mobiles ne sont pas seule­ment la leçon de 1905 et le désir d’éviter un nou­veau retard de six mois. En fait, l’alternative fai­sait partie de ses cal­culs stra­té­giques, s’inscrivait dans le cadre des pers­pec­tives du déve­lop­pe­ment his­to­rique pos­sible qu’il avait déga­gées ; le paral­lèle s’impose avec les « Thèses d’avril », c’est-à-dire le pro­gramme qu’il assigne à cette révo­lu­tion, qui n’ont pas été une impro­vi­sa­tion, mais le pro­duit, ou la syn­thèse, de ses inves­ti­ga­tions en quête d’horizons phi­lo­so­phiques nou­veaux, des recherches théo­riques qu’il a entre­prises après sa rup­ture avec le mar­xisme de la IIe Internationale dès le déclen­che­ment de la guerre et qu’il a pour­sui­vies dans les biblio­thèques de Suisse à l’abri des vicis­si­tudes de la confla­gra­tion. [64] La concré­ti­sa­tion de sa théo­rie ne réside pas dans ses pro­nos­tics, mais dans sa stra­té­gie, qui se pré­sente comme un ensemble struc­turé en évo­lu­tion et en deve­nir.

Une étude de son pos­tu­lat fon­da­men­tal qui se résume dans le mot d’ordre « trans­for­mer la guerre impé­ria­liste en guerre civile » condense toute sa nou­velle thé­ma­tique, permet non seule­ment de suivre les étapes de son rai­son­ne­ment, le mûris­se­ment du projet, mais aussi la struc­tu­ra­tion de sa stra­té­gie, du deve­nir his­to­rique à la réa­li­sa­tion du pos­sible. Que signi­fie donc le mot d’ordre stra­té­gique qu’il défi­nit lui-même ainsi : « La révo­lu­tion en temps de guerre, c’est la guerre civile », s’il est évident pour lui qu’on ne peut « fabri­quer une guerre civile à partir d’une guerre impé­ria­liste », pas plus qu’on ne sau­rait « fabri­quer » une révolution?[65]

Le deve­nir his­to­rique

À son ori­gine, le slogan ne désigne pas pour Lénine un impé­ra­tif immé­diat, mais exprime la recon­nais­sance du carac­tère fon­da­men­tal de toute l’époque : l’actualité de la révo­lu­tion. Il ne se réfère pas à la conjonc­ture concrète du moment, mais cherche à ouvrir une pers­pec­tive his­to­rique, à défi­nir une méthode, une ligne d’action et de démar­ca­tion à long terme : « Comment le pro­lé­ta­riat socia­liste doit lutter à l’époque de l’impérialisme. »[66] Son essence ne réside ni dans les délais ni dans la pos­si­bi­lité d’une réa­li­sa­tion lors de cette guerre pré­cise, mais dans le fait que « la des­truc­tion du capi­ta­lisme n’est pas pos­sible sans une ou plu­sieurs guerres civiles achar­nées. »[67] La guerre fait désor­mais partie des fac­teurs per­ma­nents, comme le pré­cise Zinoviev en août 1915 : « La ques­tion qui se pose pour nous est beau­coup plus vaste que celle de la conduite à tenir durant les quelques mois qui res­tent à attendre jusqu’à la fin de la pre­mière guerre impé­ria­liste mon­diale. La ques­tion pour nous est celle de toute une époque de guerres impé­ria­listes. »[68]

De l’espoir au pos­sible

C’est à partir de 1915 que ce slogan com­mence à tra­duire ce qui était espoir à long terme dans un projet global éven­tuel­le­ment réa­li­sable dans l’immédiat, for­mulé par Lénine comme « une poli­tique pré­co­ni­sant et pré­pa­rant les actions révo­lu­tion­naires au cours de la guerre contre son propre gou­ver­ne­ment. »[69] Le mot d’ordre est concré­tisé dans le « défai­tisme » : la lutte contre son propre gou­ver­ne­ment ne doit pas s’arrêter devant l’éventualité d’une défaite pré­ci­pi­tée par l’agitation révolutionnaire.[70] « L’ennemi prin­ci­pal est dans son propre pays », selon les termes de Karl Liebknecht à la même époque [71]. Quels sont les élé­ments nou­veaux qui per­mettent de faire du mot d’ordre un objec­tif à court terme et d’en modi­fier la portée ? 1° La série d’insuccès et de revers mili­taires essuyés par les gou­ver­ne­ments ; 2° la guerre « qui se pro­longe et s’aggrave a changé la situa­tion objec­tive, a créé un ter­rain favo­rable à la pro­pa­gande révo­lu­tion­naire. Ces deux faits doivent entraî­ner une crois­sance, dans les masses, de la décep­tion et du mécon­ten­te­ment, peuvent créer un état d’esprit de révolte sus­cep­tible à un cer­tain degré de son déve­lop­pe­ment de se muer avec une rapi­dité ful­gu­rante en action. »[72] Dès lors, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, « dis­si­mu­lée dans les entrailles de la guerre, croît et se nour­rit de la guerre ».[73] « D’après la règle nietz­schéenne », selon Boukharine, il faut, pour la faire écla­ter, « sou­te­nir tous les élé­ments qui désa­grègent [les États], y com­pris le sépa­ra­tisme colo­nial et natio­nal, toutes les forces de des­truc­tion qui affai­blissent la puis­sance colos­sale de l’État, engin le plus for­mi­dable de la bour­geoi­sie ».[74]

L’alternative des pos­sibles

Il n’y a pas chez Lénine de « vision quasi pro­phé­tique de l’avenir» ; sa stra­té­gie s’appuie sur une pré­vi­sion théo­rique qui n’est ni une spé­cu­la­tion, ni une extra­po­la­tion, ni une cer­ti­tude, mais un calcul des pro­ba­bi­li­tés fondé sur une alter­na­tive. Car, contrai­re­ment à ce qu’affirme l’historien anglais John Keep, la cohé­rence remar­quable de Lénine ne réside pas dans le fait qu’«il modi­fie rare­ment ses idées à la lumière de l’expérience »[75], mais dans sa quête pour la per­cep­tion « du déve­lop­pe­ment de tout l’ensemble des moments de la réa­lité ».[76] Sa dia­lec­tique n’est pas celle de la tota­lité des caté­go­ries abs­traites retran­chée des réa­li­tés sociales, mais celle de la tota­lité concrète qui tient compte de toutes les ten­dances pré­sentes dans chaque situa­tion donnée. Comme le dit Rosenberg para­phra­sant Korsch : « Lénine était en fait, en théo­rie comme en pra­tique, un empi­rique absolu ; il n’hésitait jamais à modi­fier sa doc­trine à la lumière des faits nou­veaux. » Sa rigueur n’est pas rigi­dité mais éva­lua­tion de toutes les variantes du pos­sible pour être prêt à toute éven­tua­lité. La cri­tique faite par Lénine de la bro­chure de Junius (Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démo­cra­tie) illustre par­ti­cu­liè­re­ment bien son type de rai­son­ne­ment : la révo­lu­tion est inévi­table, mais sa réa­li­sa­tion à brève échéance est seule­ment pos­sible. Car les issues pro­bables de la guerre sont soit une révo­lu­tion socia­liste, soit une paix impé­ria­liste. Cela n’exclut pas une troi­sième éven­tua­lité, impro­bable mais non impos­sible : la trans­for­ma­tion de la guerre impé­ria­liste en guerre natio­nale en Europe, si elle débouche sur l’«asservissement d’États natio­naux viables » et si les puis­sances impé­ria­listes hors d’Europe (Japon et États-Unis) se maintiennent.[77] Toutefois, la stra­té­gie que Lénine éla­bore à partir de 1915 s’articule sur une alter­na­tive : a) un rythme rapide de déve­lop­pe­ment révo­lu­tion­naire qui se concré­tise à l’issue de la guerre dans une explo­sion dont l’épicentre se situera dans le pays vaincu, évincé du nombre des grandes puis­sances, où par consé­quent les contra­dic­tions s’exacerberont, pro­dui­sant une radi­ca­li­sa­tion ful­gu­rante ; b) ou, à long terme, une crise pro­lon­gée qui peut s’approfondir si la guerre débouche sur une paix impé­ria­liste (les classes domi­nantes sont capables de trou­ver une issue à la crise), mais ce ne sera qu’un répit qui rendra inévi­tables de nou­velles guerres ou de nou­velles crises révo­lu­tion­naires.

C’est sur le ter­rain de la cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion et l’alternative que Lénine pré­cise le concept de crise révo­lu­tion­naire et lui confère un statut théo­rique. La guerre, des­ti­née à mettre un terme à la crise révo­lu­tion­naire, l’a au contraire appro­fon­die et a révélé ses trois indices prin­ci­paux. [78] Or, si la révo­lu­tion pos­tule une situa­tion révo­lu­tion­naire, toute situa­tion révo­lu­tion­naire ne débouche pas obli­ga­toi­re­ment sur la révo­lu­tion. Ainsi, en juin 1915, il acquiert la cer­ti­tude que la situa­tion est révo­lu­tion­naire « dans la plu­part des pays avan­cés et des grandes puis­sances d’Europe ». Aboutira-t-elle à une révo­lu­tion ? La réponse de Lénine est caté­go­rique : « Nous l’ignorons et nul ne peut le savoir. »[79] Car les fac­teurs objec­tifs ne suf­fisent pas au déclen­che­ment du pro­ces­sus, qui exige l’intervention d’un fac­teur sub­jec­tif pour que le pos­sible passe dans le réel : l’avant-garde révo­lu­tion­naire.

Le choix dans l’alternative

Le rôle d’avant-garde révo­lu­tion­naire de la mino­rité agis­sante ne consiste pas à fomen­ter une révo­lu­tion, mais à four­nir la réponse à des alter­na­tives créées par une situa­tion concrète, à saisir l’occasion pro­pice pour rendre conscient le mou­ve­ment incons­cient de l’histoire et en prendre la direc­tion. Or, en février 1917, la guerre mon­diale porte la crise révo­lu­tion­naire en Russie à un paroxysme qui exige ce type de décision.[80]

Dès lors, les oscil­la­tions perdent leur raison d’être et Lénine devient caté­go­rique aussi bien dans ses pro­nos­tics que dans la concré­ti­sa­tion du projet global. « La guerre com­men­cée par les gou­ver­ne­ments des capi­ta­listes ne peut être ter­mi­née que par une révo­lu­tion ouvrière »[81], car « la guerre a donné une impul­sion à l’histoire qui avance désor­mais à la vitesse d’une loco­mo­tive ». La cor­ré­la­tion guerre-révo­lu­tion est inver­sée : de fac­teur, la guerre devient un ins­tru­ment dans la tac­tique de la révo­lu­tion. La pro­blé­ma­tique change de termes, se fonde désor­mais sur la cor­ré­la­tion révo­lu­tion socia­liste-paix impé­ria­liste.

Mais l’originalité de Lénine, expri­mée dans le mot d’ordre ini­tial et dont l’édification s’achève à l’issue de la guerre, ne réside pas seule­ment dans sa struc­tu­ra­tion, où le fac­teur guerre sert de pivot, dans son élas­ti­cité en ce qui concerne les moda­li­tés et la durée, mais aussi dans son orien­ta­tion, dans ses dimen­sions spa­tiales. Elle n’est plus cen­trée sur la seule Russie. La guerre a modi­fié la vision tout autant que les don­nées, dévoi­lant le sys­tème mon­dial de l’impérialisme, l’enchevêtrement des liens et des rap­ports de l’édifice capi­ta­liste. Il s’agit désor­mais d’une stra­té­gie de la révo­lu­tion mon­diale. En mai 1917, Lénine déclare, caté­go­rique : « La révo­lu­tion ouvrière gran­dit dans le monde entier. Certes, dans les autres pays, elle sera plus dif­fi­cile [qu’en Russie]… Nous devons pré­pa­rer cette révo­lu­tion, la faci­li­ter. »[82] Dans le cadre de l’analyse de l’impérialisme, la révo­lu­tion en Russie, maillon le plus faible dans la chaîne, acquiert un rôle qui la situe au point nodal du pro­ces­sus his­to­rique : c’est un cata­ly­seur de la révo­lu­tion mon­diale dont la base opé­ra­tion­nelle sera le champ d’action ini­tial. Et l’un des corol­laires de ce schéma géné­ral est la trans­for­ma­tion immé­diate de la révo­lu­tion démo­cra­tique-bour­geoise en Russie en révo­lu­tion socia­liste. 

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* Paru dans la Revue fran­çaise de sciences poli­tiques, n° 2, 1971 (dis­po­nible en ver­sion PDF); repris dans l’historien et le mou­ve­ment social (pp. 237-266), Éd. Maspero, 1980. Georges Haupt est né le 18 jan­vier 1928 à Satu Mare (Roumanie). Il a été déporté à Auschwitz en 1944. Directeur de la sec­tion d’histoire moderne et contem­po­raine de l’Académie des sciences de Roumanie de 1953 à 1958. Il quitte la Roumanie pour la France en 1958. Membre du comité de rédac­tion du Mouvement social depuis 1962 et des Cahiers du monde russe et sovié­tique depuis 1963. Membre du conseil d’administration de la Société d’études jau­ra­siennes depuis 1967. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales depuis 1969. Il est mort à Rome le 14 mars 1978.

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Notes

[1] V. I. Lénine, Œuvres, Éd. sociales, Paris, Éd. en langues étran­gères, Moscou, t. 24, 1958, p. 407 («Guerre et révo­lu­tion»). [2] Adam A. Ulam, Lenin and the Bolsheviks, Collins, Londres, 1969, p. 391, 394 et 402. [3] Cf. Fritz Klein, « Lenin über Krieg und Revolution », Studien über die Revolution, Akademie Verlag, Berlin, 1969, p. 342-357. [4] A. Lozovsky, Le Grand Stratège de la guerre de classes, Librairie du tra­vail, Paris, 1924, p. 31. [5] Lénine résume d’ailleurs ainsi sa démarche : « L’exigence de la science mar­xiste […] veut que l’on se tienne tou­jours dans le domaine du concret ; ce serait une erreur que d’étendre l’appréciation de la guerre actuelle à toutes les guerres pos­sibles sous l’impérialisme, d’oublier les mou­ve­ments natio­naux […] qui peuvent se pro­duire contre l’impérialisme… C’est un prin­cipe fon­da­men­tal de la dia­lec­tique mar­xiste que tous les points de démar­ca­tion dans la nature et dans la société sont conven­tion­nels et mobiles. » (Lénine et Zinoviev, Contre le cou­rant, Bureau d’éditions, de dif­fu­sion et de publi­cité, Paris, s.d. [réim­pres­sion en fac-similé, Maspero, Paris, 1970], vol. II., p. 157).  [6] Sur ce débat, voir Milorad Drachkovitch Les socia­lismes fran­çais et alle­mand et le pro­blème de la guerre 1870-1914, Droz, Genève, 1953, 385 p. [7] Lénine, Polnoe, 5e éd., t. 15, p. 176. [8] Lénine, Œuvres, t. 24, p. 432-433. [9] Ibid., t. 21, p. 309. [10] Ibid. [11]Ibid., t. 24, p. 409. [12] Les notes de lec­ture de Lénine sur Clausewitz ont été publiées dans Leninskij sbor­nik, t. XII, 1930, p. 387-452 ; cf., de même, l’importante étude de Werner Hahlweg publiée dans Archiv für Kulturgeschichte 36, 1954 ; ainsi que le résumé de John Keep, « Lenin as Tactician », p. 139-140, dans Leonard Schapiro et Peter Reddaway, éd., Lenin : The Man, the Theorist, the Leader. A reap­prai­sal, Pall Mall Press, Londres, 1967. [13] Lénine, Œuvres, t. 24, p. 408 et 599. [14] Il effec­tue cette ana­lyse en 1905 ; cf. Fritz Klein, art. cité, p. 350. [15] Cf. Protokoll des Internationalen Arbeiter-Kongresses zu Paris, Abgehalten vom 14-20 Juli 1889 ; Nuremberg, 1890, p. 119 et s. [16] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 94. [17] Elle conti­nue d’ailleurs à faire l’objet de diver­gences d’interprétation parmi les his­to­riens, comme le prouvent les inté­res­sants rap­ports pré­sen­tés par Hans-Joseph Steinberg et Heinrich Gemkow au col­loque pour le cent-

cin­quan­tième anni­ver­saire d’Engels qui a eu lieu en mai 1970 à Wuppertal. Cf. Friedrich Engels 1820-1970, Referte, Diskussionen, Dokumente, Hanovre, 1971, p. 99-106 et 115-126 (Schriftreihe der Forschungsinstituts der Friedrich-Ebert Stiftung, Bd 85).

[18] Préface de Trotsky à Friedrich Engels, « Notes sur la guerre de 1870-1871 », parue en tra­duc­tion fran­çaise dans la revue Que faire ?, n°3, juin 1970, p. 9. [19] Voir à ce sujet E. Molnar, La Politique d’alliance du mar­xisme (1848-1889), Akademia, Budapest, 1967, p. 347 et s. [20] Ainsi, en mars 1889, Lafargue, spé­cu­lant sur les dif­fi­cul­tés que ren­con­tre­rait Boulanger une fois au pou­voir, émit-il l’hypothèse d’une guerre à laquelle la Russie pous­se­rait la France. Et, pre­nant l’exemple de 1871, il pro­nos­ti­quait, plein d’optimisme : « La décla­ra­tion de la guerre ouvrira peut-être l’ère révo­lu­tion­naire ; la guerre, c’est la nation armée. À Paris et dans beau­coup de villes, il y aura des troubles et des ten­ta­tives d’organisation de gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire. » Engels répli­qua sans retard : « La guerre, c’est pour moi l’éventualité la plus ter­rible », elle conduira « à une sup­pres­sion forcée et inévi­table de notre mou­ve­ment », sur­tout celui de l’Allemagne, qui serait « ter­rassé, écrasé, éteint par la force, tandis que la paix nous donne la vic­toire presque cer­taine. Et la France ne pourra faire une révo­lu­tion pen­dant cette guerre sans jeter sa seule alliée, la Russie, dans les bras de Bismarck et se voir écra­sée par une coa­li­tion » (Correspondance entre Engels et Paul et Laura Lafargue, vol. II, Éd. sociales, Paris, 1956, p. 224-226).  [21] Voir à ce sujet Alexander Fischer, « Lenin und die Technik des bewaf­fe­ten Aufstandes in der rus­si­schen Revolution von 1905 », Wehrwissenschaftliche Rundschau, 7, 1966, p. 386-404. [22] Certes, son ana­lyse et son appré­cia­tion de la guerre de 1904-1905, qu’il assi­mile à une guerre colo­niale de la part de la Russie, sont net­te­ment plus com­plexes et méri­te­raient une étude en soi. Ainsi : « La guerre d’un pays avancé avec un pays arriéré a joué une fois de plus, comme il arrive maintes fois dans l’histoire, un grand rôle révo­lu­tion­naire accom­plie par la bour­geoi­sie japo­naise vic­to­rieuse de l’autocratie »; et Lénine sou­ligne « le grand rôle révo­lu­tion­naire de la guerre his­to­rique à laquelle l’ouvrier russe par­ti­cipe malgré lui » (Œuvres, t. 8, p. 45-48).  [23] Heinrich Weber (pseu­do­nyme d’Otto Bauer), « Nationale und Internationale Gesichtspunkte in der auswär­ti­gen Politik », Der Kampf, n°2, 1908-1909, p. 538. [24] Cf. Georges Haupt, Le congrès manqué : l’Internationale à la veille de la pre­mière guerre mon­diale, Maspero, Paris, 1965, p. 15 et s. [25] Lénine, Socinenie, t. 15, p. 170. [26] Voir l’étude de M. I. Psedeckij, « Voprosy vojny i mili­ta­rizma na Kopenhagenskom kon­gresse II. Internacionala (1910)», Novaja i nve­j­saja Istorija, n°2, 1962, p. 63-79. [27] Nous trai­te­rons en détail de cet épi­sode, resté inconnu, dans le recueil de docu­ments en pré­pa­ra­tion, Bureau socia­liste inter­na­tio­nal : comptes rendus, mani­festes, cir­cu­laires, vol. II, 1907-1914. [28] Pour les sug­ges­tions de Vaillant sur la tac­tique à adop­ter contre la guerre, envoyées sous forme de cir­cu­laires à tous les délé­gués du B.S.I. par son secré­taire, et par consé­quent reçues par Lénine, alors délé­gué du P.O.S.D.R. au B.S.I., cf. Bureau socia­liste inter­na­tio­nal…, vol. I, 1900-1907, Mouton, Paris, p. 175 et s. [29] Sur les cir­cons­tances de l’élaboration de cette motion, voir G. Zinoviev, Der Krieg und die Krise des Sozialismus, Vienne, 1924, p. 619 ; ainsi que Olga Hess Gankin et H. H. Fisher, The Bolsheviks and the World War. The Origin of the Third International, Stanford University Press, Standford (Calif.), 1940, p. 55-65. [30] Voir par exemple Lénine, Œuvres, t. 21, p. 186. [31] Ibid., p. 90-94 et 323. [32] Nous uti­li­sons la récente réédi­tion fran­çaise du Chemin du pou­voir, pré­sen­tée par Victor Fay (Anthropos, Paris, 1969, 212 p.), où manque le sous-titre donné par Kautsky : Politische Betrachtungen über das Hineinwaschen in die Revolution (Observations poli­tiques sur le pas­sage pro­gres­sif à la révo­lu­tion). Sur les cir­cons­tances de la paru­tion de cet ouvrage, les déboires avec le comité direc­teur du S.P.D., cf. Ursula Ratz, « Briefe zum Erscheinen von Karl Kautsky’s Weg zur Macht », International Review of Social History, n°3, 1967. Plusieurs docu­ments publiés par Ursula Ratz ont été repris dans l’annexe de l’édition fran­çaise du Chemin du pou­voir. [33] Kautsky, Le Chemin du pou­voir, op. cit., p. 162-163. [34] Ibid., p. 25-26. [35] L. Trotsky, Der Krieg und die Internationale, Zurich, 1914, p. 41-42. [36] Lénine, Œuvres, t. 33, p. 461. Dans les mêmes notes pré­pa­rées pour la délé­ga­tion sovié­tique à la confé­rence de La Haye, il va encore plus loin : « Il faut expli­quer la situa­tion réelle, com­bien grand est le mys­tère dont la nais­sance de la guerre est entou­rée, et com­bien l’organisation ordi­naire des ouvriers, même si elle s’intitule révo­lu­tion­naire, est impuis­sante devant une guerre véri­ta­ble­ment immi­nente. Il faut encore et encore expli­quer aux gens, de la façon la plus concrète, com­ment les choses se sont pas­sées pen­dant la der­nière guerre et pour­quoi il ne pou­vait en être autre­ment. »  [37] Kautsky, Le Chemin du pou­voir, op. cit., p. 27. [38] Cité d’après Julius Braunthal, Otto Bauer, eine Auswahl aus seinem Lebenswerk, Vienne, 1961, p. 23 [39] Charles Rappoport, La Révolution sociale, Qullet, Paris, 1913, p. 490-491. [40] Herbert Marcuse, Le Marxisme sovié­tique : essai d’analyse cri­tique, Gallimard, Idées, Paris, 1963, 383 p. [41] À Lozovksy, op. cit., p. 17 et 27. [42] Voir la pré­face de Zinoviev au recueil Contre le cou­rant, op. cit., p. 11-12. [43] Cf. le recueil Sprache und Stil Lenins, Karl Hanser Verlag, Munich, 1970, p. 126-127 (notam­ment l’étude de Boris Kasanki, « Lenins Sprache. Versuch einer Analyse der Rhetorik»). [44] Ibid., p. 167 (Boris Tomaschewski, « Die Konstruktion der These»). [45] Nicolas Boukharine, Lénine mar­xiste, Maspero, Dossiers Partisans, Paris, 1966, p. 18. [46] Cette connais­sance est aujourd’hui faci­li­tée grâce à plu­sieurs publi­ca­tions impor­tantes : en pre­mier lieu, l’édition de docu­ments entre­prise par Horst Lademacher, Die Zimmerwalder Bewegung, Protokolle und Korrespondenz, Mouton, Paris-La Haye, 1967, 2 vol. Il faut men­tion­ner éga­le­ment l’ouvrage de J. G. Temkine, V. I. Lenin i mez­du­na­rod­naja socia­de­mo­kra­tija (1914-1917), Nauka, Moscou, 1968 ; ainsi que la mono­gra­phie d’Albert E. Senn, Russian Emigration in Switzerland during the War. [47] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 21-23. [48] Ibid., p. 21-25. [49] Kautsky, Le Chemin du pou­voir ; cité d’après Lénine, Œuvres, t. 21, p. 145. [50] Lénine a suivi de près le débat Ermattungs-(usure) et Niederwerfungs- (ren­ver­se­ment) stra­te­gie et s’est pro­noncé pour la seconde. Cf. Lenin v bor’be za revol­ju­cion­nyj Internacional, Nauka, Moscou, 1970, p. 167-170. [51] G. Zinoviev, Lénine notre maître, Librairie de l’Humanité, Paris, 1924, p. 19. [52] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 128. [53] Ibid., p. 74 [54] Ibid., p. 95. [55] Ibid., p. 237. [56] Ibid., p. 95 et 159. Cette crise révo­lu­tion­naire a-t-elle été la consé­quence de la guerre ou bien la confla­gra­tion ne l’a-t-elle rendue que plus aiguë ? Lukacs, inter­pré­tant Lénine, donne la réponse sui­vante : « La guerre ne crée donc pas une situa­tion abso­lu­ment nou­velle, ni pour un pays ni pour une classe à l’intérieur d’une nation. Son apport nou­veau consiste sim­ple­ment à trans­for­mer qua­li­ta­ti­ve­ment l’intensification quan­ti­ta­tive extra­or­di­naire de tous les pro­blèmes, et c’est en cela, et uni­que­ment par cela, qu’elle crée une situa­tion nou­velle » (G. Lukacs, Lénine, E.D.I., Paris, 1965, p. 82).  [57] N. Boukharine, op. cit., p. 14. [58] G. Lukacs, op. cit., p. 71. Pour une ana­lyse de la pro­blé­ma­tique léni­niste, voir l’étude de Christian Palloix, « La Question de l’impérialisme chez V. I. Lénine et Rosa Luxemburg », L’Homme et la Société, n°15, 1970, p. 104-128. [59] G. Lukacs, op. cit., p. 68. [60] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 27 [61] Ibid., p. 285. [62] H. Lademacher, Die Zimmerwalder Bewegung…, op. cit., vol. II, p. 498. [63] Lénine, Œuvres, t. 23, p. 277. [64] Etudiant les sources métho­do­lo­giques du tour­nant théo­rique entre­pris par Lénine pen­dant la guerre, Michael Lowy voit dans la dia­lec­tique révo­lu­tion­naire que Lénine appro­fon­dit sur la base de Hegel, le lieu géo­mé­trique de la rup­ture « avec le mar­xisme de la IIe Internationale et dans une cer­taine mesure avec sa propre conscience phi­lo­so­phique d’antan ». Cf. Michael Lowy, « De la grande logique de Hegel à la gare fin­lan­daise de Petrograd », L’Homme et la Société, n°15, 1970, p. 255-268. Raya Dunayevskaya a entre­pris la même démarche et est par­ve­nue aux mêmes conclu­sions, dans « The Shock of Recognition and the Philosophic Ambivalence of Lenin », Telos, n°5, 1970, p. 44-55. [65] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 284-286. [66] Il est inté­res­sant de noter que la pre­mière réac­tion de Lénine, en sep­tembre 1914, a été de craindre qu’à la suite de l’effondrement de l’Internationale l’initiative soit perdue par les mar­xistes au béné­fice des anar­cho-syn­di­ca­listes. Il écri­vait notam­ment : « Pour que la faillite de l’Internationale actuelle (1889-1914) ne soit pas la faillite du socia­lisme, pour que les masses ne se détournent pas, pour éviter l’hégémonie de l’anarchisme et du syn­di­ca­lisme (aussi hon­teuse qu’en France), il faut regar­der la vérité en face » (Ibid., p. 17). [67] Ibid., p. 34. [68] Contre le cou­rant, op. cit., t. I, p. 136. [69] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 281. [70] Ibid., p. 162. [71] Il serait inté­res­sant de com­pa­rer la posi­tion de Lénine à celle de Karl Liebknecht. Voir à ce propos Karl Liebknecht, Militarisme, guerre, révo­lu­tion, Maspero, Paris, 1970, 270 p. [72] Lénine, Œuvres, t. 21, p. 294. [73] Contre le cou­rant, op. cit., t. II, p. 165. [74] N. Boukharine, op. cit., p. 23. [75] John Keep, art. cité, p. 138. [76] Arthur Rosenberg, Histoire du bol­che­visme, nou­velle éd., Grasset, Paris, 1967, p. 149. [77] Contre le cou­rant, op. cit., t. II, p. 158. Mentionnons éga­le­ment l’édition qui contient aussi bien la tra­duc­tion fran­çaise de la bro­chure de Junius (Rosa Luxemburg) que celle de la cri­tique de Lénine : La Crise de la social-démo­cra­tie, La Taupe, Bruxelles, 1970. [78] Voir Lénine, Œuvres, t. 21, p. 217-219. [79] Ibid. [80] C’est cet exemple que Lukacs évoque dans son ana­lyse du rôle de l’avant-garde révo­lu­tion­naire, dans son article « Lenin und die Fragen der Uebergangsperiode », repu­blié dans Goethepreis 70, Georg Lukacs, Luchterhand, Neuwied-Berlin, 1970, p. 72 et s. [81] Lénine, Œuvres, t. 24, p. 430. [82] Ibid., p. 427-431.

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