Guerre de position

Mis en ligne le 15 octobre 2008

Stephen Harper a rem­porté une impor­tante vic­toire tac­tique, même si mine de rien, il jouait pour la « coupe», c’est-à-dire pour un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire. Tout en gar­dant la plu­part de ses posi­tions, il a effec­tué une réelle percée dans les bas­tions urbains du Parti Libéral, notam­ment à Toronto et à Vancouver. Rétroactivement, on peut penser qu’Harper cepen­dant n’a pas menti en pré­di­sant un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire. Son calcul était de conso­li­der ses posi­tions, d’avancer, bref de pro­gres­ser dans une stra­té­gie de guerre de posi­tion à moyen et à long terme. Mission accom­plie, peut-il se dire ce matin. La « coa­li­tion » Harper se sta­bi­lise et se ren­force. Les sec­teurs stra­té­giques au sein des domi­nants, comme la grande finance (de Toronto) et le com­plexe éner­gé­tique mul­ti­na­tio­nal (de l’ouest) peuvent être contents de la per­for­mance de celui qui a un réel projet cohé­rent (à leurs yeux), pour « restruc­tu­rer » le Canada autour de l’axe Toronto-Calgary. Une grande partie des couches « moyennes » dis­lo­quées par l’érosion de l’État key­né­sien est prête à conti­nuer avec Harper, en partie par la « haine de classe » qu’elles vouent aux élites tra­di­tion­nelles, en partie parce qu’elles ne voient pas d’alternative. Le « bloc réac­tion­naire » dans les régions de l’ouest et le centre du Québec signe et per­siste, tel un « noyau dur » coa­lisé autour des thèmes popu­listes, déma­go­giques et agres­sifs (la haine du sec­teur public, la ques­tion de l’avortement, l’homophobie, etc.), et ce, dans une situa­tion qui rap­pelle la force des Républicains d’extrême-droite aux États-Unis. Bref, tout cela tient le coup et permet aux Conservateurs de pro­mettre un « meilleur monde», de droite, aligné sur les États-Unis, valo­ri­sant l’individu, les valeurs, etc.

par François Cyr et Pierre Beaudet

La crise du Parti Libéral

Évidemment si tout cela est pos­sible, c’est qu’Harper a devant lui un édi­fice fis­suré, épuisé, inco­hé­rent. On est loin du fier Parti Libéral qui à vaqué plus sou­vent qu’à son tour aux affaires depuis 1867. Tout le monde aura noté la per­for­mance conster­nante de Stéphane Dion. Mais les com­men­ta­teurs les plus astu­cieux ont raison de dire que l’excuse est facile. L’ancienne « grande coa­li­tion » soudée autour du PLC n’existe plus. En bonne partie parce que les gou­ver­ne­ments libé­raux des années 1990 l’ont eux-mêmes dis­lo­quée, en pra­ti­quant un néo­li­bé­ra­lisme pur et dur. Le fos­soyeur du néo­li­bé­ra­lisme dans un sens n’est pas Harper, mais ce parti « État » très lié aux classes domi­nantes tra­di­tion­nelles du Québec et de l’Ontario qui a décidé d’abandonner toute résis­tance face aux États-Unis (avec l’ALÉNA) et de déman­te­ler une grosse partie du sys­tème key­né­sien d’équilibre social, notam­ment en pour­sui­vant l’œuvre conser­va­trice de contre-réforme de l’assurance-chômage. Dans ce contexte, il n’est pas mys­té­rieux de voir le vote libé­ral s’éroder au sein des couches moyennes des ban­lieues des grands centres. Harper sait bien cela et évi­dem­ment, il mise sur l’interminable déclin qui s’amorce, pour plu­sieurs années, dans un Parti miné, divisé, incohérent.

La non percée de la gauche

Le PLC pour­rait dire, avec raison, que son déclin vient d’une « divi­sion » du vote au profit (rela­tif) du NPD (celui-ci pour­rait dire la même chose au sujet des Verts). Certes, l’éparpillement du vote anti-Harper explique l’avancée du PC. Mais ce n’est pas la seule raison. Il faut consta­ter en effet que le NPD n’a pas percé tel qu’espéré (sur­tout si on regarde le pour­cen­tage des votes), à part quelques régions comme le nord de l’Ontario. Il a conti­nué de perdre dans des régions dont on pen­sait qu’elles allaient bas­cu­ler en faveur, notam­ment dans le sud onta­rien. Comment en effet expli­quer les défaites crève cœur dans des bas­tions indus­triels comme Oshawa ? En réa­lité, et malgré les efforts de Jack Layton, le NPD ne s’est pas remis de ses dérives social-libé­rales, sous Bob Ray par exemple, ou encore sous l’égide de cer­tains gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux dans l’ouest, « social démo­crates » de nom, mais libé­raux de fait. Jack peut dire, avec raison, qu’il a aug­menté le nombre de ses dépu­tés. A-t-il réel­le­ment accru sa force poli­tique ? Permettez nous d’en douter. Tout cela explique sans doute en partie l’énorme taux d’abstention qui affecte pro­ba­ble­ment davan­tage les classes popu­laires. C’est ce qui se passe aux États-Unis depuis une bonne tren­taine d’années où devant le virage à droite du parti démo­crate, les élec­teurs décident tout sim­ple­ment de ne pas voter.

La catastrophe totale évitée

Certes, Harper res­sort de tout cela avec une mino­rité des sièges. Mais puisqu’il a pro­gressé en termes de dépu­tés et de pour­cen­tage des votes, il va conti­nuer à gérer comme s’il était majo­ri­taire, avec sans doute encore plus d’arrogance, de vio­lence, de déter­mi­na­tion. Pour les classes popu­laires et les mou­ve­ments sociaux, il faut s’attendre au choc, pour ne pas dire qu’on va passer un mau­vais quart d’heure. En manœu­vrant bien, Harper va viser en un an ou deux affai­blir encore plus l’opposition et se fau­fi­ler vers n troi­sième mandat. Cependant, bien des choses peuvent se passer et rien n’est encore joué d’avance. Par exemple, la ges­tion de la crise éco­no­mique qui est déjà com­men­cée ne sera pas facile, en dépit des dis­cours à l’eau de rose de Harper. Il y aura des choix dou­lou­reux et cela ne se fera pas contre les domi­nants, si cela n’en tient qu’à lui. Reste aussi à voir l’impact d’une pos­sible vic­toire d’Obama qui a cepen­dant annoncé que bien des élé­ments de sa poli­tique, y com­pris au niveau inter­na­tio­nal, seraient davan­tage en conti­nuité qu’en rup­ture avec l’horrible règne de George W. Inquiet, on ima­gine l’effet d’un tel revi­re­ment appré­hendé sur l’empowerment des classes popu­laires qui voit dans Obama le début d’un tant nouveau.

La question québécoise

N’eut-été la mobi­li­sa­tion popu­laire « tout sauf Harper», on serait aujourd’hui face à une véri­table catas­trophe, avec un gou­ver­ne­ment prêt à pro­cé­der, tout de suite, à sa « révo­lu­tion » de droite. Ce n’est pas sur l’horizon immé­diat. Il y a au Québec une solide majo­rité de siège contre la « révo­lu­tion » Harper, mais on est loin du compte sur le plan du vote popu­laire où le BQ enre­gistre un recul, en partie lié à l’abstentionnisme élec­to­ral. Mais au final, ce n’est pas rien. Gilles Duceppe a cer­tai­ne­ment raison de dire que c’est le Québec qui a fait la dif­fé­rence. Même avec un tas­se­ment de son vote popu­laire, le Bloc l’a emporté haut la main. « Partie remise » peut se dire Harper, dans un contexte où l’électorat natio­na­liste (pour le Bloc et le PQ), « glisse», tout en res­tant hégé­mo­nique. La grande fai­blesse sur laquelle mise Harper est évi­dem­ment l’érosion du « projet his­to­rique » de la grande coa­li­tion natio­na­liste, et concrè­te­ment, de son pos­sible écla­te­ment entre la droite et la gauche. Pour cela, Harper peut aussi miser sur la per­sis­tance du PLC dans ses « bas­tions » non-fran­co­phones du Québec. Il peut aussi, mar­gi­na­le­ment, espé­rer une avan­cée rela­tive du NPD, qui a quand même aug­menté son vote (en pour­cen­tage sur­tout), essen­tiel­le­ment en enle­vant des votes au Bloc. Il fal­lait voir le visage épa­noui et iro­nique de Thomas Mulcair aux len­de­mains de son élec­tion, énor­mé­ment fier d’avoir drainé le vote natio­na­liste, comme si c’était à la limite plus impor­tant que d’avoir vaincu le Parti conser­va­teur. Fédéraliste d’abord, social-démo­crate ensuite (et loin der­rière), voilà le nou­veau mes­sage du NPD (ver­sion Mulcair) au Québec.

Qui a l’initiative ?

Le Québec et le Canada sont déjà entrés dans une nou­velle ère qui va se tra­duire par de puis­santes confron­ta­tions sociales. Que la résis­tance soit faible ou plus forte, cela aura un impact cer­tain. Néanmoins, il faut admettre que les domi­nants ont l’initiative. S’ils l’ont, c’est tout sim­ple­ment parce que les domi­nés ne l’ont pas. Le rap­port de forces qui avait carac­té­risé les « trente glo­rieuses » aux len­de­mains de la deuxième guerre mon­diale n’est plus en faveur des classes popu­laires, dis­lo­quées par le néo­li­bé­ra­lisme, en perte de sens (devant le dis­cours popu­liste de droite), désa­bu­sées de ses repré­sen­ta­tions poli­tiques his­to­riques comme le PLC, voire le NPD. Au Québec, la crise larvée du PQ, bien plus dra­ma­tique que l’érosion du Bloc, relève de la même dyna­mique. Les Lucides et autres droi­tiers du PQ ont raison de dire que le parti doit bifur­quer. Leur option, davan­tage pour rega­gner le pou­voir à tout prix, est de liqui­der l’héritage his­to­rique qui avait fait conver­ger la ques­tion sociale avec la ques­tion natio­nale. En se dépla­çant vers la droite, le PQ pour­rait, selon les lucides, rega­gner le « centre » et gagner les élec­tions. C’est moins que pro­bable, en consta­tant ce qui vient de se passer à l’échelle cana­dienne. Quant à l’option de « retour­ner aux racines » vers la gauche, elle semble tota­le­ment uto­pique pour le petit cercle qui dirige le PQ et ne vole nulle part, en dehors des cercles nos­tal­giques du SPQ-Libre par exemple.

Nos défis

Les mou­ve­ments sociaux et la gauche poli­tique devraient cepen­dant bien réflé­chir avant de célé­brer le déclin du PQ. Leur défaite est aussi, dans une large mesure, la nôtre. C’est cho­quant d’entendre cela mais c’est vrai. Bien que cri­tique et même dans l’opposition au PQ la plu­part du temps, la gauche dans ses bas­tions prin­ci­paux subit éga­le­ment le déclin du key­né­sia­nisme, si ce n’est que par la dis­lo­ca­tion des concen­tra­tions popu­laires dans le sec­teur manu­fac­tu­rier, dans le sec­teur public, dans les régions. De cet écla­te­ment, le popu­lisme de droite res­sort gagnant actuel­le­ment, et non la gauche. Comment alors s’en sortir ? Il faudra ne pas avoir peur de quit­ter les sen­tiers battus. Par exemple, en par­ti­ci­pant, mas­si­ve­ment, à la recom­po­si­tion poli­tique et sociale des « néo pro­lé­taires», exclus du mode key­né­sien, condam­nés à la pau­vreté et la pré­ca­rité, mar­qués par des fac­teurs comme l’immigration. En fai­sant cela, on ne se rendra pas plus popu­laire à Hérouxville ou avec ceux qui votent pour André Arthur et à court terme, les résul­tats poli­tiques directs (élec­to­raux) seront minimes. Mais à moyen et à long terme, c’est comme cela que nous blo­que­rons la droite et sur­tout, que nous recons­trui­rons la gauche. Concluons donc sur une note opti­miste en affir­mant que nous avons hier « évité le très pire», ce n’est pas rien et cela n’a pas été un cadeau. Capitalisons sur cette vic­toire rela­tive, ce répit, pour amor­cer la « longue marche » qui nous attend pour confron­ter, isoler et éven­tuel­le­ment vaincre les domi­nants. D’ou l’importance de pour­suivre patiem­ment notre tra­vail de construc­tion de ce grand parti de gauche dont nous avons tant besoin.

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