Grèce La punition infligée aux Grecs

Mis en ligne le 03 mai 2010

par Martine Orange *

Le 5 mai 2010 sera une jour­née de grève géné­rale en Grèce. On peut espé­rer une action de soli­da­rité syn­di­cale et poli­tique devant le consu­lat de Grèce à Genève.

Nous publions ci-des­sous des infor­ma­tions et consi­dé­ra­tions sur le plan mal nommé de « soli­da­rité avec la Grèce», pré­senté ce dimanche 2 mai 2010 par le Premier ministre « socia­liste » George Papandréou à Athènes.

*****

Plus qu’un plan de sau­ve­tage accordé par l’Europe au nom de la soli­da­rité, le pro­gramme adopté dimanche par l’Union euro­péenne (UE) et le FMI tient lieu de puni­tion pour les Grecs. Angela Merkel s’en cache à peine : l’aide que va consen­tir l’Allemagne à la Grèce sont assor­ties de telles condi­tions que la leçon va servir d’avertissement pour tous les autres pays, qui ont oublié la rigueur maas­tri­chienne. « Ils voient que le chemin imposé à la Grèce, sous les termes stricts du FMI, n’est pas facile, aussi vont-ils tout mettre en œuvre pour s’éviter cela», pro­nos­tique-t-elle dans un entre­tien au jour­nal popu­laire Bild am Sonntag.

Car le grand FMI est de retour. Pour ceux qui sou­te­naient que l’institution inter­na­tio­nale avait com­pris les désastres qu’il avait créés en Afrique et en Amérique du Sud et avait changé, le plan d’aide à la Grèce vient infli­ger un cruel démenti. Toutes les vieilles recettes libé­rales y figurent : déman­tè­le­ment de la pro­tec­tion sociale, abais­se­ment des salaires, pri­va­ti­sa­tion, fis­ca­lité sur la consom­ma­tion. Et elles sont désor­mais ava­li­sées par l’Union européenne.

Acculé à la der­nière extré­mité finan­cière, le pre­mier ministre grec, Georges Papandréou, a été réduit à tout accep­ter. En contre­par­tie d’une aide de 100 à 130 mil­liards d’euros sur trois ans, dont 45 mil­liards dès cette année, le pays se voit impo­ser un plan d’austérité sans pré­cé­dent. L’Etat s’engage à réa­li­ser 30 mil­liards d’euros d’économies sur trois ans pour rame­ner le défi­cit public, actuel­le­ment de 13,6% du PIB, sous le seuil euro­péen de 3% d’ici fin 2014. « Ce sont des sacri­fices durs mais néces­saires (…) sans les­quels la Grèce ferait faillite», or « éviter la faillite est la ligne rouge natio­nale » a insisté le pre­mier ministre grec.

Mais est-ce si sûr que la Grèce, avec ce plan, évi­tera la faillite ? Car tout ce pro­gramme est injuste socia­le­ment, dan­ge­reux éco­no­mi­que­ment. Il fait repo­ser l’essentiel des efforts sur les sala­riés, et sur le déman­tè­le­ment des règles sociales. Ainsi, l’âge mini­mum du départ en retraite sera désor­mais à 60 ans. Les coti­sa­tions por­te­ront à l’avenir non plus sur 37 mais 40 ans, et cal­cu­lées sur l’ensemble des salaires d’activité et non plus sur le der­nier salaire. Les salaires de la fonc­tion publique comme les retraites seront gelés et toutes les indem­ni­tés réduites voire sup­pri­mées. Les primes de 13e et 14e mois, ce qui cor­res­pond aux congés pays plus le trei­zième mois en France, seront sup­pri­mées pour tout salaire au-dessus de 3000 euros. En deçà, une prime for­fai­taire de 1.000 euros sera instaurée.

Dans le sec­teur privé, un nou­veau salaire mini­mum pour les jeunes et les chô­meurs longue durée sera ins­tauré, un suc­cé­dané du CPE en quelque sorte. [Contrat pre­mière embauche pour les moins de 26 ans avec exo­né­ra­tion de coti­sa­tions patro­nales durant trois ans et pos­si­bi­lité de licen­cie­ment sans motif au cours de sa période de « conso­li­da­tion » ; le CPE, pro­posé sous Chirac en 2006, a été retiré suite à la mobi­li­sa­tion des jeunes]. La loi sur les licen­cie­ments, qui inter­dit à toute entre­prise de licen­cier plus de 2% de ses sala­riés par mois, va être assou­plie. Les indem­ni­tés de chô­mage seront aussi revues à la baisse.

Déflagration éco­no­mique

Côté dépenses, l’ensemble des inves­tis­se­ments publics va être réduit. Mais là encore les réduc­tions vont plus tou­cher les pres­ta­tions sociales (édu­ca­tion, hôpi­tal) que la défense. Naturellement, le FMI et l’Europe ont exigé des pri­va­ti­sa­tions qui concer­ne­ront en prio­rité les trans­ports et l’énergie [1]. Côté recettes, la TVA, c’est-à-dire l’impôt qui frappe aveu­glé­ment toutes les popu­la­tions, est appe­lée à la res­cousse. Elle sera portée de 21 à 23% sur l’alcool, le tabac et les car­bu­rants. En revanche, rien sur l’impôt sur le revenu, rien sur le patri­moine et les immenses exo­né­ra­tions dont béné­fi­cie l’église ortho­doxe grecque, rien sur la fraude et l’évasion fis­cale [2], plaie endé­mique de la Grèce. Officiellement, dans ce pays, les fonc­tion­naires et les ouvriers, dont les reve­nus sont décla­rés, gagnent plus que les méde­cins, les phar­ma­ciens ou les banquiers.

A l’injustice de ce plan pour­rait s’ajouter le risque de défla­gra­tion éco­no­mique. Car dans les pays où le FMI a imposé une telle purge, l’austérité s’est malgré tout dou­blée d’une res­pi­ra­tion finan­cière : la mon­naie a été déva­luée, allé­geant d’un seul coup la charge des dettes, et par­fois l’endettement a été rené­go­cié. Ce qui avait permis non pas d’alléger la charge impo­sée aux popu­la­tions, mais de pré­ser­ver au moins quelques capa­ci­tés de rebond à l’économie du pays.

Or, là rien de tel. La Grèce res­tant dans l’euro, il lui est impos­sible de déva­luer ou de jouer sur ces taux d’intérêts. Quant à une restruc­tu­ra­tion de la dette, l’Europe a, par avance, indi­qué que « ce n’était pas une option ». Il ne sau­rait être ques­tion de deman­der des sacri­fices au monde finan­cier : les ins­ti­tu­tions finan­cières euro­péennes sont très enga­gées en Grèce [3]. Elles détiennent envi­ron les deux tiers de la dette publique grecque, esti­mée à 300 mil­liards d’euros. Toute rené­go­cia­tion de l’endettement se serait donc tra­duite par des pertes pour les banques européennes.

Mais il y a pire encore. Non seule­ment les dettes pas­sées ne sont pas allé­gées, mais l’Europe va faire payer son aide au prix fort. On touche ici aux limites des dys­fonc­tion­ne­ments de la zone euro. Comme il est inter­dit (par le traité de Maastricht) à la Banque cen­trale euro­péenne (BCE) de prêter direc­te­ment à la Grèce, ce sont les pays de la zone euro qui vont lui prêter de l’argent un par un. Ces prêts bila­té­raux seront consen­tis autour de 5% [4]. Comme l’a élé­gam­ment sou­li­gné la ministre des finances, Christine Lagarde, dans un entre­tien au Journal du dimanche du 26 avril : « Cet emprunt ne va rien coûter aux contri­buables fran­çais. Il va même nous rap­por­ter envi­ron 150 mil­lions d’euros par an. »

Récession pro­lon­gée

Pour les banques, cela rap­por­tera encore plus. Car ce sont elles qui vont prêter aux Etats de la zone euro au taux du marché, après s’être finan­cées à 1% auprès de la BCE. Ainsi, les banques et les Etats vont se faire de l’argent sur la quasi-faillite grecque. A ce prix, le mot soli­da­rité a-t-il encore un sens dans l’UE ?

Déjà, de nom­breux ana­lystes pensent que la Grèce ne résis­tera pas à tant de contraintes. Le plan de rigueur, doublé d’une aug­men­ta­tion de la fis­ca­lité sur la consom­ma­tion, risque de plon­ger le pays dans une réces­sion pro­lon­gée. Le ministre des finances, Georges Papaconstantinou, a reconnu, dès dimanche 2 mai 2010, que le plan d’austérité imposé par l’Union euro­péenne allait miner la crois­sance future.

Selon ses pré­vi­sions, la réces­sion ne sera pas de 2% du PIB comme prévu anté­rieu­re­ment mais de 4% du PIB cette année et 2,6% en 2011. Au mieux. « Nous serons en réces­sion dans les pro­chaines années, ce qui signi­fie que nous allons devoir courir encore plus vite pour réduire le défi­cit», a-t-il prévenu.

Plus de réces­sion, plus d’économies, plus de chô­mage, moins de ren­trées fis­cales et en face des charges de la dette qui vont peser de plus en plus lourd : le cock­tail est déto­nant. « L’endettement va deve­nir très vite insup­por­table», a pré­venu Nouriel Roubini, qui pré­co­nise une restruc­tu­ra­tion rapide de la dette avant que la situa­tion ne devienne incon­trô­lable. L’avertissement a bien évi­dem­ment été ignoré.

Après avoir fermé les yeux pen­dant des années sur les déra­pages grecs, l’Europe, entraî­née par l’Allemagne, a l’impression de rame­ner Athènes à la vertu. Son plan pour­rait au contraire ouvrir la voie à une implo­sion éco­no­mique majeure et à tous les aven­tu­rismes politiques.

* Article publié sur le site de Mediapart.

1. Pour rappel, le nouvel aéro­port construit pour les Jeux Olympiques de 2004 est resté aux mains de la société alle­mande Hochtief ; les chan­tiers navals Hellenic ont passé sous le contrôle du groupe ThysseKrupp ; OTE (télé­coms grecs) sont pro­priété de Deutsche Telekom et Olympic Airways de Lufthansa. Parions que le capi­tal alle­mand, entre autres, a des visées sur quelques pri­va­ti­sa­tions. (Réd).

2. L’hebdomadaire Sonntag​.ch, du 2 mai 2010, rap­pe­lait (page 27) que les dépôts – non décla­rés – des for­tunes pri­vées grecques dans les banques hel­vé­tiques étaient esti­més à quelque 36 mil­liards de francs. (Réd.)

3. The Economist et d’autres sources avaient estimé que les banques suisses et autres inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels hel­vé­tiques étaient en pos­ses­sion d’environ 60 mil­liards de la dette publique grecque. La Banque natio­nale suisse (BNS) et la Banque des règle­ments inter­na­tio­naux (BRI) a rec­ti­fié devant cer­taines ques­tions pres­santes. Une grande partie de cette somme se trou­vait sur les livres de compte d’une banque grecque éta­blie à Genève et qui a démé­nagé au Luxembourg (Tages-Anzeiger, 30 avril 2010, p.9) (Réd.)

4. Des prêts avec un inté­rêt de 5% au moment où la réces­sion va se pro­lon­ger en Grèce – avec une chute en 2010 et 2011 de quelque 3,5% – ne peuvent qu’aboutir à un alour­dis­se­ment rela­tif du « poids de la dette » et donc une ponc­tion encore accrue sur les salarié·e·s grecs, avec la défla­tion sociale qui en découle. (Réd.)

(3 mais 2010)

A l’encontre, case pos­tale 120, 1000 Lausanne 20 administration@​alencontre.​org Soutien : ccp 10-25669-5

Les commentaires sont fermés.