Grèce La grève du 5 mai : un premier témoignage

Mis en ligne le 07 mai 2010

Nous publions, ci-des­sous, un pre­mier témoi­gnage d’une « obser­va­teur fran­çais » publié sur un blog du site Mediapart. Un entre­tien avec un membre de Syriza sera publié plus tard, afin de dres­ser un tableau plus com­plet de la situa­tion. Ce témoi­gnage nous semble utile face aux « images en boucle » pas­sant sur les télé­vi­sions. (Réd.)

*****

Voici un compte rendu trans­mis par un ami, Jean Castillo, résident à Athènes. Le 5 mai 2010 : grève natio­nale et mani­fes­ta­tions dans tout le pays, en Grèce. La mani­fes­ta­tion athé­nienne contre les mesures gou­ver­ne­men­tales et le FMI est mas­sive. Les chiffres de 25’000 donnés par la police semblent ridi­cules par rap­port à la masse ras­sem­blée sur Patission Avenue, dans le centre-ville de la capi­tale.

Les cor­tèges se suivent les uns après les autres. Leurs ban­de­roles, outre l’alphabet, ne sont pas tou­jours lisibles pour l’observateur étran­ger…[…] De nom­breux partis d’extrême gauche ont consti­tué des cor­tèges très dyna­miques. La jeu­nesse des mani­fes­tants y est frap­pante. Quelques cor­tèges, rares, ras­semblent des migrants. Ce sont aussi les plus musi­ca­le­ment animés. L’envie d’en découdre avec les forces de l’ordre et avec le gou­ver­ne­ment est pal­pable. Nombreux sont les mani­fes­tants appa­rem­ment prêts à aller au conflit : ils arborent des masques en tout genre dont des masques à gaz, lunettes de pis­cine et les indis­pen­sables écharpes noires qui per­mettent aux anar­chistes de garder leur ano­ny­mat sur les enre­gis­tre­ments visuels.

Alors que les mani­fes­tants pié­tinent vers 13h, à cause de l’engorgement rapide de l’avenue Patission, les pre­miers cor­tèges sont rapi­de­ment pris sous le feu des CRS grecs. En effet, des dizaines de mili­tants anar­chistes, répar­tis tout le long des cor­tèges, cassent des mor­ceaux d’escaliers ou de façades, pour en faire des pro­jec­tiles contre la police et sur­tout contre les banques et autres com­merces choi­sis comme cibles poli­tiques. Les débris s’amoncellent rapi­de­ment sur les côtés de la mani­fes­ta­tion. La police ne charge pas, elle fait explo­ser des bombes sonores (on peut lire sur la bombe, après son explo­sion « non lethal tech­no­lo­gies ») et lance quan­tité de gre­nades lacry­mo­gènes. Leur fumée est par­ti­cu­liè­re­ment âcre, pas grand-chose à voir avec celles qu’on peut connaître en France. Des mili­tants disent que l’Etat grec s’approvisionne en Israël et que ces gre­nades ne sont pas aux normes de sécu­rité. La preuve ? Nombreux sont les mani­fes­tants malades. Certains s’évanouissent. D’autres chan­cellent et doivent être sou­te­nus. Tous toussent, crachent et pleurent.

La cible poli­tique du jour est le Parlement où doivent être rati­fiées et signées les mesures annon­cées par le gou­ver­ne­ment. La mani­fes­ta­tion se scinde en deux pour contour­ner le jardin en contre­bas du bâti­ment, mais les CRS ne laissent passer per­sonne. Les pre­mières escar­mouches sérieuses com­mencent : des cock­tails molo­tov sont envoyés sur les poli­ciers, dont cer­tains prennent feu. La riposte est sévère. La fumée et les défla­gra­tions des bombes sonores dis­persent les mani­fes­tants. On ne voit plus autour de soi. Les mou­ve­ments de foule dis­persent les cor­tèges. Les ban­de­roles sont repliées. Une vraie guerre de posi­tion com­mence entre les CRS et les anar­chistes, sou­te­nus par des mani­fes­tants en colère. C’est la pre­mière fois que l’ensemble des per­sonnes pré­sentes sou­tiennent, applau­dissent et acclament mas­si­ve­ment l’action des anar­chistes. Certains cor­tèges se déploient même stra­té­gi­que­ment pour pro­té­ger leur action. Les CRS ne plient pas, l’atmosphère devient irres­pi­rable. La mani­fes­ta­tion décide de contour­ner le blo­cage. La dis­per­sion est à son comble. Et sur­tout la cible (le Parlement) man­quée. On entend des cris de mani­fes­tants tout à fait ordi­naires « brû­lons le Parlement », « gou­ver­ne­ment assas­sin », « police, cochons, assas­sins » !

Alors que le contour­ne­ment du blo­cage s’avère inef­fi­cace – car la seconde route d’accès au Parlement est éga­le­ment blo­quée par les CRS – une partie de la mani­fes­ta­tion décide de conti­nuer sur une grande avenue. Celle-ci réserve une sur­prise de taille : le minis­tère de l’économie. Ce fait n’échappe pas aux mani­fes­tants anar­chistes qui se déchaînent sur la porte d’entrée à grands ren­forts de cock­tail molo­tov. Le hall d’entrée prend feu et les flammes lèchent bien­tôt le pre­mier étage. L’ensemble du bâti­ment est rapi­de­ment touché. Etait-ce où étaient entre­po­sées les archives de l’économie du pays ? Les plans du FMI ? Les mani­fes­tants qui entourent les anar­chistes crient vic­toire et les acclament. Encouragés, ceux-ci cassent sans plus de rete­nue. Alors qu’un camion de pom­piers arrive pour éteindre le feu, ils se jettent dessus, cassent les phares, arrachent le pare-chocs. Certains mani­fes­tants tentent de s’opposer « pas les pom­piers ! », mais c’est trop tard. Les pom­piers à l’intérieur du véhi­cule décident de le quit­ter. Les anar­chistes y mettent le feu. Deux autres voi­tures brûlent, mais il ne semble pas qu’il s’agisse là de cibles favo­rites. Les vitrines de tous types de com­merces volent désor­mais en éclats. Les CRS pour­suivent les quelque 150 à 200 per­sonnes res­tées avec les anar­chistes. Avec l’arrivée de leur nouvel engin (les CRS, par deux, à moto), ce qu’il res­tait de mani­fes­tants se dis­perse. C’est la fin de la casse.

En amont, des cor­tèges conti­nuent à mani­fes­ter plus paci­fi­que­ment. Chants et slo­gans rythment leur marche. Mais la police les charge et les bombes sonores conti­nuent à pleu­voir au milieu de la fumée des gaz lacrymo. On apprend que deux gar­diens d’une banque sont morts et un pom­pier par asphyxie. Rumeur ! disent de nom­breux mani­fes­tants. C’est pour mieux nous faire plier. Mais la rumeur est tenace, elle se répand très vite. La BBC dit, CNN dit, Reuters, AFP…. On appelle les amis restés à la maison, qui pour une jambe dans le plâtre, qui pour garder son enfant (petite remarque de genre : ce sont les femmes évi­dem­ment qui gardent les enfants)…. La rumeur semble confir­mée. Il s’agirait de 3 employés d’une banque à laquelle les anar­chistes ont mis le feu (pas de pom­pier décédé). Mais beau­coup res­tent incré­dules. Sur le chemin du retour, nous croi­sons des amis anar­chistes, défaits…si c’est vrai disent-ils, il va fal­loir nous cacher.

Dernières nou­velles…

Après la confir­ma­tion de la mort de trois employés de banque, les CRS ont envahi Exarchia, dans le centre-ville d’Athènes, quar­tier où se trouvent la plu­part des squats et des centres sociaux de la capi­tale. Les des­centes de police sont mas­sives et effec­tuées avec un objec­tif clair de repré­sailles. Les ate­liers et espaces de tra­vail sont métho­di­que­ment cassés et des dizaines de per­sonnes sont arrê­tées. Les mili­tants sont sous le choc, mais il n’y a aucun espace à l’abri où se réunir et faire le point.

A la télé­vi­sion grecque, des mor­ceaux choi­sis (casse, flammes) de la mani­fes­ta­tion passent en boucle. Le gou­ver­ne­ment dit que toutes les méthodes seront mises en œuvre pour trou­ver les cou­pables. L’ensemble des mani­fes­tants est assi­milé aux cas­seurs. La répres­sion s’abat sur le mou­ve­ment social grec, qui démar­rait pour­tant à peine, après un 1er mai com­ba­tif, pro­longé par un 5 mai massif. Il paraît à cette heure logique que le gou­ver­ne­ment ins­tru­men­ta­li­sera le drame pour empê­cher toute pro­tes­ta­tion sociale future.

(6 mai 2010)

A l’encontre, case pos­tale 120, 1000 Lausanne 20 administration@​alencontre.​org Soutien : ccp 10-25669-5

Les commentaires sont fermés.