Gramsci : du conseil ouvrier à Machiavel

Mis en ligne le 29 mars 2010

par Michael Lowy

(Extrait d’un article paru dans Actuel Marx 2009/2, n° 46)

Les idées d’Antonio Gramsci sur les pro­blèmes d’organisation ont connu, entre 1919 et 1934, une évo­lu­tion si pro­fonde et si radi­cale qu’on pour­rait presque parler de « rup­ture idéo­lo­gique ». Tandis que ses articles, publiés pen­dant les années qui pré­cé­dèrent la fon­da­tion du Parti com­mu­niste ita­lien (1921), dans l’édition pié­mon­taise du Avanti, organe offi­ciel du Parti socia­liste ita­lien, et dans l’hebdomadaire Ordine Nuovo, pério­dique de l’aile com­mu­niste du PSI, posent les ques­tions orga­ni­sa­tion­nelles dans des termes très proches du « luxem­bur­gisme », les cahiers rédi­gés en prison vers 1933-1934 dépassent le « jaco­bino-blan­quisme » et se situent direc­te­ment sous l’égide du Prince de Machiavel. Certains indices sug­gèrent clai­re­ment que cette évo­lu­tion idéo­lo­gique découle des trans­for­ma­tions pro­fondes que le mou­ve­ment ouvrier et com­mu­niste a connues au cours de ces quinze années, dans le monde en géné­ral, et en Italie en par­ti­cu­lier.

Tout d’abord, pour com­prendre le « spon­ta­néisme » impli­cite dans les écrits de Gramsci pen­dant la période 1919-1920, il faut les insé­rer dans leur contexte his­to­rico-social :

a) sur l’ensemble du conti­nent, après la guerre, et sous l’influence de la révo­lu­tion sovié­tique, le mou­ve­ment ouvrier était dans une période d’ « essor de masses », avec l’éclosion inin­ter­rom­pue de mou­ve­ments de grève, de révo­lu­tions sociales et même de sou­lè­ve­ments com­mu­nistes (Allemagne et Hongrie, en 1919).

b) En Italie, en par­ti­cu­lier, les masses pro­lé­ta­riennes mon­traient beau­coup plus d’initiative et de com­ba­ti­vité que les direc­tions des syn­di­cats ou du Parti socia­liste [45]. À Turin, au cours d’un mou­ve­ment his­to­rique, dont Gramsci fut le témoin direct et le par­ti­ci­pant, les ouvriers révol­tés sont allés jusqu’à occu­per les usines et orga­ni­ser spon­ta­né­ment des conseils ouvriers.

c) La direc­tion du parti, domi­née par des élé­ments « cen­tristes », était très en retard par rap­port au niveau révo­lu­tion­naire des masses, au point qu’au cours de la grève géné­rale de Turin, elle refusa son appui inté­gral au mou­ve­ment, qu’elle cri­ti­quait âpre­ment comme une « dévia­tion anar­chiste ». Comme Rosa Luxemburg en 1904, Gramsci était devant un parti for­mel­le­ment révo­lu­tion­naire – le Parti socia­liste ita­lien se pré­ten­dait « sec­tion de la IIIe Internationale » – mais miné inté­rieu­re­ment par le par­le­men­ta­risme et le réfor­misme.

Il n’est donc pas sur­pre­nant que Gramsci emploie, dans ses articles des années 1919-1920, des for­mules très proches du pro­gramme de la Ligue Spartacus [46] et qu’il nomme Rosa Luxemburg, à côté de Marx et Lénine, parmi les ins­pi­ra­teurs de sa convic­tion fon­da­men­tale : « La révo­lu­tion com­mu­niste ne peut être réa­li­sée que par les masses et non par un secré­taire de parti ou un pré­sident de la répu­blique, à coups de décrets » [47]. Pour Gramsci, comme pour Rosa Luxemburg, ce sont les mou­ve­ments spon­ta­nés et incoer­cibles des masses labo­rieuses qui indiquent le sens précis du déve­lop­pe­ment his­to­rique. Ces mou­ve­ments sont pré­pa­rés sou­ter­rai­ne­ment, dans l’obscurité des usines et de la conscience des foules, où se forgent peu à peu l’autonomie spi­ri­tuelle et l’initiative his­to­rique de la masse[48].

En Italie, la grande mani­fes­ta­tion his­to­rique de la spon­ta­néité révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat s’est concré­ti­sée dans les conseils ouvriers de 1919-1920, au sein des­quels les tra­vailleurs se for­maient à la ges­tion sociale, se pré­pa­raient à l’autogouvernement dans l’État ouvrier [49] [49]. Par consé­quent, le pou­voir poli­tique de la masse, le pou­voir de guider le mou­ve­ment, doit appar­te­nir aux orga­nismes repré­sen­ta­tifs de la masse elle-même – le conseil et le sys­tème des conseils – tandis que les tech­ni­ciens de l’organisation (qui, en tant que tech­ni­ciens, spé­cia­listes, ne peuvent être révo­qués), doivent être can­ton­nés à des fonc­tions pure­ment admi­nis­tra­tives, sans aucun pou­voir poli­tique [50].

Quel doit être le rôle du parti dans cette situa­tion ? Selon Gramsci, le parti ne doit jamais essayer de limi­ter méca­ni­que­ment le mou­ve­ment au cadre étroit de son orga­ni­sa­tion : il devien­drait incons­ciem­ment un organe de conser­va­tion et ver­rait le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire échap­per à son contrôle et à son influence. Dans le cas concret du conseil d’usine, le parti et les syn­di­cats ne doivent pas se poser comme des tuteurs ou comme les super­struc­tures déjà consti­tuées de ces nou­velles ins­ti­tu­tions [51].

Bien au contraire, le parti doit être l’instrument du « pro­ces­sus de libé­ra­tion intime par lequel l’ouvrier d’exécutant devient ini­tia­teur, de masse devient chef et guide, de bras devient cer­veau et volonté » [52]. En somme : le parti com­mu­niste ne doit pas être un ras­sem­ble­ment de doc­tri­naires, de « petits Machiavel », ni « un parti qui se sert de la masse pour tenter une imi­ta­tion héroïque des jaco­bins fran­çais », mais « le parti des masses qui veulent se libé­rer par leurs propres moyens, de façon auto­nome », de l’esclavage capi­ta­liste [53]. Cette struc­ture des rap­ports entre le parti et la masse se reflète au niveau de son orga­ni­sa­tion interne, qui doit, selon Gramsci, se consti­tuer « de la base au sommet » : « Dans chaque usine (de Turin), il existe un groupe com­mu­niste per­ma­nent avec son propre corps diri­geant. Les groupes isolés se ras­semblent selon la posi­tion topo­gra­phique de leurs usines dans des groupes de quar­tier, les­quels créent un comité diri­geant au sein de la sec­tion du parti » [54].

Pendant la période qui va de 1927 à 1935, le mou­ve­ment ouvrier en Europe a souf­fert de l’impact de trans­for­ma­tions radi­cales, aussi bien dans son rap­port de force avec l’adversaire que dans sa propre struc­ture :

a) recul géné­ral du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, stag­na­tion poli­tique des masses, défaites répé­tées du com­mu­nisme, ce qui pro­voque, chez les diri­geants, une ten­dance à accor­der une impor­tance extrême au parti et aux « chefs » [55].

b) la défaite des partis ouvriers coïn­cide, en Italie et en Allemagne, avec la prise du pou­voir par le fas­cisme, appuyé par de larges couches popu­laires poli­ti­que­ment arrié­rées de la ville et des cam­pagnes – évé­ne­ments qui pro­dui­sirent, dans cer­tains sec­teurs de l’intelligentsia social-démo­crate (Karl Mannheim, Erich Fromm) un pro­fond res­sen­ti­ment et une grande méfiance envers les « ten­dances irra­tion­nelles » et la « peur de la liberté » des grandes masses et, paral­lè­le­ment, chez les diri­geants com­mu­nistes, un replie­ment vers l’appareil du parti et un ren­for­ce­ment de l’autorité des « chefs » sur la « masse ».

c) Enfin, à cette époque (1927- 1935) com­men­çait à se cris­tal­li­ser le pro­ces­sus de bureau­cra­ti­sa­tion interne du mou­ve­ment com­mu­niste – le « sta­li­nisme » –, qui a atteint l’un de ses points culmi­nants en 1935, avec les procès de Moscou et la liqui­da­tion de l’ancienne direc­tion bol­ché­vique. Ces trois évé­ne­ments : recul des masses, vic­toire du fas­cisme et déve­lop­pe­ment du sta­li­nisme consti­tuent, à notre avis, la clé pour la com­pré­hen­sion de la méta­mor­phose des idées poli­tiques de Gramsci.

Un des symp­tômes les plus clairs de cette méta­mor­phose est sa posi­tion face aux thèses de R. Luxemburg, qui, expli­ci­te­ment approu­vées en 1919, sont main­te­nant clas­sées comme des théo­ries « hâti­ve­ment et même super­fi­ciel­le­ment » déve­lop­pées, à partir de l’expérience de 1905. Il reproche notam­ment à Rosa Luxemburg d’avoir sous-estimé les élé­ments « volon­taires » et orga­ni­sa­tion­nels de la lutte révo­lu­tion­naire, portée qu’elle était par ses pré­ju­gés « éco­no­mistes » et spon­ta­néistes ; elle abou­tit ainsi à une forme de déter­mi­nisme éco­no­mique rigide, aggravé par un véri­table « mys­ti­cisme his­to­rique » [56]. D’après les Notes sur Machiavelli, écrites par Gramsci en prison, le spon­ta­néisme, par­tant de pré­sup­po­si­tions méca­nistes, ignore la résis­tance de la « société civile » aux irrup­tions de l’élément éco­no­mique immé­diat (crises, etc.) et oublie que les pré­misses objec­tives ne conduisent à des consé­quences révo­lu­tion­naires que lorsqu’elles sont « acti­vées » poli­ti­que­ment par des partis et des hommes capables[57].

Pour le Gramsci de 1933, le parti doit exer­cer le rôle d’un « prince moderne », héri­tier légi­time de la tra­di­tion de Machiavel et des jaco­bins. En tant que tel, il « prend la place, dans les consciences, de la divi­nité ou de l’impératif caté­go­rique » et devient le point de réfé­rence pour défi­nir ce qui est utile ou nui­sible, ce qui est ver­tueux ou scé­lé­rat. Il a enfin une « fonc­tion de police pro­gres­siste » [58]. En d’autres termes : « Partant du prin­cipe de ce qu’il existe des diri­gés et des diri­geants, des gou­ver­nants et des gou­ver­nés, la vérité est que les ‘partis’ ont été jusqu’à pré­sent le moyen le plus adé­quat pour l’élaboration des diri­geants » [59].

L’organisation interne du parti révo­lu­tion­naire obéi­rait, à son tour, aux prin­cipes du cen­tra­lisme démo­cra­tique, défini comme « l’insertion conti­nuelle des élé­ments nais­sant du fond des masses dans la struc­ture solide de l’appareil de direc­tion » [60]. Cela implique néces­sai­re­ment une hié­rar­chie interne bien déli­mi­tée : à la base, un élé­ment diffus d’ « hommes com­muns, dont la par­ti­ci­pa­tion est carac­té­ri­sée par la dis­ci­pline et par la fidé­lité et non par l’esprit créa­teur » ; au sommet, le groupe diri­geant, « doté d’une force hau­te­ment cohé­rente, cen­tra­li­sa­trice et dis­ci­pli­nante, et peut-être pour cela inven­tive » ; entre les deux, un élé­ment inter­mé­diaire, qui arti­cule les extrêmes [61]. Ajoutons cepen­dant que Gramsci n’était pas insen­sible aux dan­gers d’un tel pro­gramme orga­ni­sa­tion­nel ». Ses cri­tiques à l’égard du « cen­tra­lisme bureau­cra­tique », des habi­tudes conser­va­trices des bureau­cra­ties diri­geantes et du féti­chisme alié­nant du parti [62] sug­gèrent, malgré tout, une cer­taine conti­nuité entre l’auteur des Notes sur Machiavelli et celui des édi­to­riaux de Ordine Nuovo.

Notes

[45] A. Gramsci sou­ligne le « para­doxe his­to­rique par lequel en Italie ce sont les masses qui poussent et ‘éduquent’ le Parti de la classe ouvrière et ce n’est pas le Parti qui guide et éduque les masses ». Il ajoute : « Ce parti socia­liste, qui se pro­clame guide et maître des masses, n’est pas autre chose qu’un pauvre notaire qui enre­gistre les opé­ra­tions exé­cu­tées spon­ta­né­ment par les masses » (Ordine Nuovo, Torino, Einaudi, 1954, pp. 161, 162). [46] A. Gramsci, Ordine Nuovo, op. cit., p. 399 : « La société com­mu­niste ne peut pas être construite impé­ra­ti­ve­ment, avec des lois et décrets : elle naît spon­ta­né­ment de l’activité his­to­rique de la classe ouvrière… ». Voir « Que veut Spartacus », in A. et D. Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin 1918-1919, Paris, Éditions Spartacus, 1949, pp. 89-98. [47] A. Gramsci, Ordine Nuovo, op. cit., p. 489. [48] Ibid., pp. 96, 124, 139. [49] Ibid., p. 95. [50] Ibid., p. 100. [51] Ibid., pp. 70, 127. [52] Ibid., p. 157. [53] Ibid., pp. 139-140. [54] Ibid., p. 178. [55] Voir C. Lefort, « Le mar­xisme et Sartre », Les Temps modernes, no 89, avril 1953, p. 1566. [56] A. Gramsci, Notes sur Machiavelli, Sulla Politisa e sullo Stato Modern, Torino, Einaudi, 1955, 4e edi­zione, p. 65. [57] Ibid., pp. 5, 66, 78. [58] Ibid., pp. 6-8, 26. [59] Ibid., p. 18. [60] Ibid., p. 76. [61] Ibid., p. 53. [62] Ibid., pp. 51, 76, 157.

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