Gramsci à Ottawa

Par , Mis en ligne le 03 avril 2011

À Ottawa, le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Stephen Harper semble voguer vers une pro­chaine vic­toire élec­to­rale. À la sur­prise géné­rale, le Premier Ministre a résisté à toutes les vagues. Cette « guerre de posi­tion » (au sens poli­tique du terme) est bien menée par la droite cana­dienne bien qu’une majo­rité de la popu­la­tion soit oppo­sée au projet de Stephen Harper. Comment expli­quer cette énigme ?

Il y a déjà 80 ans, Antonio Gramsci, un phi­lo­sophe de gauche ita­lien, ten­tait de com­prendre la per­sis­tance, voire la rési­lience des domi­nants. Comment se fait-il, deman­dait-il que l’État moderne reste contrôlé par une petite mino­rité de pri­vi­lé­giés alors que les domi­nés, la vaste majo­rité, ont le pou­voir, du moins sur papier, de s’imposer dans le cadre d’élections (rela­ti­ve­ment) libres et du plu­ri­par­tisme ?

Résilience de l’État

Ce fai­sant, Gramsci ten­tait de décor­ti­quer deux choses en même temps. D’une part disait-il, il faut ana­ly­ser les incroyables capa­ci­tés de cet État des domi­nants de se « déployer » dans le réel, tel une gigan­tesque toile d’araignée, qui s’étend jusqu’aux confins de la société, non seule­ment dans les dimen­sions éco­no­miques et poli­tiques, mais aussi dans la psyché et la culture des gens. À vrai dire, la domi­na­tion des élites est basée sur un sys­tème qui exis­tait avant l’État contem­po­rain, qui a pris forme dans les pre­miers bal­bu­tie­ments du capi­ta­lisme, et qui s’est par la suite raf­finé et déve­loppé (pen­dant quelques siècles) pour se consti­tuer en « machine éta­tique » moderne. Le rap­port entre État et domi­nants est donc intime, mais dia­lec­tique (et chan­geant), ce qui explique par ailleurs la capa­cité des domi­nants jus­te­ment de s’adapter : l’État peut être dic­ta­to­rial ou « démo­cra­tique » (avec un petit d), inerte ou dyna­mique (le new deal de Roosevelt), très marqué idéo­lo­gi­que­ment (c’est le cas avec les néo­con­ser­va­teurs cana­diens et états-uniens) ou par­tiel­le­ment « dési­déo­lo­gisé » (l’État « effi­cace » ), agres­sif et offen­sif envers les domi­nés (néo­li­bé­ral), ou com­pro­mi­sant et « soft » (le social-libé­ra­lisme). Gramsci com­pa­rait l’État domi­nant à un sys­tème de « tran­chées » (méta­phore mili­taire issue de l’expérience de la Première guerre mon­diale), où la domi­na­tion repose non pas sur un seul centre de com­man­de­ment où tout est cen­tra­lisé, mais sur un sys­tème com­plexe de défense, agis­sant à plu­sieurs niveaux simul­ta­né­ment dans la guerre, capable, de ce fait, d’« épui­ser » l’adversaire et de repous­ser des « assauts fron­taux ».

Hégémonie

En disant cela, Gramsci abor­dait un deuxième terme de l’équation. Il fai­sait une cri­tique, indi­recte si on peut dire, à la concep­tion domi­nante de la gauche qui pen­sait « ren­ver­ser » l’État d’une manière radi­cale et suc­cincte, soit par les élec­tions, soit par l’insurrection. Devant les échecs répé­tés de la gauche, Gramsci pré­co­ni­sait alors une « guerre de posi­tion » (une autre méta­phore mili­taire) où les domi­nés, pas à pas, doivent s’activer, non pas à « conqué­rir » l’État (conçu comme un lieu), mais à gagner l’« hégé­mo­nie », c’est-à-dire la supré­ma­tie au niveau des idées, de la culture, des valeurs « fon­da­men­tales ». Il pen­sait que ce tra­vail cultu­rel, cette grande « bataille des idées », pour­rait, à longue, saper, délé­gi­ti­mi­ser l’appareil de domi­na­tion et mettre de l’avant un autre projet de société. En fin de compte pour le phi­lo­sophe ita­lien, la trans­for­ma­tion sociale n’était pas un pro­ces­sus « sou­dain », un moment « cata­clys­mique », mais une longue série de batailles et d’accumulations.

La droite a appris de Gramsci

Depuis, le monde a bien changé. Effectivement les domi­nés, sur les jalons tracés par Gramsci, ont changé les rap­ports de force, sur­tout après la Deuxième Guerre mon­diale, en impo­sant le « grand com­pro­mis » qu’a bien expli­qué Karl Polanyi. En pra­tique, les domi­nés, par leurs luttes inces­santes, ont imposé de grandes réformes qu’on a connues sous divers labels : New Deal, Front popu­laire, État de bien-être social, révo­lu­tion tran­quille, etc. Mais au tour­nant des années 1980, le vent a tourné. Les domi­nants ont repris l’initiative. Dans le sillon des néo­li­bé­raux et plus tard des néo­con­ser­va­teurs, ils ont infil­tré l’idée que le grand com­pro­mis key­né­sien devait être relé­gué, que l’État devait se désen­ga­ger de ses fonc­tions sociales pour se recen­trer sur ses fonc­tions de contrôle et de répres­sion. En fin de compte, cette vaste offen­sive de la droite se fait d’une manière que Gramsci avait évoqué. C’est une bataille d’idées, « pour le cœur et l’esprit », et qui se fait dans le domaine de la culture, via non seule­ment le « noyau cen­tral » de l’État, mais aussi dans le vaste réseau de ce qu’Althusser appe­lait les « appa­reils idéo­lo­giques d’État », qui sont en fin de compte les ins­ti­tu­tions au centre de la repro­duc­tion, tel le sys­tème sco­laire, les médias, les grands appa­reils cultu­rels et même plus lar­ge­ment le tissu com­mu­nau­taire, asso­cia­tif, cultu­rel. Ce réseau ne fait pas que pro­duire et dif­fu­ser des idées et des valeurs, il orga­nise le pro­ces­sus de socia­li­sa­tion poli­tique per­met­tant l’intériorisation par les indi­vi­dus du prin­cipe de domi­na­tion. Dans ce vaste fais­ceau, la tâche est de recen­trer le sys­tème de pensée vers des réfé­rences, des outils nor­ma­tifs (régle­men­ta­tions et lois), des lieux de contrôle qui dis­til­lent, orga­nisent, pro­meuvent le même mes­sage : l’individualisme pos­ses­sif, la méfiance des autres, la com­pé­ti­tion à tout crin, le res­pect de l’autorité, etc. En opé­rant ce tour­nant, la droite a mar­gi­na­lisé les véhi­cules tra­di­tion­nels de la culture des domi­nés, comme les partis de gauche, les syn­di­cats, les intel­lec­tuels pro­gres­sistes.

Le projet révolutionnaire de Stephen Harper

Essayons main­te­nant de com­prendre ce pro­ces­sus au niveau cana­dien. Le Parti Conservateur a été dans l’opposition, plus ou moins, pen­dant 50 ans, devant un grand parti cen­triste (le Parti Libéral), mieux en mesure de gérer le « grand com­pro­mis », sur la base d’une régu­la­tion sociale rela­ti­ve­ment stable et sur des taux de crois­sance éco­no­mique basée sur l’élargissement du marché inté­rieur et l’endettement des ménages des classes moyennes et popu­laires. Mais aujourd’hui, cette régu­la­tion incar­née ne semble plus per­ti­nente pour les domi­nants et ainsi est créé un espace pour un nou­veau projet poli­tique, « révo­lu­tion­naire » au sens où il ne s’agit pas d’une simple alter­nance, mais d’une véri­table restruc­tu­ra­tion du pou­voir. Sur le plan « géo­po­li­tique », le projet est assez simple : ali­gner, tota­le­ment s’il le faut, le Canada sur les États-Unis et consti­tuer la « for­te­resse Amérique du Nord », en misant sur le fait qu’à cette échelle conti­nen­tale, les domi­nants cana­diens sont moins vul­né­rables que s’ils sont confi­nés seule­ment à l’espace cana­dien. Sur le plan géo éco­no­mique, il faut recen­trer la repro­duc­tion du capi­tal autour de deux axes, l’axe finan­cier d’une part, struc­turé autour des grandes ins­ti­tu­tions finan­cières de Toronto, et l’axe des res­sources d’autre part, notam­ment (mais pas exclu­si­ve­ment) les res­sources éner­gé­tiques de l’ouest et du Grand Nord. Sur le plan de la ges­tion poli­tique enfin, il faut dépla­cer le « centre de gra­vité » vers l’Ouest, sur une sorte d’alignement Toronto-Calgary. Certes, il s’agit d’un projet, et non d’une situa­tion stable, qui dépend de plu­sieurs fac­teurs, mais qui appa­raît pré­sen­te­ment aux domi­nants comme une stra­té­gie « gagnante » pour sta­bi­li­ser leur domi­na­tion.

Le dilemme gramscien

Revenons à Gramsci. Comment faire passer un tel projet ? En fin de compte, la majo­rité de la popu­la­tion, com­po­sée de classes moyennes et popu­laires, n’est pas en accord. Et c’est là que la « guerre de posi­tion » entre en jeu. Avec l’aide d’une petite armée de jeunes intel­lec­tuels et tech­no­crates issus du sec­teur privé, formés dans les uni­ver­si­tés états-uniennes, Harper per­siste et signe. D’instinct, il pressent qu’il faut pro­cé­der pas à pas, minu­tieu­se­ment et métho­di­que­ment, en menant la bataille des idées. Il faut constam­ment désta­bi­li­ser l’adversaire, le forcer à se mettre sur son propre ter­rain. Par exemple, en manœu­vrant pour que le Parti Libéral se mette à appuyer le virage tout sécu­ri­taire et ainsi se perdre lui-même. Parallèlement, cette stra­té­gie implique de foncer tout azimut via des attaques agres­sives dans des médias amé­ri­ca­ni­sés, qui traitent les adver­saires de cette amé­ri­ca­ni­sa­tion de « traîtres » et de « lâches ». Mais au Québec sur­tout, cette idée passe mal, bien qu’elle soit promue par plu­sieurs grands médias et des think-tank comme l’Institut éco­no­mique de Montréal, et de plus en plus, par des sec­teurs impor­tants des partis poli­tiques comme le Parti Libéral du Québec, l’ADQ et même le PQ. Malgré tout, la droite tente de s’imposer à partir de cer­tains prin­cipes-clés : « Le sec­teur public » est le pro­blème, et non la solu­tion » ; Il faut plus de pri­va­ti­sa­tion » ; « Il faut par­ti­ci­per à la guerre « de civi­li­sa­tions » contre le tiers-monde récal­ci­trant » ; « Il faut se débar­ras­ser des para­sites du Plateau Mont-Royal, des ges­tion­naires de la fonc­tion publique, des ensei­gnants, des syn­di­cats ». Et ainsi de suite.

Remettre le Québec à sa « place »

Pour les gram­sciens de droite, il y a un autre enjeu. L’adversaire prin­ci­pal, le grand com­pro­mis key­né­sien, est étroi­te­ment asso­cié au Québec avec la révo­lu­tion tran­quille et avec le projet d’émancipation natio­nale qui s’est à toutes fins pra­tiques com­biné aux luttes et aux reven­di­ca­tions sociales. Il faut donc, dans l’optique de Stephen Harper, briser cela aussi. Pour cela, il faut asso­cier à cette œuvre les ges­tion­naires du statu quo, en par­ti­cu­lier cer­tains seg­ments des classes moyennes « déclas­sées », et qui croient jus­te­ment que les gens du Plateau Mont-Royal sont un « ennemi à abattre » (c’est ce vote de droite que tentent de s’arracher sur la scène pro­vin­ciale les lam­beaux de l’ADQ, mais sur­tout le PLQ et le PQ). M. Harper a cepen­dant une carte encore plus impor­tante dans son jeu. En effet, la grande bour­geoi­sie qué­bé­coise, que Jacques Parizeau et d’autres avaient espéré entraî­ner dans une grande coa­li­tion arc-en-ciel pour la sou­ve­rai­neté, se range dans le camp néo­con­ser­va­teur, pro-États-Unis et pro néo­li­bé­ra­lisme, en pen­sant qu’elle pour­rait mieux défendre ses inté­rêts dans cet ensemble plutôt que dans un projet de relance de la révo­lu­tion tran­quille. Ainsi, avec patience et déter­mi­na­tion, avec un peu de chance aussi, les révo­lu­tion­naires de droite, espèrent réus­sir, du moins à court terme, leur projet « gram­scien. Est-ce que l’aventure va s’arrêter là ? Certainement pas. Mais ça, c’est une autre his­toire.


Par :
François Cyr
(pro­fes­seur au Cegep Ahuntsic) et
Pierre Beaudet (pro­fes­seur à l’Université d’Ottawa)

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