George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 (de Louis Gill)

Par Mis en ligne le 23 octobre 2012


Louis Gill, Georges Orwell. De la guerre civile espa­gnole à 1984, Montréal, LUX édi­teur, 2011.

Parler de George Orwell, de son œuvre, et rap­pe­ler qu’il fut éga­le­ment partie pre­nante de la guerre d’Espagne en s’engageant dans les milices du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) n’est pas chose nou­velle. Mais la force du livre de Louis Gill, c’est la clarté avec laquelle il expose sa thèse cen­trale : Georges Orwell s’est ins­piré direc­te­ment de son expé­rience pen­dant la guerre d’Espagne pour écrire La Ferme des Animaux et 1984. Le voca­bu­laire même de ses livres, les concepts qu’ils déve­loppent et leurs intrigues repro­dui­sant l’opposition entre Trotsky et Staline, doivent tout à l’expérience d’Orwell en Espagne.

L’ouvrage est découpé en deux par­ties. La pre­mière offre une syn­thèse par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace et sti­mu­lante du conflit espa­gnol. Décrivant la situa­tion de l’Espagne depuis sa tar­dive et limi­tée révo­lu­tion indus­trielle, jusqu’à la fin de la guerre civile en 1939, elle sait sur­tout éclai­rer par les faits la réa­lité de la guerre menée à l’intérieur du camp répu­bli­cain.

La guerre civile fut en effet avant tout une révo­lu­tion. Gill rap­pelle l’importance de celle-ci dans le contexte mon­dial de l’époque. Elle sus­cita une peur dans la bour­geoi­sie euro­péenne mais aussi chez Staline et la bureau­cra­tie sovié­tique, expli­quant l’implication de l’URSS. Trop sou­vent pré­sen­tée comme le conflit avant-cou­reur de l’affrontement entre démo­cra­tie et fas­cisme, c’est-à-dire comme une pré-édi­tion en minia­ture de la Seconde guerre mon­diale, la guerre d’Espagne fut avant tout un conflit de classe, un conflit poli­tique.

Pour Staline, l’enjeu n’était rien de moins que de main­te­nir son hégé­mo­nie sur les partis de gauche en Europe. La for­mule du « socia­lisme dans un seul pays », slogan avancé par Staline dès 1924 comme arme de guerre contre Trotsky, consti­tuait le socle idéo­lo­gique de son pou­voir. Son atti­tude pro­cé­dait éga­le­ment du juge­ment fort cynique selon lequel la réus­site d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire en Europe de l’Ouest, dans des pays capi­ta­listes avan­cés, aurait été la ruine de ses pré­dic­tions, de ses choix et in fine, la remise en ques­tion de son pou­voir et de celui – limité à l’époque – de l’URSS.

Le Parti Communiste Espagnol et ses alliés furent donc les acteurs majeurs du pas­sage de la Révolution sociale ini­tiale à une « nor­ma­li­sa­tion » qui enten­dait réta­blir une répu­blique bour­geoise, y com­pris avec l’aide des partis bour­geois et des milieux d’affaires – notam­ment bri­tan­niques et amé­ri­cains. Gill, en citant des sources pri­maires, appuie cette démons­tra­tion et rap­pelle ainsi aisé­ment ce que Staline aurait eu à perdre en cas de vic­toire des Républicains. Républicains qui, rap­pe­lons-le, étaient majo­ri­tai­re­ment affi­liés aux partis anar­chistes, au POUM ou aux partis socia­listes. A part ces der­niers (le PSUC) qui s’alignent sur le PCE, les anar­chistes et le POUM seront liqui­dés.

Dès le mois de mai 1937, des com­bats vio­lents opposent à Barcelone le camp sta­li­nien aux par­ti­sans de la révo­lu­tion sociale immé­diate (col­lec­ti­vi­sa­tion, auto­ges­tion). La Catalogne étant de fait contrô­lée par ses der­niers (CNT-FAI, UGT, POUM), la révo­lu­tion sociale avait ten­dance à s’étendre pro­gres­si­ve­ment de la Catalogne à l’Aragon. De fait, au mois d’août 1937, le POUM est inter­dit et la CNT-FAI se trouve exclue de toutes les direc­tions. Nombreux seront ces mili­tants liqui­dés par des tri­bu­naux ou des exé­cu­tions illé­gales. Ce qui est sou­vent pré­senté comme une dés­union dom­ma­geable à la pour­suite de la guerre était de fait une ini­tia­tive sovié­tique prise déli­bé­ré­ment, assu­rant ainsi à terme la défaite de la République.

Cette poli­tique sovié­tique peut s’expliquer éga­le­ment par la volonté de Staline de conclure des alliances mili­taires avec la France et le Royaume-Uni face à la menace gran­dis­sante de l’Allemagne hit­lé­rienne, cette pré­oc­cu­pa­tion pri­mant sur un sou­tien à une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne inter­na­tio­nale qui ris­que­rait de lui alié­ner ces pays.

Des tech­niques sta­li­niennes désor­mais bien connues – noyau­tage de la police, de l’armée, usage de la ter­reur, de l’assassinat, notam­ment d’Andreu Nin leader du POUM, réécri­ture de l’histoire, procès tru­qués, mais aussi créa­tions d’un PCE de masse grâce à une aide essen­tielle mais condi­tion­née – furent expé­ri­men­tées en Espagne avec une effi­ca­cité cer­taine. Cette hégé­mo­nie sovié­tique fut pos­sible parce que l’URSS était le seul pays vers lequel la République espa­gnole pou­vait se tour­ner pour obte­nir de l’aide et des armes. La déci­sion de non-inter­ven­tion du gou­ver­ne­ment du Front Populaire fran­çais fut de ce point de vue déci­sif pour assu­rer la montée rapide du PCE.

Le pres­tige de l’URSS, et donc du PCE, vint en effet en Espagne, de l’aide – pour­tant limi­tée en armes, en chars, en maté­riel de guerre et en hommes – qu’elle était la seule à assu­mer. Les bri­gades inter­na­tio­nales étaient éga­le­ment lar­ge­ment com­po­sées de com­mu­nistes « ortho­doxes », et rapi­de­ment sous le contrôle des sta­li­niens. Cette aide lui permit d’assurer le contrôle de la révo­lu­tion espa­gnole, puis de déca­pi­ter les partis anar­chistes et mar­xistes – comme le relate Orwell dans Hommage à la Catalogne ou Ken Loach dans Land and Freedom.

Ce livre qui méri­te­rait d’être placé entre toutes les mains est à la fois syn­thé­tique, effi­cace, contex­tua­lisé et docu­menté. Il sait rap­pe­ler au lec­teur les rap­ports de force et notam­ment l’importance des partis com­mu­nistes sta­li­ni­sés dans les milieux de gauche, y com­pris anglais, et la faci­lité des intel­lec­tuels à tomber dans une men­ta­lité « cam­piste », favo­rable ou com­plai­sant vis-à-vis du tota­li­ta­risme sta­li­nien. Louis Gill rap­pelle d’ailleurs une des leçons déci­sives qu’Orwell pro­posa de son expé­rience en Espagne grâce à une de ses cita­tions :

« Tôt dans ma vie, j’ai remar­qué qu’aucun évé­ne­ment n’est jamais relaté avec exac­ti­tude dans les jour­naux, mais en Espagne, pour la pre­mière fois, j’ai lu des articles de jour­naux qui n’avaient aucun rap­port avec les faits, ni même l’allure d’un men­songe ordi­naire. J’ai vu l’histoire rédi­gée non pas confor­mé­ment à ce qui s’était réel­le­ment passé, mais à ce qui était censé s’être passé selon les diverses « lignes de parti ». Ce genre de choses me ter­ri­fie, parce qu’il me donne l’impression que la notion même de vérité objec­tive est en train de dis­pa­raître de ce monde. »

La capa­cité à consi­dé­rer la vérité objec­tive comme un concept dépassé, à s’en tenir à une ver­sion fal­si­fiée, à réécrire l’histoire aux dépens des faits, voilà des pra­tiques intel­lec­tuelles qui nous concernent tou­jours.

Le croi­se­ment de la réa­lité his­to­rique, des lettres et écrits d’Orwell offre non seule­ment une bien meilleure com­pré­hen­sion d’un moment déci­sif pour l’histoire de l’Europe, mais, comme tous les ouvrages impor­tants, invite à de nou­velles réflexions. Soulignant le rôle déci­sif des intel­lec­tuels, Orwell nous offre une clef pour com­prendre les racines de notre monde post-moderne. Luc Boltanski a pu décrire 1984 comme un ouvrage de socio­lo­gie décri­vant une idéo­lo­gie pour domi­nant (le régime de « l’Angsoc » du roman). Gill nous rap­pelle sur­tout qu’il s’agit d’une pré­fi­gu­ra­tion sai­sis­sante de la réa­lité actuelle, tant celle-ci puise dans notre passé immé­diat.

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Pierre Hodel

02/10/2012 – 12:29

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