G8, G20 : des mises en scènes de la puissance des grands de ce monde

entretien avec Francis Dupuis-Déri

Par Mis en ligne le 02 novembre 2010

À l’issue de la réunion du G20 de Séoul (11 et 12 novembre 2010) la France en pren­dra la pré­si­dence, et accueillera plu­sieurs som­mets (G8, G20, G20 thé­ma­tiques en 2011). À tra­vers l’exemple du Canada, Francis Dupuis-Déri revient sur l’utilisation de tels ras­sem­ble­ments par les « grands de ce monde », comme une mise en scène de leur puis­sance – jusque dans la répres­sion et le déve­lop­pe­ment des dis­po­si­tifs sécuritaires.

Mouvements : Le Canada a accueilli le G8 et le G20 (25-27 juin) dans la région de Toronto. Qu’en rete­nir, aussi bien au niveau inter­na­tio­nal qu’au niveau de l’utilisation qui en a été faite par le gou­ver­ne­ment fédé­ral et Stephen Harper au niveau du Canada ?

Francis Dupuis-Déri : Les dis­cus­sions au Canada et au Québec qui ont suc­cédé à ces deux som­mets ont sur­tout été mobi­li­sées par la ques­tion de la répres­sion poli­cière. Il faut savoir qu’environ 1 200 per­sonnes ont été inter­pel­lées dans les rue de Toronto. Il s’agit d’une des plus impor­tante arres­ta­tion de masse à frap­per le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste en Occident. C’est sur­tout à ce sujet qu’il y a eu débat, après les sommets.

Cela dit, les obser­va­teurs s’entendaient pour dire que les dis­cus­sions entre digni­taires n’avaient abouti à rien de tan­gible, et que cette ren­contre ne repré­sen­tait qu’une étape vers d’autres som­mets plus impor­tants. Quant au Premier ministre cana­dien, Stephen Harper, il faut savoir qu’il dirige le gou­ver­ne­ment le plus conser­va­teur qu’a connu le pays depuis mémoire d’homme, ou de femme… Les conser­va­teurs qui ont gou­verné le Canada dans les années 1980, proches de Ronald Reagan aux États-Unis, s’intéressaient sur­tout à l’économie. On leur doit les accords de « libre échange » entre le Canada et es États-Unis, puis la fameuse zone de libre échange nord-amé­ri­caine, qui inté­grait aussi l’économie mexi­caine, et dont l’entrée en vigueur le 1er jan­vier 1994 a été mar­quée par le sou­lè­ve­ment des zapa­tistes. Or le conser­va­tisme de Stephen Harper est beau­coup plus dur, c’est-à-dire qu’il s’agit à la fois d’une droite éco­no­mique, morale et reli­gieuse. La base élec­to­rale se situe sur­tout dans les pro­vinces des prai­ries. L’Ontario, et sur­tout la ville de Toronto, reste réfrac­taire au conser­va­tisme. Le Sommet du G20 était consi­déré comme un joujou de Stephen Harper, et n’a donc pas été accueilli avec beau­coup d’enthousiasme dans la métro­pole cana­dienne. Personne du côté pro­gres­siste n’a été dupé par les pré­ten­tions de Stephen Harper à s’intéresser sérieu­se­ment à la santé des femmes, lui qui depuis des années pra­tique des cou­pures dras­tiques dans les pro­grammes de sub­ven­tion pour les groupes féministes.

De toutes façons, selon moi, ces grands som­mets sont avant tout des mises en scène que les grands de ce monde s’organisent pour se donner en spec­tacle, pour expri­mer leur puis­sance. Les négo­cia­tions se déroulent dans d’autres espaces : il s’agit de pro­ces­sus qui filent sur plu­sieurs années et s’articulent sur des axes bila­té­raux et mul­ti­la­té­raux, dans des forums beau­coup plus dis­crets, entre repré­sen­tants de minis­tères stra­té­giques, par exemple, mais aussi au sein d’institutions inter­na­tio­nales comme le Fonds moné­taires inter­na­tio­naux et la Banque mon­diale, ou des tri­bu­naux administratifs.

Mouvements : Que rete­nir du côté des mobi­li­sa­tions citoyennes ? Quelles reven­di­ca­tions et exi­gences res­sor­taient le plus ? Y a-t-il une évo­lu­tion de ces reven­di­ca­tions au cours des der­nières années ? Malgré un spectre très large d’organisations qui avaient appelé à plu­sieurs ini­tia­tives, com­ment expli­quer que le forum alter­na­tif, le Sommet des Peuples, ou la mani­fes­ta­tion du 26 juin à Toronto n’aient pas drainé beau­coup plus de monde ? Doit-on parler d’une mobi­li­sa­tion en demi-teinte, notam­ment du côté qué­bé­cois, alors que dans le même temps les déci­sions sécu­ri­taires (1 mil­liard de dol­lars de dépense) d’Harper ont beau­coup fait jaser et auraient pu inci­ter à une mobi­li­sa­tion au delà du spectre mili­tant ? La coa­li­tion cana­dienne n’était-elle qu’une coa­li­tion de façade ? Ou bien cela signi­fie-t-il que ces orga­ni­sa­tions ne sont pas (plus) en mesure de mobi­li­ser lar­ge­ment la société canadienne ?

F. D-D. : Les mobi­li­sa­tions et les dis­cours contes­ta­taires du Sommet des peuples, qui s’est tenu quelques jours avant le Sommet du G20, repre­naient les thèmes clas­siques du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, soit la jus­tice éco­no­mique, les droits humains et les liber­tés fon­da­men­tales, avec une atten­tion par­ti­cu­lière à l’environnement et aux chan­ge­ments cli­ma­tiques. La semaine pré­cé­dant le Sommet du G20 a été ponc­tuée par des mani­fes­ta­tions de faibles ampleurs, orga­ni­sée par le Toronto Community Mobilization Network, un réseau asso­cia­tif auquel par­ti­cipe l’Ontario Coalition Against Poverty (OCAP). Une jour­née a été consa­crée aux reven­di­ca­tions des nations amé­rin­diennes, une pro­blé­ma­tiques propre aux Amériques et à l’État cana­dien qui entre­tient un rap­port post­co­lo­nial avec les nations autoch­tones qui peuplent son ter­ri­toire. La mani­fes­ta­tion la plus impor­tant du Toronto Community Mobilization Network avait pour thème les luttes anti-oppres­sion : elle a eu lieu le ven­dredi, soit la veille de la grande mani­fes­ta­tion appe­lée par les syn­di­cats et les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales, et comp­tait entre 1 500 et 2 000 per­sonnes, qui ont défilé dans les rues de Toronto enca­drées par des cen­taines de poli­ciers en tenue anti-émeute.

Du côté du Québec, la montée vers Toronto a été orches­trée par la Convergence des luttes anti­ca­pi­ta­listes 2010 (CLAC2010), formée pour l’occasion et qui mar­quait une renais­sance ponc­tuelle de la CLAC qui avait orga­nisé les mani­fes­ta­tions radi­cales contre le Sommet des Amériques à Québec, en 2001, mais qui s’était dis­soute en 2005. La CLAC 2010, dont les prin­cipes orga­ni­sa­tion­nels et d’action s’inspirent de l’Action mon­diale des peuples (AMP), est par­ve­nue a mobi­li­ser envi­ron 1 000 per­sonnes du Québec, prin­ci­pa­le­ment de Montréal (à 6 heures de route de Toronto). Cette mobi­li­sa­tion radi­cale était diver­si­fiée : des anti­ca­pi­ta­listes (anar­chistes et com­mu­nistes), des anti­ra­cistes, une Coalition fémi­niste radi­cale, des queers, et des acti­vistes de la mou­vance radi­cale du mou­ve­ment étu­diant. Les orga­ni­sa­tions mili­tantes plus ins­ti­tu­tion­nelles du Québec, comme le mou­ve­ment syn­di­cal ou le mou­ve­ment fémi­niste, n’ont pas jugé utile de se mobi­li­ser pour effec­tuer le voyage à Toronto.

Le contexte était à la fois favo­rable et défa­vo­rable aux mobi­li­sa­tions. C’est à un pre­mier ministre cana­dien Jean Chrétien, ou à ses conseillers, que l’on doit, après le chaos du Sommet du G8 à Gênes, en 2001, cette manoeuvre d’évitement qui a consisté pen­dant près de 10 ans à tenir les grands som­mets dans des zones iso­lées. Le Sommet du G8 sui­vant Gênes, soit en 2002, était pré­sidé par le Canada et s’est déroulé dans les Montagnes Rocheuses. La ville la plus proche de l’événement, Calgary, est un bas­tion de la droite cana­dienne, et le siège de l’industrie pétro­lière du pays ; c’est tout de même là que la gauche cana­dienne avait décidé de se mobi­li­ser contre le Sommet du G8, retran­ché dans les mon­tagnes. Les mani­fes­ta­tions ont été minus­cules à Calgary, ne comp­tant que quelques cen­taines de per­sonnes. Les mou­ve­ments sociaux du Québec de sen­si­bi­lité anar­chiste avaient pris la déci­sion de mani­fes­ter non pas à Calgary (à plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres), mais à Ottawa, la capi­tale cana­dienne, d’accès beau­coup plus facile. Au final, les mani­fes­ta­tions à Ottawa avaient été plus impor­tantes que celles à Calgary.

Depuis lors, la stra­té­gie d’évitement pré­co­ni­sée par les élites a plutôt bien fonc­tionné, malgré des mani­fes­ta­tions impor­tantes contre le Sommet du G8 en Écosse en 2005, et en Allemagne en 2007. Sur une île à 40 miles marins du conti­nent, le Sommet du G8 aux États-Unis en 2004 n’avait pro­vo­qué que des mani­fes­ta­tions de quelques cen­taines de per­sonnes, bien impuis­santes sur les rives du conti­nent, tout comme le Sommet du G8 en Italie l’année der­nière, perdu dans la région des Abruzzes récem­ment dévas­tée par un trem­ble­ment de terre.

Or c’est un autre pre­mier ministre cana­dien, Stephen Harper, qui a décidé de reve­nir à la tra­di­tion des Sommets en plein centre ville. Avec l’excuse de la lour­deur logis­tique d’un G20, il a décidé d’organiser ce sommet au coeur de Toronto, la plus grande ville du Canada. Il ne pou­vait man­quer d’y avoir des mobi­li­sa­tions. Du point de vue de l’Europe ou de la France, les mani­fes­ta­tions sem­blaient sans doute bien modestes : la mani­fes­ta­tion du samedi, appe­lée par les cen­trales syn­di­cales et les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales, n’a attiré qu’environ 20 000 per­sonnes dans les rues. Un échec ? À voir. Premièrement, l’annonce qu’il y aurait un Sommet du G20 est tombée tar­di­ve­ment. Deuxièmement, l’événement avait lui au milieu de l’été, après la fin de l’année col­lé­giale et uni­ver­si­taire, sapant d’autant la capa­cité de mobi­li­sa­tion du mou­ve­ment étu­diant. Troisièmement, les mou­ve­ments sociaux ins­ti­tu­tion­nels (syn­di­cats, paci­fistes, fémi­nistes, etc.) en Ontario et dans le Canada hors Québec n’ont pas de capa­ci­tés de mobi­li­sa­tion très éle­vées. Et puis, les médias ont bien insisté pour rap­pe­ler que 1 mil­liard de dol­lars seraient gas­pillés en mesure de sécu­rité, ce qui a pu éga­le­ment avoir un effet dissuasif.

Quelques jours avant le sommet, un com­mu­ni­qué de l’organisation de la grande mani­fes­ta­tion des syn­di­cats et des orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales révi­sait à la baisse ses pré­vi­sions : on n’attendait plus 10 000 per­sonnes, mais peut-être 7 000, avec de la chance. C’est pour dire que l’optimisme n’était pas débordant…

Malgré ces obs­tacles, je tire un bilan plutôt posi­tif des mobi­li­sa­tions. Les cen­trales syn­di­cales et les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales ont fina­le­ment attiré trois fois plus de per­sonnes que prévu. Mais aussi : de petites mani­fes­ta­tions se sont dérou­lées tous les jours de la semaine pré­cé­dant le sommet. Puis les trois jours du Sommet du G20 ont été ponc­tués par de nom­breuses mani­fes­ta­tions : une masse cri­tique (mani­fes­ta­tion à vélo) d’environ 1 000 cyclistes, des mani­fes­ta­tions plus ou moins spon­ta­nées devant le centre de déten­tion, des attrou­pe­ments devant les clô­tures de sécu­rité, le tout malgré le dis­po­si­tif répres­sif poli­cier, et par­fois des bor­dées de pluie. Enfin, le centre des médias alter­na­tifs a très bien fonctionné.

Du côté des tac­tiques, la mobi­li­sa­tion aurait pu être plus diver­si­fiée et dyna­mique. Il n’y a pas eu d’opération de blo­cage, et le « tent city » (cam­pe­ment dans un parc) d’une seule nuit a été plutôt modeste. Quant à la street party « Saturday Night Fever », prévue le samedi soir après la grande mani­fes­ta­tion, elle a été annu­lée en catas­trophe, les poli­ciers ayant quelques heures aupa­ra­vant com­mencé à pro­cé­der à des arres­ta­tions en masse.

Le Black Bloc, qui comp­tait envi­ron 150 membres, dont de nom­breuses femmes, a été par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace. Après avoir marché avec le cor­tège anti­ca­pi­ta­liste dans la grande mani­fes­ta­tion des syn­di­cats et des orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales, et tenté mol­le­ment de forcer des lignes de poli­ciers pour avan­cer vers les clô­tures de sécu­rité, il s’est déta­ché de la foule suivi par des cen­taines de sym­pa­thi­santes et sym­pa­thi­sants, et a filé dans les rues com­mer­ciales pour lancer des frappes contre des sym­boles du capi­ta­lisme : vitrines de McDonald’s, de GAP, Nike et de banques. À noter deux cibles qui rele­vaient plutôt d’une cri­tique anti­pa­triar­cale : un com­merce de la firme American Apparel, dont la vitrine a écla­tée et dont les man­ne­quins ont été cou­verts de merde, et un bar de dan­seuses nues, dont la vitrine a été sac­ca­gée. Quatre voi­tures de la police ont été incen­diées, mais il n’y a pas eu d’affrontement avec les poli­ciers. Si l’on oublie que le Black Bloc a com­mencé par mani­fes­ter dans la foule, plutôt que d’apparaître de manière auto­nome dans un coin de la ville, on peut dire que le Black Bloc de Toronto a renoué avec le choix du Black Bloc de Seattle, dix ans aupa­ra­vant : éviter la confron­ta­tion avec la police, et donc les arres­ta­tions, et éviter de mettre en danger les autres mani­fes­tantes et mani­fes­tants en agis­sant au loin, ciblant des sym­boles de l’oppression et de l’exploitation. Et comme par le passé, des figures média­ti­sées du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, ici Judy Rebick, entre autres, ont mal­heu­reu­se­ment dénoncé publi­que­ment le Black Bloc, l’accusant de s’être fait piéger en incen­diant les voi­tures de la police (alors que ce ne sont pas les acti­vistes du Black Bloc qui ont posé ce geste) et d’être ins­tru­men­ta­li­sés par la police pour jus­ti­fier la répression.

S’il y a avait bien des acti­vistes des États-Unis qui avaient tra­versé la fron­tière pour rejoindre Toronto, il est dom­mage que le Forum social amé­ri­cain se soit tenu, au même moment, à Détroit ; mais cet évé­ne­ment avait été pla­ni­fié bien avant l’annonce que le Sommet du G20 se tien­drait à Toronto, et le temps a manqué pour modi­fier les plans.

Mouvements : Revenons sur la défer­lante sécu­ri­taire orga­ni­sée par le gou­ver­ne­ment Harper : des zones inter­dites immenses, des dizaines de mil­liers de poli­ciers et mili­taires mobi­li­sés, des pro­vo­ca­tions et infil­tra­tions, etc… Pourquoi cette volonté d’empêcher un dérou­le­ment tran­quille de ces mani­fes­ta­tions qui étaient loin de pou­voir blo­quer le G20 ou le G8 ? S’agit-il d’habituer les popu­la­tions à la poli­cia­ri­sa­tion ultra-sécu­ri­taire des socié­tés et à un climat de peur ? Comment inter­pré­ter les réac­tions assez hos­tiles de la popu­la­tion, au moins à tra­vers les son­dages publics réa­li­sés à cette occa­sion ? Faut-il y voir un sur­saut citoyen démo­cra­tique ou une simple expres­sion assez éloi­gnée des pré­oc­cu­pa­tions quotidiennes ?

F. D-D : Il est risqué d’essayer de com­prendre les choix des auto­ri­tés poli­tiques et poli­cières en ne dis­po­sant que d’intuitions, ou en inter­pré­tant leurs actions et leurs dis­cours. Le budget de 1 mil­liards de dol­lars est le plus élevé de toute l’histoire cana­dienne, en matière de mesure de sécu­rité, et le plus élevé — et de loin — des bud­gets de sécu­rité pour des som­mets du G8 ou du G20. Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Stephen Harper est obsédé par les ques­tions de sécu­rité : il est favo­rable à la guerre en Afghanistan, mais aussi au dur­cis­se­ment des peines de prison, etc. La guerre en Afghanistan sert d’excuse pour le plus impor­tant réin­ves­tis­se­ment pour l’armée cana­dienne depuis au moins 30 ans. Le même phé­no­mène a été constaté pour les som­mets du G8 et G20 : il s’agissait d’une excuse pour inves­tir mas­si­ve­ment dans les corps poli­ciers, et une bonne partie de cette somme consti­tue en fait des inves­tis­se­ments à long terme.

Cela dit, la répres­sion a été réelle et a eu des effets réels. Le réseau des anar­chistes onta­riens a été infil­tré pen­dant au moins un an par deux poli­ciers, qui ont enre­gis­tré des réunions pré­pa­ra­toires et pro­cédé à l’arrestation de 17 « lea­ders », sur qui pèsent de graves accu­sa­tions. Évidemment, comme le mou­ve­ment fonc­tionne de manière non hié­rar­chique et décen­tra­lisé, ce coup de filet quelques heures avant la grande mani­fes­ta­tion n’a pas cassé l’ardeur des acti­vistes. Mais des ques­tions se posent quant à la culture de la sécu­rité dans le milieu mili­tant radi­cal : les acti­vistes oublient trop sou­vent que tout ce qui est dit en réunion peut être écouté, et même enregistré…

En termes d’arrestations, envi­ron 80% des 1 200 per­sonnes inter­pel­lées ont été relâ­chées sans accu­sa­tion. Elles intentent un recours col­lec­tif de plu­sieurs dizaines de mil­lions de dol­lars contre la Ville de Toronto et son ser­vice de police. Cette pro­cé­dure devra s’éterniser pen­dant de longues années.

Plusieurs per­sonnes sont reve­nues de Toronto en état de choc post-trau­ma­tique. Des comi­tés d’appui légaux et un comité d’aide psy­cho­lo­gique ont été mis sur pied, et des mani­fes­ta­tions ont été orga­ni­sées très rapi­de­ment à Toronto (plus de 1 000 per­sonnes devant le quar­tier géné­ral de la police, le len­de­main du Sommet, avec des dis­cours de Naomi Klein et de Judy Rebick), ainsi que dans plu­sieurs villes au Canada.

Certainement, cette répres­sion dis­sua­dera plu­sieurs de redes­cendre dans la rue ; mais d’autres témoignent au contraire de leur radi­ca­li­sa­tion suite à cette répres­sion. Il me semble impor­tant, tout en res­tant soli­daire des per­sonnes arrê­tées, de cher­cher à rap­pe­ler le succès des mobi­li­sa­tions et des mani­fes­ta­tions, quelque peu oublié lorsqu’on l’on ne parle que de la répression.

Enfin, l’ampleur de la répres­sion a encou­ragé de nom­breuses orga­ni­sa­tions poli­tiques qui ne s’étaient pas enga­gées dans les mobi­li­sa­tions contre le G20 a prendre posi­tion publi­que­ment pour dénon­cer la répres­sion, exiger des expli­ca­tions (une enquête publique, par exemple), et par­ti­ci­per à l’appui juri­dique. De nou­velle enti­tés poli­tiques se forment, par­fois dans des pers­pec­tives peu radi­cales et plutôt libé­rales, comme « Pas de démo­cra­tie sans voix ».

Mouvements : Après le Canada, et l’intermède Corée du Sud pour un nou­veau G20 en novembre, la France pren­dra la pré­si­dence du G8 et du G20 pour l’année 2011. Des dis­cus­sions assez larges, d’ONG de soli­da­rité inter­na­tio­nale à cer­taines branches du mou­ve­ment liber­taire fran­çais en pas­sant par Attac, sont déjà en cours pour réflé­chir et défi­nir des ini­tia­tives et moda­li­tés d’expression citoyenne lors de ces pro­chains som­mets. Selon vous, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste doit-il conti­nuer à orga­ni­ser de tels contre-som­mets et mani­fes­ta­tions ? Sous quelle forme ? Avec quelles exi­gences ? A quels défis le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, dans sa diver­sité, est-il confronté face à ces som­mets ? Quelles sont les parades citoyennes à ces vel­léi­tés sécu­ri­taires assez éloi­gnées d’un idéal démo­cra­tique de confron­ta­tion de points de vue et d’expressions citoyennes légitimes ?

F. D-D. : Le pas­sage du G8 au G20 pose quelques pro­blèmes au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, entre autres rai­sons parce que plu­sieurs pensent que si le G8 est illé­gi­time, le G20 est légi­time puisque plus inclu­sif, et qu’y par­ti­cipent des pays du Sud (cela dit, on y trouve des pays aussi peu libé­raux que la Chine et l’Arabie Saoudite). Cette illu­sion se fonde sur le mythe natio­na­liste ou répu­bli­cain vou­lant que les chefs d’État repré­sentent réel­le­ment la popu­la­tion de leur pays res­pec­tif. Il est donc impor­tant, pour le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste en Occident, de rester atten­tif aux dis­cours cri­tiques et aux contes­ta­tions des pays du Sud contre cette ins­ti­tu­tion qui reste, bien évi­dem­ment, très éli­tiste et peu repré­sen­ta­tive des inté­rêts de la majo­rité de la popu­la­tion du globe, y com­pris des nations en prin­cipe repré­sen­tées dans ce forum.

Cela dit, il est embê­tant pour moi de donner de conseils aux cama­rades en Europe, sur­tout que je n’aurai sans doute pas l’opportunité de tra­ver­ser l’Atlantique et de me joindre au mou­ve­ment contre le Sommet du G20 en 2011, en France. Je reste néan­moins convaincu que ces grandes mobi­li­sa­tions popu­laires ont leur impor­tance. Ne soyons pas naïfs : ces som­mets ne sont pas les lieux où s’organisent réel­le­ment le capi­ta­lisme mon­dia­lisé ou natio­nal, ni les guerres, et il est vain de penser qu’en per­tur­bant ces som­mets, nous enrayons la marche de ces puis­sances arro­gantes et des­truc­trices. De même, les orga­ni­sa­tions, les groupes et les indi­vi­dus qui se mobi­lisent en ces occa­sions font bien plus, par leur mili­tan­tisme quo­ti­dien, que de seule­ment par­ti­ci­per à des manifestations.

Mais si ces som­mets ne sont que des mises en scène, des spec­tacles pro­to­co­laires que s’organisent les plus puis­sants de la pla­nète, les mani­fes­ta­tions de rue et la tur­bu­lence de la foule peut, jus­te­ment, per­tur­ber ce spec­tacle, en pro­po­sant un contre-spec­tacle, qui attire l’attention sur d’autres ques­tions que celles dis­cu­tées par les élites. Ces moments mili­tants sont d’autant plus impor­tants qu’ils sont orga­ni­sés en amont et offrent des expé­riences poli­tiques alter­na­tives. Ma propre expé­rience au Village alter­na­tif, anti-capi­ta­liste et anti-guerre (VAAAG), à Annemasse, lors de la cam­pagne contre le G8 à Évian, en 2003, a pro­fon­dé­ment mar­quée mon par­cours poli­tique. La mise sur pied de tels cam­pe­ments tem­po­raires auto­gé­rés est une belle occa­sion à saisir, dans le cadre de mobi­li­sa­tions contre des som­mets officiels.

Quant à la fameuse tac­tique du Black Bloc, j’aimerais rap­pe­ler les propos du phi­lo­sophe suisse Nicolas Tavaglione, après le Sommet du G8 à Évian, qui avan­çait que « les Black Blocs sont les meilleures phi­lo­sophes poli­tiques du mou­ve­ment », parce qu’ils posent dans l’espace public, par leur tur­bu­lence, le choix poli­tique fon­da­men­tal entre la « sécu­rité » telle qu’entendue par l’État et ses par­ti­sans, et la liberté et l’égalité. Réduire l’analyse à un rap­port de cause à effet entre tur­bu­lence et répres­sion et à la fois sim­pliste, fal­la­cieux et démo­bi­li­sant. La tur­bu­lence de la contes­ta­tion au néo­li­bé­ra­lisme peut évi­dem­ment prendre diverses formes, mais des mobi­li­sa­tions sans tur­bu­lence et qui n’indisposent per­sonnes res­tent, consé­quem­ment, sans grand effet ni grande signi­fi­ca­tion poli­tique. Quant à la répres­sion, des chefs d’État comme Stephen Harper au Canada, Nicolas Sarkozy en France, ou sur un autre registre Vladimir Poutine en Russie (membre du G20, évi­dem­ment) n’ont pas besoin d’excuses pour la pra­ti­quer. La répres­sion est leur fonds de com­merce et ils trou­ve­ront bien tou­jours une bonne raison pour lâcher leurs chiens.

Je fais le pari que dans cent ans ou plus, quand des his­to­riennes et des his­to­riens se pen­che­ront sur ces mobi­li­sa­tions « alter­mon­dia­listes », il n’y aura pas de débat d’interprétation quant à l’efficacité ou non de la « vio­lence », ou la per­ti­nence des contre-som­mets. Primera sans doute, dans l’analyse, la cer­ti­tude qu’il s’agissait d’une expres­sion claire et lim­pide d’une crise de légi­ti­mité des élites mon­diales, face à des foules en colère, qui années après années, et malgré les vagues de répres­sion, conti­nuaient de se ras­sem­bler pour dénon­cer ces élites. En orga­ni­sant et en par­ti­ci­pant à ces évé­ne­ments contes­ta­taires, nous écri­vons l’histoire des luttes popu­laires et de la vraie démocratie.

Publié par Mouvements, le 1er novembre 2010. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​L​e​s​-​g​r​a​n​d​s​-​s​o​m​m​e​t​s​-​s​e​r​v​e​n​t​-​a​.html

Les commentaires sont fermés.