Front politique alternatif, double crise de l’État haïtien et pistes de stratégie

Dans une déclaration commune intitulée : « Yon nouvo konplo kont mas popilè yo ak nasyon an (Un nouveau complot contre les masses populaires et la nation) », 5 organisations de la « gauche progressiste » semblent s’engager dans un « Front politique pour dire NON » (1). C’est un pas. Il apparait comme un acte unitaire dans lequel les signataires proposeraient de s’engager, dans le champ politique, sur une voie alternative aux dominants. Mais, ce n’est qu’un pas (2).

Ce « front politique alternatif » émerge dans un contexte où la lutte nationale, démocratique et populaire coïncide avec l’« amplification » de la double crise de l’État : crise de la fonction de l’État, crise des appareils de l’État et qui aboutit à une forme d’« État d’exception », de négation de l’« État de droit » de la part de l’exécutif. Double crise qui met à nu, encore une fois,  le président « dictateur » Michel Martelly qui dirige par décrets, ses nouveaux alliés : le parti Convention de l’unité démocratique du premier ministre de facto Evans Paul  non ratifié par le parlement;  le parti Unité de l’ancien président René Préval; le parti Fusion des sociaux-démocrates de l’ancienne sénatrice Edmonde Beauzile etc. et leurs tuteurs de ladite « communauté internationale » commandée par les USA à travers l’ambassadrice White.

Ainsi, se pose, d’emblée, la question ouverte par la crise du capitalisme globalisé : comment la prise en compte de la spécificité de cette double crise de l’État haïtien permet et appelle à une stratégie démocratique, non réformiste, qui puisse transformer le caractère de classe de l’État sans faire de sa dislocation un préalable?

Si cette vieille forme d’État traditionnel et capitaliste dominé haïtien ne s’est pas effondrée, comme l’affirmait une certaine sociologie fonctionnaliste et technocratique qui priorise la fonction bureaucratique de l’État pour masquer sa fonction de classe, elle n’est pas non plus en dehors de la dynamique interne de cette formation sociale, c’est-à-dire des rapports de classes qui l’engendrent et la parcourent.

Pour preuve, le poids de la fraction hégémonique du capital transnational, à dominance états-unienne, sans oublier les capitalistes dominicains et les narcos trafiquants, au sein du bloc au pouvoir et des « institutions haïtiennes », dont, entre autres, l’exécutif et le parlement. Le rapport de force entre les représentants de la classe politique pour la conquête du pouvoir, au nom des dominants, accélère la politisation des couches moyennes pauvres et des masses urbaines cantonnées dans les villes, particulièrement à Port-au-Prince. Mais, les petits et moyens paysans, hésitants, n’ont pas encore apporté leur soutien à la résistance confrontée à de grands défis. Et pourtant, leur mobilisation est, en fait, le moteur, la force déterminante, principale, de tout projet alternatif, anti-hégémonique et émancipateur. Un travail immense sous le plan des idées, de l’organisation, de la diffusion théorique d’analyse critique du capitalisme contemporain est incontournable.

Autrement dit, appeler les masses à la mobilisation devrait confronter cette forme d’État capitaliste dominé comme « exploiteur collectif ». En effet, ces luttent installeraient dans la longue durée, essentiellement, la question de la nature des relations entre l’économique et le politique ainsi que du rôle des masses populaires dans celle-ci et par rapport à la « nation », à sa souveraineté.

L’ensemble de ces luttes pourrait articuler, dialectiquement, un Programme postcolonial anti-néolibéral, antifasciste, de transition nationale, démocratique et populaire : combat sur le plan politique, social, économique, culturel et écologique. Un tel programme socialiste du XXIe siècle placerait au rencart les divergences secondaires. Il prioriserait d’une part la convergence qualitative des diverses forces sociales et politiques de la gauche radicale et d’autre part l’élaboration d’axes d’orientations construites en dialogue permanent avec les masses autour de leurs revendications et de leurs actions collectives autonomes. Cette dynamique amènerait le front à se constituer non en tant qu’opposition conjoncturelle, mais plutôt comme force politique radicale en ralliant les autres « groupes de la gauche radicale » au sein d’un commandement unifié. Bien sûr, en respectant la diversité de la multitude qui constitue aujourd’hui l’originalité du mouvement populaire et démocratique.

En ce sens, toute interprétation technocratico-bourgeoise de cette double crise comme dysfonctionnement du système, comme blocage de la société; toute analyse mécaniste des rapports entre crise et domination est incapable de comprendre la double crise de l’État comme moment spécifique de la crise structurelle du capitalisme tant en Haïti que mondial.

Enfin, cette double crise ne saurait être pensée ni sur le modèle de 1915 ni ceux de 1986 et 2004. Sa spécificité ouvre la voie vers une stratégie, ni frontale ni réformiste, qui met l’accent sur la durée du combat démocratique prolongé du peuple. « Guerre de positions » dans sa dynamique du « juste rapport de l’État et de la “société civile” (Gramsci)  ainsi que du développement, à tous les niveaux de la formation sociale, d’une dialectique permanente entre les masses et la construction d’alternatives sociales, économiques, politiques, culturelles et écologiques autonomes. Pour nous, la transition ne débute pas après la prise du pouvoir d’État, mais en expérimentant et en implémentant des formes sociales d’appropriation des forces productives respectueuses de la vie et de la nature.

2015/01

Notes 

1-Yon nouvo konplo kont mas popilè yo ak nasyon an.

http://www.alterpresse.org/spip.php?article17623

 

2- Cinq organisations politiques appellent les masses à ne rien lâcher

http://www.alterpresse.org/spip.php?article17626