Front politique alternatif, double crise de l’État haïtien et pistes de stratégie

Par Mis en ligne le 06 février 2015

Dans une décla­ra­tion com­mune inti­tu­lée : « Yon nouvo konplo kont mas popilè yo ak nasyon an (Un nou­veau com­plot contre les masses popu­laires et la nation) », 5 orga­ni­sa­tions de la « gauche pro­gres­siste » semblent s’engager dans un « Front poli­tique pour dire NON » (1). C’est un pas. Il appa­rait comme un acte uni­taire dans lequel les signa­taires pro­po­se­raient de s’engager, dans le champ poli­tique, sur une voie alter­na­tive aux domi­nants. Mais, ce n’est qu’un pas (2).

Ce « front poli­tique alter­na­tif » émerge dans un contexte où la lutte natio­nale, démo­cra­tique et popu­laire coïn­cide avec l’« ampli­fi­ca­tion » de la double crise de l’État : crise de la fonc­tion de l’État, crise des appa­reils de l’État et qui abou­tit à une forme d’« État d’exception », de néga­tion de l’« État de droit » de la part de l’exécutif. Double crise qui met à nu, encore une fois, le pré­sident « dic­ta­teur » Michel Martelly qui dirige par décrets, ses nou­veaux alliés : le parti Convention de l’unité démo­cra­tique du pre­mier ministre de facto Evans Paul non rati­fié par le par­le­ment ; le parti Unité de l’ancien pré­sident René Préval ; le parti Fusion des sociaux-démo­crates de l’ancienne séna­trice Edmonde Beauzile etc. et leurs tuteurs de ladite « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » com­man­dée par les USA à tra­vers l’ambassadrice White.

Ainsi, se pose, d’emblée, la ques­tion ouverte par la crise du capi­ta­lisme glo­ba­lisé : com­ment la prise en compte de la spé­ci­fi­cité de cette double crise de l’État haï­tien permet et appelle à une stra­té­gie démo­cra­tique, non réfor­miste, qui puisse trans­for­mer le carac­tère de classe de l’État sans faire de sa dis­lo­ca­tion un préa­lable ?

Si cette vieille forme d’État tra­di­tion­nel et capi­ta­liste dominé haï­tien ne s’est pas effon­drée, comme l’affirmait une cer­taine socio­lo­gie fonc­tion­na­liste et tech­no­cra­tique qui prio­rise la fonc­tion bureau­cra­tique de l’État pour mas­quer sa fonc­tion de classe, elle n’est pas non plus en dehors de la dyna­mique interne de cette for­ma­tion sociale, c’est-à-dire des rap­ports de classes qui l’engendrent et la par­courent.

Pour preuve, le poids de la frac­tion hégé­mo­nique du capi­tal trans­na­tio­nal, à domi­nance états-unienne, sans oublier les capi­ta­listes domi­ni­cains et les narcos tra­fi­quants, au sein du bloc au pou­voir et des « ins­ti­tu­tions haï­tiennes », dont, entre autres, l’exécutif et le par­le­ment. Le rap­port de force entre les repré­sen­tants de la classe poli­tique pour la conquête du pou­voir, au nom des domi­nants, accé­lère la poli­ti­sa­tion des couches moyennes pauvres et des masses urbaines can­ton­nées dans les villes, par­ti­cu­liè­re­ment à Port-au-Prince. Mais, les petits et moyens pay­sans, hési­tants, n’ont pas encore apporté leur sou­tien à la résis­tance confron­tée à de grands défis. Et pour­tant, leur mobi­li­sa­tion est, en fait, le moteur, la force déter­mi­nante, prin­ci­pale, de tout projet alter­na­tif, anti-hégé­mo­nique et éman­ci­pa­teur. Un tra­vail immense sous le plan des idées, de l’organisation, de la dif­fu­sion théo­rique d’analyse cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain est incon­tour­nable.

Autrement dit, appe­ler les masses à la mobi­li­sa­tion devrait confron­ter cette forme d’État capi­ta­liste dominé comme « exploi­teur col­lec­tif ». En effet, ces luttent ins­tal­le­raient dans la longue durée, essen­tiel­le­ment, la ques­tion de la nature des rela­tions entre l’économique et le poli­tique ainsi que du rôle des masses popu­laires dans celle-ci et par rap­port à la « nation », à sa sou­ve­rai­neté.

L’ensemble de ces luttes pour­rait arti­cu­ler, dia­lec­ti­que­ment, un Programme post­co­lo­nial anti-néo­li­bé­ral, anti­fas­ciste, de tran­si­tion natio­nale, démo­cra­tique et popu­laire : combat sur le plan poli­tique, social, éco­no­mique, cultu­rel et éco­lo­gique. Un tel pro­gramme socia­liste du XXIe siècle pla­ce­rait au ren­cart les diver­gences secon­daires. Il prio­ri­se­rait d’une part la conver­gence qua­li­ta­tive des diverses forces sociales et poli­tiques de la gauche radi­cale et d’autre part l’élaboration d’axes d’orientations construites en dia­logue per­ma­nent avec les masses autour de leurs reven­di­ca­tions et de leurs actions col­lec­tives auto­nomes. Cette dyna­mique amè­ne­rait le front à se consti­tuer non en tant qu’opposition conjonc­tu­relle, mais plutôt comme force poli­tique radi­cale en ral­liant les autres « groupes de la gauche radi­cale » au sein d’un com­man­de­ment unifié. Bien sûr, en res­pec­tant la diver­sité de la mul­ti­tude qui consti­tue aujourd’hui l’originalité du mou­ve­ment popu­laire et démo­cra­tique.

En ce sens, toute inter­pré­ta­tion tech­no­cra­tico-bour­geoise de cette double crise comme dys­fonc­tion­ne­ment du sys­tème, comme blo­cage de la société ; toute ana­lyse méca­niste des rap­ports entre crise et domi­na­tion est inca­pable de com­prendre la double crise de l’État comme moment spé­ci­fique de la crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme tant en Haïti que mon­dial.

Enfin, cette double crise ne sau­rait être pensée ni sur le modèle de 1915 ni ceux de 1986 et 2004. Sa spé­ci­fi­cité ouvre la voie vers une stra­té­gie, ni fron­tale ni réfor­miste, qui met l’accent sur la durée du combat démo­cra­tique pro­longé du peuple. « Guerre de posi­tions » dans sa dyna­mique du « juste rap­port de l’État et de la “société civile” (Gramsci) ainsi que du déve­lop­pe­ment, à tous les niveaux de la for­ma­tion sociale, d’une dia­lec­tique per­ma­nente entre les masses et la construc­tion d’alternatives sociales, éco­no­miques, poli­tiques, cultu­relles et éco­lo­giques auto­nomes. Pour nous, la tran­si­tion ne débute pas après la prise du pou­voir d’État, mais en expé­ri­men­tant et en implé­men­tant des formes sociales d’appropriation des forces pro­duc­tives res­pec­tueuses de la vie et de la nature.

2015/01

Notes 

1-Yon nouvo konplo kont mas popilè yo ak nasyon an.

http://​www​.alter​presse​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​17623

2- Cinq orga­ni­sa­tions poli­tiques appellent les masses à ne rien lâcher

http://​www​.alter​presse​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​17626

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