Friedrich Engels, un homme contre son temps

Par Mis en ligne le 02 janvier 2010

Croqué par un his­to­rien bri­tan­nique, le destin d’un père fon­da­teur du mar­xisme en rup­ture com­plexe avec les domi­nantes cultu­relles et idéo­lo­giques de l’époque vic­to­rienne

Engels : le gent­le­man révo­lu­tion­naire, de Tristram Hunt, tra­duc­tion Marie-Blanche et Damien-Guillaume Audollent. Éditions Flammarion 2009, 588 pages, 28 euros.

La bio­gra­phie de Friedrich Engels par le jeune uni­ver­si­taire bri­tan­nique, Tristam Hunt, et récem­ment parue en fran­çais chez Flammarion, mérite le plus vif inté­rêt pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, en tant que tra­vail de grande enver­gure, publié en anglais dans une col­lec­tion grand public, elle par­ti­cipe d’un regain d’intérêt assez net ces der­nières années quant aux choses mar­xiennes. A ce titre, d’ailleurs, elle pro­pose un utile pen­dant à la bio­gra­phie de Marx qu’avait fait paraître Francis Wheen en 1999. Sa belle tra­duc­tion fran­çaise par M-B et D-G Audollent (dont on appré­ciera l’important et très utile tra­vail d’annotation) ins­crit en outre cette bio­gra­phie dans le mou­ve­ment édi­to­rial de recon­nais­sance tardif mais bien réel des écrits en langue anglaise sur le mar­xisme en géné­ral (on pense aux récentes tra­duc­tions de F. Jameson, A. Callinicos, D. Harvey, R. Williams, entre autres).

Si les diverses fonc­tions que rem­plit cou­ram­ment le genre bio­gra­phique (cano­ni­sa­tion ou démys­ti­fi­ca­tion et nou­velle mise à mort, pri­va­ti­sa­tion des exis­tences alors rame­nées à un poin­tillisme psycho-anec­do­tique, et à la simple vente de papier, vue la popu­la­rité du genre) doivent éveiller la méfiance la plus grande, ce tableau de la vie de Engels semble en tout point à la hau­teur de son objet. Tristram Hunt mobi­lise en genre acces­sible pour recons­truire une his­toire per­son­nelle qui est en même temps une his­toire poli­tique et intel­lec­tuelle ; les idées, les concepts, les thé­ma­tiques, se taillent au gré des contraintes pro­fes­sion­nelles et maté­rielles, des conjonc­tures his­to­riques, bien sûr, mais aussi, des héri­tages phi­lo­so­phiques et des anti­ci­pa­tions poli­tiques. On découvre un révo­lu­tion­naire engagé dans des pro­ces­sus de rup­tures com­plexes et per­ma­nents avec les domi­nantes cultu­relles et idéo­lo­giques qui ne par­viennent jamais à en faire ce que l’on appelle bana­le­ment « un homme de son temps ». C’est d’ailleurs là que l’on peut expri­mer une cri­tique mineure ; Hunt fait par­fois appa­raître à gros traits, dans un pre­mier temps, comme des simples para­doxes, des inco­hé­rences et des limites chez Engels. Or, ces limites s’avèrent être, un peu plus tard dans le récit et l’analyse, des étapes dis­tinctes d’une matu­ra­tion cri­tique condui­sant à nombre de dépla­ce­ments et remises en cause des pré­ju­gés ordi­naires de l’époque vic­to­rienne (concer­nant les irlan­dais, les femmes ou les peuples ‘sans his­toire’, par exemple). Sans doute faut-il recon­naître là un souci de se tenir à l’écart de toute dérive hagio­gra­phique tout en retra­çant fidè­le­ment l’ extra­or­di­naire chemin allant du pro­vin­cia­lisme pié­tiste alle­mand à la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne et qui ne pou­vait, à l’évidence, se par­cou­rir sans rompre un cer­tains nombre d’amarres.

Ce livre compte pour une troi­sième raison, peut-être la plus impor­tante. La figure d’Engels est au centre de deux débats mêlés qui tra­versent l’histoire du mar­xisme . Ces débats portent sur le rap­port du mar­xisme à la phi­lo­so­phie et sur l’éventuelle res­pon­sa­bi­lité théo­rique ori­gi­nelle des pères fon­da­teurs quant au mou­ve­ment de ‘scien­ti­sa­tion’ et de dog­ma­ti­sa­tion sta­li­nienne du mar­xisme au 20e siècle (*). Tristam Hunt pro­pose une inter­ven­tion aussi expli­cite qu’ambitieuse sur ce ter­rain, inter­ven­tion signa­lée d’emblée par le choix fort sug­ges­tif d’une intro­duc­tion et d’un épi­logue situés au 20e siècle, sur les bords de la Volga, dans la ville de Russie post-com­mu­niste nommée… Engels. Si, pour toute une tra­di­tion mar­xiste, l’acolyte de Marx est l’élément cor­rup­teur et la condi­tion d’un mar­xisme déso­vié­tisé exige alors l’éviction théo­rique du cou­pable , Hunt, dans son très bel épi­logue, estime qu’Engels ne sau­rait en aucune façon être à l’origine de la consti­tu­tion du mar­xisme offi­ciel connu sous le nom de ‘mar­xisme-léni­nisme’ ou de ‘Diamat’ (‘maté­ria­lisme dia­lec­tique’). Et le bio­graphe de pro­po­ser une autre inter­pré­ta­tion poin­tant uti­le­ment les divers bran­che­ments ulté­rieurs du mar­xisme sur la vogue bien­tôt enva­his­sante d’un évo­lu­tion­nisme dar­wi­nien. Derrière cette cla­ri­fi­ca­tion, il y a le sou­hait clai­re­ment for­mulé de res­ti­tuer un Engels ‘authen­tique’ non seule­ment à la cri­tique du capi­ta­lisme comme sys­tème, de la crise finan­cière, des rébel­lions de la faim et de l’exploitation mon­dia­li­sée, mais aussi à la convic­tion révo­lu­tion­naire, joviale et (« len­te­ment ») impa­tiente qu’il peut, et doit, en être tout autre­ment.

Thierry labica uni­ver­si­taire

(*) On ne peut pas ne pas au moins men­tion­ner ici l’histoire de ces divers règle­ments de comptes que pro­pose G. Labica dans, entre autres, « Friedrich Engels et la phi­lo­so­phie mar­xiste », in Friedrich Engels, savant et révo­lu­tion­naire, dir. G. Labica et M. Delbraccio, Puf, 1997, p.243-261.

Les commentaires sont fermés.