Fredric Jameson, mode d’emploi

Par Mis en ligne le 26 mai 2012

Le moment semble venu de pro­po­ser un mode d’emploi du tra­vail de Fredric Jameson, notam­ment au vu de sa récente récep­tion fran­çaise.

Trois pre­mières tra­duc­tions sont parues en 2007, Le Postmodernisme ou la logique cultu­relle du capi­ta­lisme tardifArchéologies du futur. Le désir nommé utopie, et La Totalité comme com­plot (pre­mière partie de The Geopolitical Aesthetic) ; ont ensuite été publiés la deuxième partie d’Archéologies du futur et de The Geopolitical AestheticFictions géo­po­li­tiques et aujourd’hui L’Inconscient poli­tique. Le récit comme acte socia­le­ment sym­bo­lique, accom­pa­gné d’un article essen­tiel, « Métacommentaire »1.

Chacun de ces livres porte sur des objets dif­fé­rents, et qui ne se recoupent que par­tiel­le­ment – la science-fic­tion, le roman du XIXe siècle, le cinéma, et, pour le post­mo­der­nisme, la culture en géné­ral, de l’art vidéo à la lit­té­ra­ture en pas­sant par la théo­rie et l’architecture. La diver­sité de ces objets, ren­for­cée par une récep­tion tar­dive et incom­plète, consti­tue clai­re­ment un obs­tacle à la récep­tion de l’œuvre de Jameson en tant qu’œuvre. Les lit­té­raires iront y cher­cher des ana­lyses sur leurs auteurs de pré­di­lec­tion, les phi­lo­sophes y trou­ve­ront une réflexion sur la cau­sa­lité, les mar­xistes pour­ront s’intéresser au scan­da­leux mariage d’Althusser et de Lukács, les cri­tiques se pen­che­ront de pré­fé­rence sur sa réflexion sur l’art contem­po­rain, les archi­tectes pri­vi­lé­gie­ront la thé­ma­tique de l’espace, et ainsi de suite. Mais toutes ces lec­tures sec­to­rielles occultent le fait que Jameson n’est pas réduc­tible aux objets qu’il a étu­diés, pas plus du reste qu’à la légen­daire dif­fi­culté de son écri­ture. Que ce n’est ni seule­ment dans ces objets ni sim­ple­ment dans son écri­ture qu’il faut aller le cher­cher. Il m’a paru néces­saire de faire une mise au point sur son tra­vail, d’en pro­po­ser un mode d’emploi, car c’est pré­ci­sé­ment dans ce qu’on pour­rait appe­ler, pour aller vite, sa méthode, que se des­sinent l’unité de son projet et sa vision par­ti­cu­lière du mar­xisme.

J’adopterai ici une pers­pec­tive dia­chro­nique, en m’appuyant essen­tiel­le­ment sur trois textes dis­po­nibles en fran­çais, « Métacommentaire » (1971), L’Inconscient poli­tique (1981), et plus rapi­de­ment, Le Postmodernisme (1991). Nous sui­vrons Jameson dans l’élaboration de son her­mé­neu­tique : « Métacommentaire », pre­mière esquisse d’une méthode tota­li­sante appli­quée à la lit­té­ra­ture ; L’Inconscient poli­tique, mise en œuvre d’une théo­rie mar­xiste et dia­lec­tique de l’interprétation, expli­ca­tion de la for­ma­tion du roman moderne et de la tra­jec­toire qui conduit du réa­lisme au moder­nisme, ten­ta­tive de retra­cer la for­ma­tion de la sub­jec­ti­vité bour­geoise tout au long du XIXe siècle ; Le Postmodernisme, enfin, ten­ta­tive de penser his­to­ri­que­ment une situa­tion qui se pré­sente comme post-his­to­rique.

Mon but n’est pas d’examiner ces textes dans le détail. À tra­vers une rapide lec­ture, je vou­drais seule­ment carac­té­ri­ser le projet de Jameson, que l’on peut ranger sous la rubrique de l’analyse idéo­lo­gique ; mon­trer que ce projet consiste en une série d’opérations ou d’interventions sur des maté­riaux bruts pré­exis­tants ; et à partir de là, élar­gir cette pra­tique théo­rique par­ti­cu­lière pour sou­li­gner qu’elle fait du mar­xisme, davan­tage qu’une tra­di­tion ou un sous-cou­rant intel­lec­tuel éclaté dans diverses dis­ci­plines (l’économie, la poli­tique, la phi­lo­so­phie, la théo­rie de la lit­té­ra­ture, la géo­gra­phie, l’histoire, etc.), le site sur lequel se dis­posent des objets hété­ro­gènes et se mettent en scène des anta­go­nismes théo­riques.

Il sera peut-être bon de dire d’entrée de jeu ce que l’on ne trou­vera pas chez Jameson : on n’y trou­vera pas une nou­velle théo­rie du capi­ta­lisme ; son approche de l’économie poli­tique s’appuie sur tous les bons auteurs de la tra­di­tion (à com­men­cer bien sûr par Marx, mais aussi sur Ernest Mandel) et son uti­li­sa­tion de l’économie poli­tique, comme du reste, d’autres maté­riaux est inté­gra­le­ment subor­don­née au déve­lop­pe­ment d’une her­mé­neu­tique mar­xiste. En outre, on sera frappé, en le lisant, de retrou­ver une foule de concepts et de thèses célèbres d’auteurs clas­siques, comme Adorno, Heidegger, Lukács, Althusser, Lévi-Strauss, Debord, dont bien sou­vent, on pourra se dire qu’ils n’ont rien d’original. Et c’est là un point fon­da­men­tal du statut et du tra­vail de Jameson : celui-ci n’est pas un auteur, au sens tra­di­tion­nel du terme, pas un phi­lo­sophe, pas un pro­duc­teur de concepts et d’énoncés ori­gi­naux, c’est avant tout un lec­teur, un lec­teur qui n’entretient tou­te­fois pas à ses objets un rap­port ser­vile, mais au contraire inté­gra­le­ment ins­tru­men­tal. Aussi le voit-on pré­le­ver, décou­per, et jux­ta­po­ser des seg­ments extraits de dif­fé­rents corpus selon des méthodes par­fai­te­ment scan­da­leuses au regard des normes aca­dé­miques en la matière. Chez lui cepen­dant, cette pra­tique n’a rien à voir avec un quel­conque zap­ping cultu­rel ; elle est subor­don­née à un projet, l’élaboration inlas­sable d’une her­mé­neu­tique mar­xiste, qui doit être consi­dé­rée en tant que telle, et qui est depuis le départ indis­so­ciable d’une double crise, crise de l’interprétation, d’une part, et crise du mar­xisme, d’autre part. D’où, à mon sens, la néces­sité d’accorder une atten­tion toute par­ti­cu­lière aux textes de 1971 et de 1981, qui nous livrent la clé de ses tra­vaux ulté­rieurs.

Crise de l’interprétation, tout d’abord. À partir de la fin des années 1960, moment où com­mence à prendre forme le pro­gramme her­mé­neu­tique qui culmi­nera avec la publi­ca­tion de L’Inconscient poli­tique, Jameson prend acte d’une muta­tion épis­té­mique (alors limi­tée à l’Europe conti­nen­tale) qui a vu la notion d’œuvre rem­pla­cée par celle de texte. Tout le para­doxe et toute la force de l’approche jame­so­nienne consis­te­ront en effet à pro­po­ser une her­mé­neu­tique fondée sur la notion de texte, à une époque où l’interprétation et les pré­sup­po­sés sur les­quels l’interprétation s’appuie se trouvent vio­lem­ment contes­tés. Si l’on devait prendre un seul point de repère dans ce vaste mou­ve­ment, on pour­rait citer la célèbre pré­face à Naissance de la cli­nique, dans laquelle Foucault taille en pièces le modèle de la pro­fon­deur pour lui sub­sti­tuer l’idée d’une démul­ti­pli­ca­tion des sur­faces. Cette cri­tique du dua­lisme sur­face-pro­fon­deur ne vise pas seule­ment un sens qui serait simul­ta­né­ment véhi­culé par le texte et exté­rieur à lui ; elle a pour cible tous les dua­lismes dans les­quels un terme fonc­tionne comme la vérité latente, enfouie ou dis­si­mu­lée du terme mani­feste : ce sont par exemple ces dua­li­tés ver­ti­cales que sont la forme et le contenu, ou bien sûr, le phé­no­mène et l’essence ; l’analyse freu­dienne du rêve ; mais aussi et bien évi­dem­ment, la dicho­to­mie mar­xiste clas­sique de la base et de la super­struc­ture.

Dès lors, pour Jameson, le pro­blème sera de déter­mi­ner com­ment pré­ser­ver l’interprétation ou l’herméneutique contre les attaques dont elle fait l’objet. Cependant, le souci de conser­ver l’herméneutique n’a rien de formel ou d’académique, et pos­sède au contraire un enjeu poli­tique immé­diat. C’est ce que montre « Métacommentaire ». Dans ce texte remar­qua­ble­ment dense, il com­mence par mettre en scène une oppo­si­tion entre les modèles for­mels et les modèles her­mé­neu­tiques tra­di­tion­nels, en pre­nant acte du triomphe des pre­miers sur les seconds. Il explique que ces nou­veaux modèles for­mels ont eu une généa­lo­gie mul­tiple au cours du XXe siècle, et, pre­nant l’exemple des for­ma­listes russes, il montre com­ment ils ont inversé les prio­ri­tés tra­di­tion­nelles de l’analyse lit­té­raire : à une cri­tique qui pri­vi­lé­giait notam­ment les per­son­nages comme imi­ta­tions de sujets ou de per­sonnes réelles, ils ont sub­sti­tué une approche des per­son­nages comme tech­niques per­met­tant d’agencer et d’unifier une série d’anecdotes, d’histoires ou de niveaux nar­ra­tifs hété­ro­gènes. Ce fai­sant, les for­ma­listes (au pre­mier rang des­quels Victor Chklovski, avec son ana­lyse de Don Quichotte) ont radi­ca­le­ment déplacé l’objet de l’analyse lit­té­raire, en se dés­in­té­res­sant du contenu (le carac­tère du per­son­nage, son his­toire, sa sub­jec­ti­va­tion, par exemple) au profit de la forme nar­ra­tive, et en fai­sant du per­son­nage un simple moyen d’organisation du récit.

La stra­té­gie de Jameson – qui devien­dra sa marque de fabrique – consis­tera non à réfu­ter l’approche for­ma­liste ou à l’attaquer de front, mais au contraire à ne lui accor­der qu’une uti­lité sec­to­rielle et locale : « le modèle for­ma­liste est essen­tiel­le­ment syn­chro­nique et ne peut trai­ter adé­qua­te­ment de la dia­chro­nie, aussi bien dans l’histoire lit­té­raire en géné­ral que dans la forme de l’œuvre indi­vi­duelle. Ce qui revient à dire que le for­ma­lisme comme méthode s’arrête au moment où com­mence le roman comme pro­blème » (M, in IP, p. 399). En un mot, la démarche for­ma­liste se révèle inca­pable de se confron­ter d’une part au pro­blème du temps (roma­nesque ou his­to­rique) et d’autre part, au besoin ou à l’absence de besoin d’interpréter.

Jameson va donc s’efforcer de mettre au point un modèle qui per­met­tra tout à la fois d’inscrire la tem­po­ra­lité dans l’interprétation et de saisir le texte en rela­tion avec ce qu’on pour­rait appe­ler son « dehors » social et his­to­rique. Cependant, on insis­tera sur le fait qu’il n’oppose pas la dia­chro­nie à la syn­chro­nie ; pour lui, ce sont deux dimen­sions com­plé­men­taires du pro­ces­sus inter­pré­ta­tif. C’est ainsi qu’il est conduit à appa­rier deux séries dia­chro­niques, d’une part, la suc­ces­sion tem­po­relle des formes roma­nesques, depuis le roman à intrigue du XVIIIe jusqu’au nou­veau roman en pas­sant par le récit psy­cho­lo­gique de la fin du XIXe siècle, et d’autre part, les pro­grès de l’atomisation des socié­tés tra­di­tion­nelles et l’avènement de la société moderne et du sujet bour­geois. Implicitement, il éta­blit une cor­res­pon­dance uni­voque entre ces formes lit­té­raires et ce qu’il n’ose peut-être pas encore qua­li­fier de réi­fi­ca­tion. On notera en effet qu’à l’exception d’une allu­sion à Ernst Bloch, dans ce texte Jameson se garde bien de men­tion­ner aucun auteur mar­xiste – alors qu’en le lisant, on pense très fort au Lukács d’Histoire et conscience de classe, ou au Marx de la pré­face à la Contribution à la cri­tique de l’économie poli­tique, et alors qu’il s’apprête lui-même à publier un ouvrage qui paraî­tra la même année que « Métacommentaire », Marxism and Form.

Il y a là un évi­te­ment conscient et déli­béré du mar­xisme comme nom : l’université amé­ri­caine a été, au cours des années 1950, très sys­té­ma­ti­que­ment net­toyée de ses élé­ments sub­ver­sifs, com­mu­nistes ou appa­ren­tés, y com­pris de libé­raux comme John Dewey2. Ce der­nier, malgré son aura d’avant-guerre (et son oppo­si­tion au mar­xisme), a été rayé de la carte aca­dé­mique. Plus spé­ci­fi­que­ment, Jameson publie cet article dans Proceedings of the Modern Language Association, revue alors domi­née par un total apo­li­tisme en matière lit­té­raire. N’oublions pas qu’aux États-Unis, les recherches sur la lit­té­ra­ture sont domi­nées depuis les années 1950 par des théo­ri­ciens d’inspiration ana­ly­tique, du type Cleanth Brooks ou Monroe Beardsley, qui ont consa­cré tous leurs efforts à défi­nir l’objet lit­té­raire en l’expurgeant de tout contenu cog­ni­tif, moral, anthro­po­lo­gique et bien évi­dem­ment his­to­rique, social ou poli­tique. Ainsi le démys­ti­fi­ca­teur Jameson avance-t-il masqué.

Avant d’en venir à la défi­ni­tion de la notion de méta­com­men­taire, ou plus exac­te­ment pour y venir, on peut mar­quer une pause pour se deman­der si Jameson n’esquive pas tout sim­ple­ment le pro­blème bien réel de la tex­tua­lité ou de l’écriture ; si, en un mot, il n’élimine pas l’aiguillon de la cri­tique de l’interprétation ; si cette défense de l’interprétation ne consti­tue pas une simple répé­ti­tion, par ailleurs assez gros­sière, du geste consis­tant à poser un phé­no­mène et la vérité de ce phé­no­mène ; si ce que j’ai qua­li­fié d’appariement de l’histoire du roman et de l’histoire sociale ne repro­duit pas la tant honnie « théo­rie du reflet » ; donc si Jameson ne se contente pas de réaf­fir­mer ce qu’il lui faut pré­ci­sé­ment démon­trer, la vali­dité du modèle sur­face-pro­fon­deur, et impli­ci­te­ment, base-super­struc­ture. Pour répondre à cette ques­tion, on exa­mi­nera un assez long pas­sage de l’article :

« Toute pensée de l’interprétation doit s’immerger dans l’élément étrange et contre-nature de la situa­tion her­mé­neu­tique ; ou, pour le dire autre­ment, toute inter­pré­ta­tion indi­vi­duelle doit inclure une inter­pré­ta­tion de sa propre exis­tence, elle doit se jus­ti­fier et prou­ver sa légi­ti­mité : tout com­men­taire doit être, éga­le­ment et simul­ta­né­ment, un méta­com­men­taire.

La véri­table inter­pré­ta­tion redi­rige donc l’attention vers l’histoire ou la situa­tion his­to­rique, celle du com­men­ta­teur comme celle de l’œuvre. De ce point de vue, il devient évident que les grands sys­tèmes her­mé­neu­tiques tra­di­tion­nels (…) sont nés de la ten­ta­tive déses­pé­rée, de la part de socié­tés don­nées, pour assi­mi­ler les monu­ments pro­duits en d’autres temps et d’autres lieux, et qui, parce qu’ils obéis­saient à l’origine à des élans tout à fait étran­gers, néces­si­taient une sorte de réécri­ture – un com­men­taire com­plexe, la théo­rie des figures – pour pou­voir s’inscrire dans une situa­tion nou­velle. C’est ainsi qu’Homère fut allé­go­risé, et que les textes païens, et même l’Ancien Testament, furent remo­de­lés pour être rendus conformes au Nouveau Testament.

On ne man­quera pas d’objecter qu’à notre époque, ce type de réécri­ture est tombé en dis­cré­dit, et que si l’invention de l’Histoire pos­sède une quel­conque signi­fi­ca­tion, elle implique un res­pect de la dif­fé­rence intrin­sèque du passé et des autres cultures. Mais à mesure que le sys­tème mon­dial s’unifie, à mesure que les autres cultures dis­pa­raissent, nous seuls héri­tons de leurs dif­fé­rents passés pour tenter de maî­tri­ser cet héri­tage » (M, in IP, p. 395-396).

On constate, là encore, qu’il n’y a pas seule­ment une asso­cia­tion, mais une véri­table jus­ti­fi­ca­tion du méta­com­men­taire par ce qui consti­tue son objet, à savoir l’histoire et l’évolution his­to­rique : le méta­com­men­taire est rendu néces­saire, non seule­ment par le reco­dage de la tra­di­tion antique et médié­vale de la figura dans les termes plus contem­po­rains de la réécri­ture, mais par l’unification ten­dan­cielle du monde et le pas­sage d’une plu­ra­lité de sys­tèmes-mondes à ce que Jameson qua­li­fie de sys­tème mon­dial. Cependant, ce qui l’autorise à parler de « méta­com­men­taire », c’est le dépla­ce­ment de la pro­blé­ma­tique de l’interprétation à un autre niveau, auquel il s’agira d’interroger non la nature de l’interprétation, mais sa néces­sité même. Ce qui va donc rendre néces­saire l’herméneutique, ce n’est pas la nature de l’objet étudié – qui, peut-être, résiste à l’interprétation, soit parce qu’il est trop trans­pa­rent, Jameson prend l’exemple de Tom Jones, soit parce qu’il est trop opaque et résiste à l’interprète en se pré­sen­tant comme simple sur­face ou pure écri­ture –, mais c’est la posi­tion de l’interprète par rap­port à son objet : le méta­com­men­taire est donc une inclu­sion de l’objet dans la situa­tion de l’interprète, un élar­gis­se­ment de l’objet au sujet, une inter­pré­ta­tion en situa­tion, une ten­ta­tive de main­te­nir l’attention foca­li­sée simul­ta­né­ment sur le sujet inter­pré­tant et sur l’objet inter­prété. Ainsi Jameson rethéo­rise-t-il le pro­blème du cercle her­mé­neu­tique ; à ceci près que même si l’objet et le sujet par­tagent une com­mune his­to­ri­cité, il ne s’agit pas ici de défi­nir les condi­tions de pos­si­bi­lité de la connais­sance his­to­rique. L’enjeu est plutôt de sou­li­gner que l’objet, loin d’être seule­ment loca­lisé en un point spatio-tem­po­rel, ou défini par un ancrage spatio-tem­po­rel précis, est aussi bien consti­tué par ses reprises et ses réin­ter­pré­ta­tions, qu’il est à chaque fois de nou­veau pré­sent pour de nou­veaux com­men­ta­teurs. Réciproquement, la saisie de l’objet comme cet objet-ci ancré dans un moment et dans un espace précis va per­mettre de per­tur­ber l’identité à soi du pré­sent et de pro­blé­ma­ti­ser la posi­tion de l’interprète (Jameson par­lera plus tard, à propos de ce type de dépla­ce­ment, d’étran­gi­sa­tion).

Le méta­com­men­taire s’articule sur une dia­lec­tique de la rup­ture et de la conti­nuité, appré­hen­dant l’histoire à la fois comme suc­ces­sion inin­ter­rom­pue et comme plu­ra­lité écla­tée, donc dia­chro­ni­que­ment et syn­chro­ni­que­ment. C’est ce modèle que l’on retrouve, sous une forme beau­coup plus éla­bo­rée et fondée sur la théo­rie des modes de pro­duc­tion, dans L’Inconscient poli­tique.

Cependant, il semble qu’à ce moment de la car­rière de Jameson, deux sys­tèmes her­mé­neu­tiques se super­posent – d’un côté, une sorte de théo­rie du reflet ou de l’expression, qui s’appuie de façon assez gros­sière ou irré­flé­chie sur le rap­port entre base (l’histoire en géné­ral et des pro­ces­sus his­to­riques par­ti­cu­liers, comme la des­truc­tion des socié­tés tra­di­tion­nelles, l’individualisation, etc.) et super­struc­ture idéo­lo­gique (les textes, théo­riques aussi bien que lit­té­raires) ; d’un autre côté, le méta­com­men­taire pro­pre­ment dit, effort com­plexe pour faire écla­ter l’unité et l’intégrité du texte en ins­cri­vant l’historicité et l’interprétation dans sa nature même. En somme, on a, d’une part, une approche trans­cen­dante et géné­rale, et de l’autre, une approche imma­nente et spé­ci­fique. D’un côté, l’histoire paraît donnée d’avance et impo­sée de l’extérieur ; de l’autre, elle semble surgir du texte même, comme maté­riau tra­vaillé par ce der­nier.

Mais ce qui appa­raît comme une inco­hé­rence, voire comme une contra­dic­tion, peut aussi être envi­sagé dia­lec­ti­que­ment, comme des moments dif­fé­rents d’un même pro­ces­sus d’interprétation, moments qui, envi­sa­gés d’un autre point de vue, consti­tue­raient éga­le­ment des échelles de lec­ture : c’est pré­ci­sé­ment le déca­lage entre ces modèles anta­go­nistes, entre l’immanence et la trans­cen­dance, la lec­ture for­ma­liste ou struc­tu­rale et la lec­ture sociale, à quoi il faut ajou­ter, entre autres, les lec­ture psy­cha­na­ly­tique et mytho­cri­tique, que L’Inconscient poli­tique va per­mettre sinon de com­bler, du moins de refor­mu­ler. Puisque tout le pro­blème réside dans l’hétérogénéité des modèles tex­tuels pro­po­sés par les dif­fé­rentes théo­ries, il s’agira de défi­nir les média­tions adé­quates entre ces modèles. On en conçoit l’enjeu : à défaut d’intégrer ou de sub­su­mer tous ces modèles dans un schéma maté­ria­liste unifié, l’approche mar­xiste du texte lit­té­raire res­tera une méthode parmi d’autres sur le marché des idées (marché qui s’est en outre consi­dé­ra­ble­ment agrandi au cours des années 1970, avec l’arrivée mas­sive de la French Theory, les pre­mières tra­duc­tions de Foucault, de Derrida, etc., qui passent d’abord par les dépar­te­ments de lit­té­ra­ture).

Pour défendre le mar­xisme comme « hori­zon ultime de l’interprétation »,L’Inconscient poli­tique va pro­po­ser non pas un cadre inter­pré­ta­tif, mais « trois cadres concen­triques » : l’histoire poli­tique, la société, et l’Histoire au sens large. Le pre­mier cadre main­tient le texte comme énon­cia­tion indi­vi­duelle mais le recons­truit comme un acte sym­bo­lique, le second socia­lise le texte en sai­sis­sant l’énonciation indi­vi­duelle comme ins­tan­cia­tion d’un dis­cours col­lec­tif, autre­ment dit, comme acte socia­le­ment sym­bo­lique, et le troi­sième appré­hende le texte sur fond de l’histoire humaine tout entière, de la suc­ces­sion des modes de pro­duc­tion ou de la coexis­tence de dif­fé­rents modes de pro­duc­tion au sein d’une même société.

Ces trois cadres peuvent s’envisager aussi bien comme des moments du pro­ces­sus inter­pré­ta­tif que comme des échelles d’interprétation dif­fé­rentes, étant entendu que chaque moment ou chan­ge­ment d’échelle s’accompagne d’une recons­truc­tion de l’objet. À chaque fois, c’est en quelque sorte à un autre objet que l’on a affaire. L’Inconscient poli­tique en vient ainsi à brouiller la dis­tinc­tion sujet-objet qui demeu­rait claire dans « Métacommentaire », ou plutôt il la com­plique en intro­dui­sant un rap­port de cir­cu­la­rité entre l’interprète et le texte. Quand Jameson écrit que les textes lit­té­raires « se pré­sentent […] à nous comme le tou­jours-déjà-lu » (IP, p. 7-8), il veut dire que nous pro­je­tons tou­jours et à notre insu une grille d’analyse sur les textes, et qu’inversement, les objets eux-mêmes nous imposent déjà les condi­tions de leur inter­pré­ta­tion. Le texte dicte à l’interprète les condi­tions de pos­si­bi­lité de son inter­pré­ta­tion, et celui-là en retour a pour tâche de mettre au jour les condi­tions de pos­si­bi­lité séman­tiques de celui-ci. Il s’agit en clair de faire vio­lence au texte en l’obligeant à sortir de lui-même. De plu­sieurs façons : 1) accep­ter le texte tel qu’il se pré­sente, c’est-à-dire comme une énon­cia­tion indi­vi­duelle pré­sen­tant une struc­ture et des thé­ma­tiques qui lui sont propres ; 2) tenter d’en extraire le contenu social en le réins­cri­vant dans sa situa­tion d’origine (c’est tout le tra­vail phi­lo­lo­gique, en quelque sorte), en le rat­ta­chant à d’autres textes ou séries de textes mais aussi à ce qui, à ce stade, n’apparaît encore que comme un contexte social et his­to­rique – on se trouve là dans ce qu’on peut qua­li­fier l’opération de jux­ta­po­si­tion ; 3) à partir de là, mon­trer com­ment le texte tente de résoudre sym­bo­li­que­ment des contra­dic­tions sociales, en quoi il est, dans sa forme même, un méca­nisme d’accomplissement de sou­hait – pre­mier niveau d’émergence de l’inconscient poli­tique ; 4) du même coup, cela implique de détec­ter les aspé­ri­tés du texte : celui-ci nous appa­raît d’abord comme un objet auto­nome et unifié (quand bien même d’ailleurs il aurait une struc­ture écla­tée) car il se pré­sente comme unobjet ; mais la tâche de l’interprète sera jus­te­ment, dans ces aspé­ri­tés, de repé­rer des ten­sions, éven­tuel­le­ment des contra­dic­tions, en tout cas de frac­tu­rer l’unité du texte pour le révé­ler comme com­bi­nai­son de maté­riaux bruts hété­ro­gènes : soit dit en pas­sant, cela sup­pose de se faire vio­lence à soi-même, tant est ancrée en nous l’idéologie moder­niste de l’unité de l’objet esthé­tique. En ce sens, on peut consi­dé­rer que le for­ma­lisme russe pos­sède des vertus thé­ra­peu­tiques, dans la mesure où il prend le récit et les per­son­nages comme un ensemble de pro­cé­dés des­ti­nés à pro­duire un effet par­ti­cu­lier. 5) Cette iden­ti­fi­ca­tion du texte comme hété­ro­gé­néité consti­tue une opé­ra­tion car­to­gra­phique : à ce niveau, on cherche à recons­truire le texte comme un méca­nisme idéo­lo­gique per­met­tant de donner cohé­rence à une série de sèmes incom­pa­tibles les uns avec les autres.

On com­prend mieux main­te­nant l’expression d’« acte socia­le­ment sym­bo­lique ». Le texte est un acte dans la mesure où il inter­vient dans et sur une situa­tion sociale par­ti­cu­lière, il l’exprime en même temps qu’il la recon­fi­gure sym­bo­li­que­ment ; le terme « sym­bo­li­que­ment » indi­quant le niveau de l’intervention et sa moda­lité : la situa­tion est recon­fi­gu­rée en étant à la fois recons­truite et dépla­cée. Car, comme chez Freud le symp­tôme, le sym­bole est tout autant révé­la­tion qu’occultation, indi­ca­tion que dis­tor­sion. Le réfé­rent extra-tex­tuel vers lequel tend le texte n’est lui-même qu’une réa­lité interne au texte. C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il n’y a pas de hors-texte. La sym­bo­li­sa­tion est omni­pré­sente, incon­tour­nable, et englobe les dis­tinc­tions entre l’intérieur et l’extérieur, l’infrastructure et la super­struc­ture, le texte et le monde social, le texte et l’histoire. Cependant, « l’histoire n’est pas un texte, ni un récit, maître ou autre, mais, en tant que cause absente, elle nous est inac­ces­sible sauf sous forme tex­tuelle ; notre approche de l’histoire et du Réel lui-même passe néces­sai­re­ment par une tex­tua­li­sa­tion préa­lable, par une nar­ra­ti­vi­sa­tion dans l’inconscient poli­tique » (IP, p. 39). Jameson navigue ainsi entre deux posi­tions, d’une part, celle du mar­xisme « vul­gaire », qui pose une pré­émi­nence de la réa­lité infra­struc­tu­relle sur la super­struc­ture, réduite au statut d’émanation ou d’expression de la pre­mière ; d’autre part, la posi­tion post­struc­tu­ra­liste, fort à la mode dans les années 1970, et qui voyait du texte par­tout (on pense par exemple aux for­mu­la­tions outran­cières de Clifford Geertz dans son fameux article sur la « thick des­crip­tion »). Sur ce point, et comme l’a déjà indi­qué la notion de « condi­tions de pos­si­bi­lité », la démarche de Jameson se révèle pro­fon­dé­ment kan­tienne. Nous ne pou­vons échap­per au cadre lin­guis­tique col­lec­tif qui struc­ture notre pensée, mais nous ne pou­vons pas ne pas sup­po­ser une exté­rio­rité à ce cadre, quand bien même cette exté­rio­rité ne serait elle-même qu’un effet du cadre.

C’est pré­ci­sé­ment ce que sou­ligne la notion de cause absente, emprun­tée bien sûr à Althusser, et celle d’Histoire au sens large, en tant que séquence totale des modes de pro­duc­tion : l’Histoire, c’est la struc­ture qui n’est pré­sente qu’en ses effets, et qui, comme la sub­stance spi­no­zienne, est par­tout et nulle part à la fois. Mais pour cette raison, et à la dif­fé­rence des Idées kan­tiennes de la raison, cette Histoire comme Réel, comme sub­stance, comme cause absente, s’impose à nous de l’extérieur sous la forme de la Nécessité, de condi­tions que nous n’avons pas pro­duites ou choi­sies. Je cite­rai la conclu­sion du pre­mier cha­pitre de L’Inconscient poli­tique : « l’Histoire, c’est ce qui fait mal, ce qui refuse le désir, ce qui impose des limites inexo­rables à la praxis indi­vi­duelle comme col­lec­tive, ce qui, par ses « ruses », ren­verse, de façon hor­rible ou iro­nique, les inten­tions affi­chées. En ce sens ultime, l’Histoire comme fon­de­ment et hori­zon indé­pas­sable n’appelle donc aucune jus­ti­fi­ca­tion par­ti­cu­lière : si fort que nous cher­chions à les oublier, nous pou­vons avoir la cer­ti­tude que ses néces­si­tés alié­nantes ne nous oublie­ront pas » (IP, p. 126).

Toutefois, si l’on revient cent pages en arrière, Jameson semble nous dire exac­te­ment l’inverse, dans un pas­sage fameux que je cite­rai presque in extenso, dans la mesure où il consti­tue une véri­table pro­fes­sion de foi :

« Seul le mar­xisme peut nous offrir une des­crip­tion adé­quate du mys­tère essen­tiel du passé cultu­rel, lequel, comme Tirésias s’abreuvant de sang, se voit momen­ta­né­ment rendre vie et cha­leur, auto­ri­ser une fois encore à parler, pour déli­vrer, dans un envi­ron­ne­ment abso­lu­ment étran­ger, son mes­sage depuis long­temps oublié. Ce mys­tère ne peut être remis en acte que si l’aventure humaine est une ; c’est ainsi, et ainsi seule­ment […] que nous pou­vons saisir, l’espace d’un ins­tant, les exi­gences vitales que nous imposent des ques­tions mortes depuis long­temps, l’alternance sai­son­nière de l’économie d’une tribu pri­mi­tive, les dis­putes pas­sion­nées sur la nature de la Trinité, les modèles conflic­tuels de la polis ou de l’Empire uni­ver­sel, ou, appa­rem­ment plus proches de nous dans le temps, les pous­sié­reuses polé­miques par­le­men­taires et jour­na­lis­tiques des États-nations au XIXe siècle. Ces sujets ne retrou­ve­ront pour nous leur urgence ori­gi­nelle que s’ils sont racon­tés à nou­veaux frais, dans l’unité d’une seule grande his­toire (story) col­lec­tive ; que s’ils sont perçus comme par­ta­geant, sous des formes si dégui­sées ou sym­bo­liques que ce soit, un seul et unique thème fon­da­men­tal – pour le mar­xisme, la lutte col­lec­tive pour arra­cher le royaume de la Liberté au royaume de la Nécessité – ; que s’ils sont saisis comme des épi­sodes capi­taux dans une seule, dans une immense intrigue inache­vée ».

S’ensuit une longue cita­tion de l’ouverture du Manifeste du Parti com­mu­niste, après quoi Jameson conclut : « C’est de la détec­tion des traces de ce récit inin­ter­rompu, c’est de la res­tau­ra­tion, à la sur­face du texte, de la réa­lité refou­lée et enfouie de cette his­toire fon­da­men­tale, que la doc­trine d’un incons­cient poli­tique tire et sa fonc­tion et sa néces­sité » (IP, p. 17-19).

Il semble donc que coexistent deux ver­sions de la Nécessité. D’un côté, le Réel inébran­lable (et inthé­ma­ti­sable) qui écrase et broie impla­ca­ble­ment la vie humaine, de l’autre, ces néces­si­tés, sociales ou natu­relles, sur les­quelles nous avons prise et qu’il est pos­sible de sur­mon­ter, ou avec les­quelles, tout du moins, nous pou­vons vivre. Mais au lieu d’essayer de résoudre cette contra­dic­tion ou cette anti­no­mie, je pré­fère lui en ajou­ter une autre : entre le Manifeste com­mu­niste comme récit escha­to­lo­gique ou, selon Hayden White, comique (dans le sens où il évoque des len­de­mains qui chantent) et un autre cadre mar­xiste, qui consiste à ne pas (se) racon­ter d’histoires, à recon­naître les limites de la praxis comme des inter­ven­tions intel­lec­tuelles. En somme, le pes­si­misme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Ou, pour le dire dans les termes de Jameson, la dia­lec­tique de l’idéologie et de l’utopie.

Il y a en effet toute une dimen­sion, fon­da­men­tale et que je n’ai fait qu’effleurer, le fait que L’Inconscient poli­tique peut se lire comme un manuel d’analyse idéo­lo­gique. Du reste, tous les aspects de son her­mé­neu­tique que j’ai évo­qués pré­cé­dem­ment, tous ces moments, ces chan­ge­ments d’échelles, ces varia­tions de point de vue, ces élar­gis­se­ments du cadre d’analyse, tout cela vise pré­ci­sé­ment à exa­mi­ner le texte dans sa clô­ture idéo­lo­gique. Car l’idéologie, chez Jameson, n’est pas (seule­ment) la fausse conscience, mais avant tout une limi­ta­tion des pos­si­bi­li­tés qui, pour des classes déter­mi­nées, à un moment et dans un lieu donnés, s’offrent à la pensée et au récit. C’est pour­quoi la recons­truc­tion rétros­pec­tive des contra­dic­tions – qui cor­res­pondent à des anta­go­nismes de classes – per­met­tra de faire appa­raître la struc­ture de l’espace cog­ni­tif ou les sys­tèmes de valeurs qui rendent pos­sible le récit et à l’intérieur duquel il se déploie. Ainsi verra-t-on com­ment chez Balzac, le récit est entiè­re­ment placé au ser­vice d’un accom­plis­se­ment de sou­hait qui vise à appor­ter une solu­tion à la ten­sion entre éner­gie napo­léo­nienne, sta­bi­lité aris­to­cra­tique et éga­lité démo­cra­tique (cha­pitre 3 de L’Inconscient poli­tique) ; ou com­ment chez Gissing, le motif de la phi­lan­thro­pie recèle une véri­table haine du peuple et un pro­fond res­sen­ti­ment envers la classe ouvrière (cha­pitre 4).

L’Inconscient poli­tique va ainsi fonc­tion­ner comme un ins­tru­ment de détec­tion de la consti­tu­tion d’une sub­jec­ti­vité bour­geoise ou du sujet centré à tra­vers la for­ma­tion du roman moderne, et le pas­sage du réa­lisme au moder­nisme ; pour le dire vite, Jameson tente de mon­trer com­ment l’histoire, la col­lec­ti­vité humaine et la poli­tique se trouvent pro­gres­si­ve­ment exclues et refou­lées de la sur­face du texte et enfouies dans ses pro­fon­deurs. À un cer­tain niveau, donc, ce texte, qui s’interroge sur les condi­tions de pos­si­bi­lité des textes lit­té­raires, fait donc le récit de ses propres condi­tions de pos­si­bi­lité en tant que texte théo­rique, et les cha­pitres de mise en pra­tique de la méthode (Balzac, Conrad, Gissing) nous racontent com­ment a pu se former un incons­cient poli­tique du texte, com­ment la dis­so­cia­tion et l’autonomisation des sens cor­po­rels, l’émergence du binôme du bien et du mal et du sujet centré ou bour­geois, com­ment tout cela a pu refou­ler ce moment où le capi­ta­lisme, qui entrait dans sa phase impé­ria­liste, connais­sait une expan­sion sans pré­cé­dent.

Cependant, comme on le voit dans le cha­pitre sur Conrad, et comme Jameson le montre dans d’autres articles sur la lit­té­ra­ture moderne, toutes ces muta­tions se trouvent enre­gis­trées dans les textes, et il faut aussi voir la consti­tu­tion d’une sub­jec­ti­vité mona­dique et de toute une lit­té­ra­ture axée sur la conscience et l’intériorité comme un méca­nisme de défense, tandis que des socié­tés qui étaient aupa­ra­vant plus ou moins auto­suf­fi­santes se voient sou­dain dépen­dantes de pro­ces­sus se dérou­lant à des mil­liers de kilo­mètres.

Le Postmodernisme (pre­mier article épo­nyme, 1984) reprend le pro­blème pré­ci­sé­ment là où L’Inconscient poli­tique l’avait laissé, en sou­le­vant le pro­blème de la repré­sen­ta­tion du déca­lage entre l’expérience indi­vi­duelle et le sys­tème mon­dial. Mais cette fois, dans un saut par-delà le moment moder­niste (que Jameson étu­diera en détail dans A Singular Modernity, 2002), l’action com­mence une soixan­taine d’années plus tard, dans une société de consom­ma­tion de masse, où le lien entre la crise de l’interprétation et la crise de la poli­tique se pose avec une acuité plus grande que jamais. Car L’Inconscient poli­tique s’inscrivait encore dans une conjonc­ture haute pour la gauche, à la toute fin certes, mais son enthou­siasme théo­rique mon­trait bien qu’il par­ti­ci­pait encore de cette grande dyna­mique théo­rique et poli­tique enclen­chée au début des années 1960. Le Postmodernisme nous pré­sente en quelque sorte l’envers des six­ties, et les autres ten­dances à l’œuvre dans la période. Non pas les mou­ve­ments contre-cultu­rels, les révoltes ouvrières et étu­diantes ou les mou­ve­ments d’émancipation dans le Tiers-Monde, de l’Asie à l’Amérique du Sud en pas­sant par l’Afrique, mais l’établissement de ce que Jameson appelle un impé­ria­lisme pro­pre­ment amé­ri­cain, une exten­sion sans pré­cé­dent de la sphère de la mar­chan­dise, et (à partir des années 1970) l’essor du capi­ta­lisme finan­cier, la délo­ca­li­sa­tion de l’industrie dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment, l’affaiblissement du mou­ve­ment ouvrier, toute cette cohorte de phé­no­mènes que ne nous connais­sons aujourd’hui que trop bien.

Encore une fois, le pro­blème est posé sous l’angle idéo­lo­gique et cultu­rel ; mais on a moins remar­qué qu’il l’était aussi, plus spé­ci­fi­que­ment encore, sous celui de l’interprétation. L’article de 1971 fai­sait du méta­com­men­taire une réflexion sur la néces­sité de l’interprétation ; L’Inconscient poli­tique, dix ans plus tard, mon­trait que l’anti-herméneutique est encore une her­mé­neu­tique ; Le Postmodernisme doit à pré­sent se confron­ter à une mul­ti­pli­cité de pro­duits cultu­rels. Le livre s’ouvre sur une longue énu­mé­ra­tion de pro­blèmes, d’artistes et de styles surgis de nulle part et qui demeurent pour l’heure impen­sables en tant que tels ; en par­ti­cu­lier (et c’est l’origine de la théo­ri­sa­tion jame­so­nienne de la post­mo­der­nité) à des formes archi­tec­tu­rales qui bou­le­versent com­plè­te­ment le rap­port de l’individu à l’espace. Pour bien com­prendre cet ouvrage et sur­tout son texte inau­gu­ral, il faut essayer de se repré­sen­ter le choc, la sidé­ra­tion, le désar­roi, l’ahurissement sus­ci­tés par la prise de conscience que tout peut-être avait changé. La célèbre ana­lyse de l’hôtel Bonaventure de Portman tient lieu, sur ce plan, d’allégorie du post­mo­der­nisme en tant que tel, prin­ci­pa­le­ment du rap­port entre le sujet et l’espace bâti qui le déso­riente et l’exclut. Jameson évoque une muta­tion de l’objet-monde qui n’a pas encore trouvé de pen­dant dans une muta­tion sub­jec­tive. En un mot, nos caté­go­ries cog­ni­tives sont en retard sur le monde nou­veau dans lequel nous venons sou­dain de nous aper­ce­voir que nous étions entrés. Ce qui signi­fie que le rejet de l’interprétation n’est plus seule­ment une affaire théo­rique, can­ton­née à l’univers des sciences humaines ; désor­mais, ce sont notre cadre de vie et les objets cultu­rels eux-mêmes qui semblent blo­quer toute inter­pré­ta­tion, exclure le rap­port sur­face-pro­fon­deur et n’être que pure sur­face ou « absence de pro­fon­deur ». Du même coup – et c’est encore une manière d’explorer l’envers des six­ties –, le rejet post­struc­tu­ra­liste de l’interprétation appa­raît rétros­pec­ti­ve­ment comme unsymp­tôme du post­mo­derne.

Par consé­quent, on peut tout à fait consi­dé­rer que Jameson, entre le début des années 1971, au moment où il consti­tue son her­mé­neu­tique mar­xiste, et le milieu des années 80, où s’élabore sa théo­rie du post­mo­der­nisme, mène au fond la même réflexion de plu­sieurs points de vue théo­riques et tem­po­rels dif­fé­rents. À chaque fois, la ques­tion posée est celle de la pos­si­bi­lité de l’interprétation et du mar­xisme. Cependant, avec l’avènement de l’ère Reagan et l’adoption de bru­tales mesures néo­li­bé­rales (à com­men­cer par le plan Volcker et la répres­sion de la grève des contrô­leurs aériens), la gauche amé­ri­caine (et mon­diale) subit de plein fouet un brutal retour­ne­ment de conjonc­ture. C’est cette situa­tion poli­ti­que­ment neuve que LePostmodernisme tente de penser, d’une part, en la repla­çant dans une pers­pec­tive his­to­rique, cultu­relle et poli­tique de plus longue durée, et sur­tout, d’autre part, en fai­sant du post­mo­der­nisme une « hypo­thèse de pério­di­sa­tion » et en le défi­nis­sant non plus comme simple cou­rant artis­tique ou cultu­rel, mais comme une période nou­velle.

Se pose donc la ques­tion de la vali­dité des caté­go­ries d’analyse déve­lop­pées dans ses textes pré­cé­dents, à com­men­cer par celle de l’impératif sur lequel s’ouvreL’Inconscient poli­tique : « Historicisez tou­jours ! ». Comment his­to­ri­ci­ser quand par­tout autour, il n’est ques­tion que de fin des grands récits et de fin de l’histoire ? De triomphe défi­ni­tif du marché ? Quand la gauche est en lam­beaux ? Jameson appor­tera la réponse sui­vante, qui conserve toute sa vali­dité dans ses œuvres les plus récentes : en recon­nais­sant cette défaite tout en redé­ployant un projet dia­lec­tique, spa­tia­le­ment réorienté. En mon­trant que tous les symp­tômes du post­mo­derne, la mul­ti­pli­cité, la dis­per­sion, la spa­tia­lité, le déclin de l’affect, l’absence de pro­fon­deur peuvent être saisis comme le « moment de vérité » du post­mo­derne, donc uti­li­sés pour construire un concept du post­mo­derne. Postmoderne qui n’est lui-même pen­sable que par rap­port à ce qu’il nie. Ainsi, en remet­tant en œuvre la dia­lec­tique de la dif­fé­rence et de l’identité, de la conti­nuité et de la cou­pure, de l’histoire et de la struc­ture. En un mot, tout comme aupa­ra­vant pour les textes lit­té­raires, il s’agira de faire vio­lence à des objets qui se pré­sentent comme auto­suf­fi­sants, auto­nomes et anhis­to­riques, de les jux­ta­po­ser à leur terme opposé, non pour réta­blir le modèle de la pro­fon­deur en arguant que toute cette pla­néité n’est qu’apparence, mais, dans un uni­vers spa­tia­lisé ou dans le sys­tème mon­dial réa­lisé, pour contrer une appa­rence par une autre appa­rence, une sur­face par une autre sur­face, et par là même res­tau­rer une part de praxis, fût-elle seule­ment intel­lec­tuelle ou sym­bo­lique. Praxis qui, pour l’interprète, se pré­sente sous l’aspect de l’étrangisation (estran­ge­ment), concept qui com­prime tous ensemble l’ostra­ne­niedes for­ma­listes russes et le Verfremdungseffekt brech­tien, et qui par les déca­lages et les ren­ver­se­ments qu’il pro­duit, dia­lec­tise les objets et leur saisie, les met en mou­ve­ment et en action, les arrache à leur lieu « propre » et défait les effets de nature dont eux comme nous sommes les por­teurs.

On peut donc dire, pour conclure, que Jameson est le pra­ti­cien et le défen­seur d’un mar­xisme hété­ro­clite, syn­cré­tique et amphi­bie, et qu’à ce titre, il était par­ti­cu­liè­re­ment bien armé pour sur­vivre à une longue période de défaite et de réac­tion. Contraint dès le début de s’accommoder d’une situa­tion hos­tile, vis­cé­ra­le­ment anti-dog­ma­tique, il envi­sage le mar­xisme non pas seule­ment comme une doc­trine, ni comme une tra­di­tion, mais comme un site irré­duc­tible à ses mani­fes­ta­tions par­ti­cu­lières : le mar­xisme « n’est que le lieu d’un impé­ra­tif de tota­li­sa­tion, et les diverses formes his­to­riques qu’il a revê­tues peuvent éga­le­ment et de la même façon être cri­ti­quées pour leurs limites idéo­lo­giques locales ou pour les stra­té­gies de conten­tion qu’elles ont déployées » (IPp. 39). En tant qu’impératif de tota­li­sa­tion, il accorde une vali­dité sec­to­rielle aux dif­fé­rentes théo­ries ou lan­gages dont il fait ses maté­riaux bruts, il les absorbe tout en leur recon­nais­sant une auto­no­mie rela­tive, il joue sur des jux­ta­po­si­tions, des ren­ver­se­ments, des élar­gis­se­ments, des chan­ge­ments d’échelle et des dyna­miques inter­pré­ta­tives à géo­mé­trie variable, mais main­tient comme hori­zons ultimes (ou, ainsi que Jameson le dit aujourd’hui, comme « abso­lus ») l’histoire de la lutte des classes et le mode de pro­duc­tion. Ces hori­zons (par oppo­si­tion à des « fon­de­ments ») rem­plissent une fonc­tion de cadres et de sta­bi­li­sa­teurs théo­riques, et empêchent à chaque ins­tant le texte jame­so­nien de bas­cu­ler dans un pur et simple pers­pec­ti­visme ou dans un jeu sans fin de décons­truc­tion des dua­lismes, même s’il par­tage avec Derrida (et Nietzsche) l’hostilité à tout « binôme » et le goût de la pro­ces­sua­lité. C’est pré­ci­sé­ment en vertu de ces hori­zons – dont le statut n’est du reste pas sans poser pro­blème – que le mar­xisme de Jameson, si syn­cré­tique soit-il, n’est pas réduc­tible à un plu­ra­lisme libé­ral, ni à un dia­lo­gisme théo­rique, ni à une forme quel­conque d’interdisciplinarité : il s’agit en vérité d’un site de pro­duc­tion des anta­go­nismes. C’est pour cela aussi que, à un moment où le mot « mar­xisme » semble ne plus être seule­ment une insulte, à un moment où d’autres tentent de s’approprier des aspects du mar­xisme pour les sub­su­mer dans des pro­jets conver­sa­tion­nels ou des théo­ries de la recon­nais­sance, cette œuvre ouverte mais fon­da­men­ta­le­ment conflic­tuelle pour­rait n’être pas dénuée d’utilité.

  • 1.Dans l’ordre de publi­ca­tion : La Totalité comme com­plot. Conspiration et para­noïa dans l’imaginaire contem­po­rain, trad. N. Vieillescazes, Paris, Les Prairies ordi­naires, 2007 ; Le Postmodernisme, ou la logique cultu­relle du capi­ta­lisme tardif, trad. F. Nevoltry, Paris, Beaux-Arts de Paris, 2007 (rééd. poche, 2012) ; Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, trad. N. Vieillescazes et F. Ollier, Paris, Max Milo, 2007 ; Penser avec la science-fic­tion. Archéologies du futur 2, trad. N. Vieillescazes, Paris, Max Milo, 2008 ; Fictions géo­po­li­tiques, trad. J. Verraes et N. Vieillescazes, Paris, Capricci, 2011 ; L’Inconscient poli­tique. Le récit comme acte socia­le­ment sym­bo­lique, trad. N. Vieillescazes, Paris, Questions théo­riques, 2012.
  • 2.Ce que Jameson rap­pelle dans l’avant-propos à l’édition fran­çaise de L’Inconscient poli­tique, p. II.
date :

24/05/2012 – 13:37

Nicolas Vieillescazes

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