Frantz Fanon, la colère vive

Par Mis en ligne le 04 novembre 2011

Les damnés de la terre« Sur le colo­nia­lisme, sur les consé­quences humaines de la colo­ni­sa­tion et du racisme, le livre essen­tiel est un livre de Fanon : Peau noire, masques blancs. Sur la déco­lo­ni­sa­tion, ses aspects et ses pro­blèmes, le livre essen­tiel est un livre de Fanon : Les Damnés de la terre. Toujours, par­tout, la même luci­dité, la même force, la même intré­pi­dité dans l’analyse, le même esprit de « scan­dale démys­ti­fi­ca­teur ». Cet hom­mage d’Aimé Césaire dit assez la place qu’occupe Frantz Fanon (1925-1961) dans la conscience uni­ver­selle. Dans le pan­théon révo­lu­tion­naire qui s’élabore dès le milieu des années 1950, Fanon se situe clai­re­ment aux côtés d’Ho Chi Minh, de Che Guevara et des autres grandes figures du monde nou­veau. Les Damnés de la terre (Maspero, 1961) ont été, et sont encore, la Bible des mou­ve­ments tiers-mondistes.

Mais Frantz Fanon gêne, aujourd’hui comme hier. En décembre 1961, quand la nou­velle de son décès par­vint à Paris, la police com­mença à saisir les exem­plaires des Damnés de la terre, qui « mena­çaient la sécu­rité de l’Etat ». Les écrits de Fanon scan­da­li­saient la droite et don­naient mau­vaise conscience à la gauche, pas tou­jours très claire sur la ques­tion de l’indépendance algé­rienne. A la Martinique, la -terre où il vit le jour, Fanon dérange éga­le­ment. Certes, une avenue porte son nom à Fort-de-France, mais dans cette colo­nie, qui a choisi la voie de l’« assi­mi­la­tion », et qui est deve­nue dépar­te­ment fran­çais, Fanon sus­cite le malaise. Lui, il est allé jusqu’au bout du combat de libé­ra­tion natio­nale, et il a défendu, sur le sol même de l’Algérie, la cause de l’indépendance. A la Martinique, on a plus ou moins renoncé à cette idée, non sans remords par­fois. Du coup, face à Fanon, on est embar­rassé. On pré­fère l’oublier. Et en Algérie ? En toute logique, il devrait être là-bas un héros natio­nal, lui qui fut un cadre du FLN. Mais le natio­na­lisme algé­rien se défi­nit comme arabo-isla­mique, et il est très dif­fi­cile d’y inclure en bonne place un homme noir, étran­ger, qui plus est agnos­tique. Bref, per­sonne ne sait s’il faut voir en Fanon un « Martiniquais », un « Français », un « Algérien », un « Africain », un « Noir » ; per­sonne ne peut, ou ne veut, tout à fait se l’approprier. Serait-il donc lui-même un « damné » ?

Cinquante ans après la mort de Fanon, plu­sieurs ouvrages paraissent pou­ré­vo­quer sa mémoire, son héri­tage, son deve­nir peut-être – le nôtre aussi ? La bio­gra­phie impor­tante de l’Américain David Macey (mort le 7 octobre), Frantz Fanon. Une vie, que les édi­tions La Découverte ont tra­duite en fran­çais livre les résul­tats d’une recherche riche, fouillée, minu­tieuse, et laisse passer un souffle épique, qui trans­porte le lec­teur de la Martinique à l’Algérie, en pas­sant par la Tunisie, la France et le Ghana. Du combat contre le nazisme à celui contre le colo­nia­lisme, les deux grandes tra­gé­dies du XXe siècle. Psychiatre, com­bat­tant, théo­ri­cien, Fanon y appa­raît pour ce qu’il est : un contem­po­rain capi­tal. A La Découverte encore, on publie un autre ouvrage, en tous points remar­quable. Frère du pré­cé­dent, avec une cou­ver­ture qui arbore le même por­trait, ce livre ras­semble, sur papier bible qua­si­ment (il fal­lait au moins cela…), les oeuvres com­plètes de Frantz Fanon, avec une pré­face de l’historien Achille Mbembe et une intro­duc­tion de la phi­lo­sophe Magali Bessone.

La page de la colo­ni­sa­tion ayant été tour­née, Fanon, dit-on par­fois en France, serait un auteur dépassé. Vraiment ? Quelle lumière crue jette pour­tant son oeuvre sur nos débats contem­po­rains ! Sur la ques­tion du voile, par exemple, il n’est que de lire L’An V de la révo­lu­tion algé­rienne (1959). A mi-chemin entre l’enquête eth­no­gra­phique, le repor­tage de guerre et le traité poli­tique, ce livre hal­lu­ci­nant donne à com­prendre mieux que tout autre ce que fut l’Algérie de ces « années de braise ». Entre autres choses, Fanon met en évi­dence la « rage » des colons à vou­loir dévoi­ler les Algériennes, des colons mus à la fois par des pul­sions éro­tiques et par des mobiles poli­tiques. En effet, le pro­gramme colo­nia­liste entend mobi­li­ser contre les hommes algé­riens les femmes indi­gènes, encou­ra­gées, sous le cou­vert de l’émancipation, à s’enrôler en faveur de l’Algérie fran­çaise. « A chaque kilo de semoule dis­tri­bué cor­res­pond une dose d’indignation contre le voile et la claus­tra­tion », écrit Fanon. Des cam­pagnes d’occidentalisation de la femme algé­rienne sont orga­ni­sées : « Des domes­tiques mena­cées de renvoi, de pauvres femmes arra­chées de leur foyer, des pros­ti­tuées sont conduites sur la place publique et sym­bo­li­que­ment dévoi­lées aux cris de « Vive l’Algérie française ! ». » Et si Fanon tend à mini­mi­ser le fait de la domi­na­tion sexiste subie par les femmes voi­lées d’hier, concer­nant celles d’aujourd’hui, com­ment ne pas voir, dans cer­taines posi­tions extrêmes sur la laï­cité, à l’extrême droite et au-delà, les réma­nences d’une domi­na­tion post-coloniale ?

Sur la ques­tion noire aussi, Frantz Fanon, quelle luci­dité ! Pendant long­temps en France, on a voulu igno­rer le sujet. Après les grandes heures de la « négri­tude », cela sem­blait hors de propos. En 2004, je tra­vaillais avec des amis mili­tants sur la ques­tion des dis­cri­mi­na­tions, et j’avais pro­posé qu’on uti­lise le mot « noir ». Sans détour.

Cela avait inquiété au début : la crainte du qu’en-dira-t-on. Mais j’avais cité Fanon, Césaire, et nous avions fran­chi le Rubicon. C’est ainsi que fut lancé le CRAN, le Conseil repré­sen­ta­tif des asso­cia­tions noires. Nous fai­sions nôtres les ana­lyses de Fanon. Quand il évoque le désir de « lac­ti­fi­ca­tion » de cer­taines femmes noires, qui aujourd’hui encore, prennent des pro­duits pour se blan­chir la peau, au péril de leur santé, au péril de leur vie. Quand il évoque « le Nègre, esclave de son infé­rio­rité, le Blanc esclave de sa supé­rio­rité (qui) se com­portent tous deux selon une ligne d’orientation névro­tique ». Quand il évoque, enfin, l’expérience du Noir, être-pour-autrui, expé­rience assez sem­blable en somme à celle du juif, comme l’analyse Jean-Paul Sartre. Le pro­fes­seur de phi­lo­so­phie de Fanon lui dit un jour : « Quand vous enten­dez dire du mal des juifs, dres­sez l’oreille, on parle de vous. »

Une pensée tou­jours mobile

Actualité de Frantz Fanon encore, lorsqu’il évoque les « damnés de la terre », et que nous voyons, ici et là, les « indi­gnés » du monde, du Nord et du Sud, de Wall Street à la Puerta del Sol. Dans son livre Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la cri­tique post­co­lo­niale, le phi­lo­sophe Matthieu Renault a raison de dire que la réflexion de Fanon est une « théo­rie voya­geuse ». Car il s’agit moins pour nous, aujourd’hui, de resi­tuer son ori­gine, son his­toire ou sa « vérité », que de suivre les che­mins d’une pensée tou­jours mobile, qui nous invite à des dépla­ce­ments, plutôt qu’à des dépas­se­ments. Une pensée qui, com­men­tée par les phi­lo­sophes Jean-Paul SartreHannah ArendtEdward SaïdHomi BhabhaCharles TaylorJudith Butler, et tant d’autres, consti­tue un car­re­four impor­tant de notre moder­nité intel­lec­tuelle et politique.

Frantz Fanon et les Antilles, indique le titre de l’ouvrage sti­mu­lant du socio­logue André Lucrèce, qui situe le pen­seur, à juste titre, dans son contexte cari­béen. Oui, mais aujourd’hui, Frantz Fanon est l’auteur d’un Tout-Monde, pour reprendre la for­mule de Glissant, qui appelle à l’insurrection.

On lit Fanon, on prend son crayon, on com­mence à sou­li­gner les pas­sages mémo­rables, on vibre, on bout, puis on arrête. C’est tout le livre qu’il fau­drait souligner…


FRANTZ FANON, UNE VIE de David Macey. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) parChristophe Jaquet et Marc Saint-Upéry. La Découverte, 598 p., 28 €.ŒUVRES de Frantz Fanon. Préface d’Achille Mbembe, La Découverte, 884 p., 27 €.

FRANTZ FANON. DE L’ANTICOLONIALISME À LA CRITIQUE POSTCOLONIALE de Matthieu Renault. Ed. Amsterdam, 224 p., 14 €.

FRANTZ FANON ET LES ANTILLES d’André Lucrèce. Ed. Le Teneur, 166 p., 20 €.

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