Frantz Fanon : contre le colonialisme

Par Mis en ligne le 21 janvier 2015

Comment guérir le colo­nisé de son alié­na­tion? Telle est la ques­tion à laquelle n’aura de cesse de répondre le psy­chiatre mar­ti­ni­quais Frantz Fanon. Source d’inspiration pour les « post­co­lo­nial stu­dies », son œuvre est mal connue en France. Cinquante ans après sa mort, retour sur une pensée aussi déran­geante qu’actuelle.

« Nous ne ten­dons à rien de moins qu’à libé­rer l’homme de cou­leur de lui-même. » Tel est l’objectif que pour­sui­vra Frantz Fanon à tra­vers toute son œuvre intel­lec­tuelle. Elle puise dans son expé­rience comme il l’explique dès son pre­mier ouvrage, Peau noire, masques blancs (1952) : « L’objectivité scien­ti­fique m’était inter­dite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père. »

Né en 1925 à Fort-de-France, dans une famille de la petite bour­geoi­sie mar­ti­ni­quaise, le jeune Fanon s’engage dans les Forces fran­çaises libres durant la Seconde Guerre mon­diale et fait l’expérience du racisme des Français envers les Noirs. Démobilisé en 1945, il repart vers la Martinique, où il passe son bac­ca­lau­réat. En 1946, il part étu­dier la méde­cine à Lyon, avant de s’orienter vers la psy­chia­trie. C’est après sa thèse, sou­te­nue en 1951, qu’il publie Peau noire, masques blancs.

Dans ce livre, qu’il décrit comme une « étude cli­nique », il ana­lyse « l’aliénation » du colo­nisé, et plus par­ti­cu­liè­re­ment du Noir antillais. Pour le jeune psy­chiatre mar­ti­ni­quais, cette alié­na­tion est inhé­rente au sys­tème colo­nial. « Le colo­nia­lisme exerce une vio­lence psy­chique, son dis­cours : le colo­nisé est “laid”, “bête”, “pares­seux”, a une sexua­lité “mala­dive”, explique la poli­to­logue Françoise Vergès. Et pour Fanon, le colo­nisé finit par inté­grer ces dis­cours de stig­ma­ti­sa­tion, le sen­ti­ment d’être infé­rieur, il finit par mépri­ser sa culture, sa langue, son peuple, il ne veut plus alors qu’imiter, res­sem­bler au colo­ni­sa­teur. »

Décoloniser les esprits

Cette volonté du colo­nisé de res­sem­bler au colo­ni­sa­teur, Fanon l’observe chez les siens mis en contact avec la métro­pole. Ils adoptent le fran­çais, langue du colo­ni­sa­teur, reje­tant le créole. Voulant se rap­pro­cher le plus pos­sible du Blanc, les Antillais se mettent même à dis­tance des Noirs afri­cains, qu’ils n’hésitent pas à consi­dé­rer comme infé­rieurs, comme les « véri­tables nègres ». Selon Fanon, cette « négro­pho­bie » des Noirs envers d’autres Noirs est carac­té­ris­tique de l’aliénation qui s’est empa­rée de ses frères. Ces der­niers ont inté­rio­risé ce sys­tème colo­nial qui place le Blanc tout en haut de l’échelle des races. Ainsi « le Noir n’est pas un homme », « le Noir est un homme noir » qui « veut être blanc », et c’est bien là le signe de son alié­na­tion. Pour Fanon, le Noir ne sera plei­ne­ment homme que lorsqu’il sera débar­rassé de cette alié­na­tion qui le déshu­ma­nise.

Cette alié­na­tion qu’il décrit chez le Noir antillais, Fanon l’observe éga­le­ment chez les colo­ni­sés d’Afrique du Nord à partir de 1953, alors qu’il occupe le poste de méde­cin-chef à l’hôpital psy­chia­trique de Blida, en Algérie. Désormais, toute son éner­gie et sa pensée seront consa­crées à cette ques­tion : com­ment guérir le colo­nisé de son alié­na­tion, lui per­mettre de deve­nir libre, d’accomplir son huma­nité ?

Sa réponse ne tarde pas. Le seul moyen de sortir de l’aliénation est la déco­lo­ni­sa­tion, pas seule­ment celle du ter­ri­toire, mais aussi celle des esprits. Elle doit per­mettre au colo­nisé d’accomplir plei­ne­ment son huma­nité. Cette idée, déjà en germe dans Peau noire, masques blancs, est plei­ne­ment expli­ci­tée dans Les Damnés de la Terre (1961) : « La déco­lo­ni­sa­tion est très sim­ple­ment le rem­pla­ce­ment d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes ». La déco­lo­ni­sa­tion doit ainsi créer une nou­velle espèce d’hommes, en sup­pri­mant le cli­vage de la race, socle du sys­tème colo­nial.

Il faut dépas­ser l’antagonisme entre colons et colo­ni­sés, entre Blancs et Noirs, afin que l’humanité soit une. Cette uni­ver­sa­lité de la condi­tion humaine est chère au jeune psy­chiatre. Au nom de celle-ci, il dit prendre garde tout autant aux Noirs qui veulent deve­nir blancs qu’aux Noirs qui exaltent des valeurs noires supé­rieures. « Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre », écrit-il dans Peau noire, masques blancs, esti­mant que « le Noir qui veut blan­chir sa race est aussi mal­heu­reux que celui qui prêche la haine du Blanc. » Exalter la race noire contre le Blanc, n’est-ce pas encore pour le Noir s’enfermer « dans sa noir­ceur », alors que le but est jus­te­ment d’en sortir ?

Fanon et la négri­tude

Si Fanon émet des réserves sur l’exaltation par les Noirs de leur culture, d’un passé noir, il ne néglige pas pour autant le cou­rant de la négri­tude (enca­dré ci-des­sous). Fanon s’oppose à Jean-Paul Sartre qui consi­dé­rait la négri­tude comme une simple étape, un simple « pas­sage » vers l’accomplissement de l’humanité (1). Mais faire de la négri­tude le « temps faible » d’une pro­gres­sion vers une société sans races, comme le fait Sartre, n’est-ce pas de facto ôter au Noir la pos­si­bi­lité d’y recou­rir ? Le dis­cours sar­trien « détruit l’enthousiasme noir », écrit ainsi Fanon dans Peau noire, masques blancs. Le pen­seur mar­ti­ni­quais dit au contraire avoir « besoin de (se) perdre dans la négri­tude abso­lu­ment » avant de la dépas­ser. C’est là que pointe la com­plexité de la pensée de Fanon.

Si Fanon estime que les Noirs ont besoin de se recon­naître dans un passé commun, il affirme qu’aucun homme ne doit pour autant être pri­son­nier de son passé. Les hommes doivent plutôt cher­cher à construire leur avenir. Il ne faut pas « fixer l’homme » – sous-entendu le fixer dans son his­toire, dans sa situa­tion de colo­nisé, ou d’ancien esclave pour les Noirs – mais « lâcher l’homme (2) ».

Apôtre de la vio­lence?

La sortie de l’aliénation passe par la déco­lo­ni­sa­tion, et une déco­lo­ni­sa­tion néces­sai­re­ment vio­lente qui « laisse devi­ner à tra­vers tous ses pores des bou­lets rouges, des cou­teaux san­glants », explique-t-il dans Les Damnés de la Terre. Fanon se ferait-il l’« apôtre de la vio­lence (3) ».

La vio­lence révo­lu­tion­naire est certes l’un des thèmes cen­traux des Damnés de la Terre. Mais la pensée de Fanon fut quelque peu défor­mée par Sartre, qui signa la pré­face du livre, explique la phi­lo­sophe Magali Bessone (4) : « La pré­face de Sartre radi­ca­lise le dis­cours de Fanon et pose la vio­lence comme fin en soi. » Or, chez Fanon, la vio­lence des colo­ni­sés n’est pas une fin en soi. Elle est plutôt un moyen de sortir de l’aliénation. Elle est en outre une « contre-vio­lence » en ce qu’elle est une réponse à celle exer­cée par le sys­tème colo­nial. Dans l’esprit de Fanon, la vio­lence est ainsi l’unique moyen pour le colo­nisé de se libé­rer d’un sys­tème colo­nial lui-même violent.

Le colo­nisé doit conqué­rir lui-même son éman­ci­pa­tion. Il ne doit pas se voir accor­der sa liberté, il doit l’obtenir par la force, sinon la désa­lié­na­tion n’aura pas lieu. Pour Fanon, qui écrit Les Damnés de la Terre en pleine guerre d’Algérie, « l’homme se libère dans et par la vio­lence », une vio­lence qui « dés­in­toxique » et « débar­rasse le colo­nisé de son com­plexe d’infériorité ».

Fanon l’Algérien

Les textes mili­tants de Fanon, la véhé­mence des Damnés de la Terre, lui ont valu d’être long­temps mar­gi­na­lisé en France. Fanon, qui avait rejoint le Front de libé­ra­tion natio­nale (FLN) en Algérie en 1955, démis­sionne de son poste à l’hôpital psy­chia­trique de Blida l’année sui­vante. En retour, il reçoit un arrêté d’expulsion. Il part alors pour Paris, puis pour Tunis, où il devient l’une des plumes du jour­nal du FLN, El Moudjahid, à partir de 1957. Convaincu de la néces­sité d’une soli­da­rité pan­afri­caine en vue de la déco­lo­ni­sa­tion du conti­nent, il voyage aussi dans plu­sieurs pays d’Afrique, notam­ment au Ghana, en Guinée ou au Congo, en tant que repré­sen­tant iti­né­rant du gou­ver­ne­ment pro­vi­soire de la République algé­rienne (GPRA) en 1960. Entre-temps, son œuvre est cen­su­rée par les auto­ri­tés fran­çaises. L’An V de la révo­lu­tion algé­rienne est saisi dès sa sortie en 1959. Rédigé quelques mois avant sa mort, alors qu’il se sait atteint d’une leu­cé­mie, Les Damnés de la Terre est imprimé dans des condi­tions de semi-clan­des­ti­nité, puis inter­dit lors de sa dif­fu­sion en 1961, pour « atteinte à la sécu­rité inté­rieure de l’État ». Mais ses textes sont abon­dam­ment com­men­tés après sa mort, sur­ve­nue en décembre 1961, et dans la décen­nie sui­vante.

L’amnésie fran­çaise

La véri­table éclipse de Fanon se pro­duit à partir des années 1970. Il devient alors « un phi­lo­sophe maudit » en France, « pays pour lequel la guerre d’Algérie n’a pas eu lieu », note sa bio­graphe Alice Cherki (5). Mais si Fanon est mar­gi­na­lisé en France pour sa par­ti­ci­pa­tion à la lutte du FLN, c’est, paral­lè­le­ment, de son vécu algé­rien qu’il tire son uni­ver­sa­lité. Il n’est ainsi pas seule­ment un pen­seur de la ques­tion noire, il a pensé les dérives du sys­tème colo­nial dans son ensemble.

Et c’est bien pour sa condam­na­tion radi­cale du colo­nia­lisme fran­çais qu’il est demeuré long­temps occulté en France. « En redon­nant à la colo­nie son rôle dans la construc­tion de la nation, de l’identité natio­nale et de la République fran­çaise, Fanon fait appa­raître com­ment la notion de “race” n’est pas exté­rieure au corps répu­bli­cain et com­ment elle le hante », remarque ainsi F. Vergès. Dévoilant le cli­vage racial au fon­de­ment du sys­tème colo­nial, Fanon gêne le répu­bli­ca­nisme d’une France qui se dit indif­fé­rente aux dif­fé­rences, mais qui, dans son propre empire colo­nial, a dénié des droits à des popu­la­tions au motif de leur « race » dite infé­rieure.

Un retour en France?

Alors qu’en France elle sombre dans l’oubli, la pensée voya­geuse de Fanon par­court le monde. Elle imprègne ainsi la réflexion de cher­cheurs anglo­phones via le cou­rant des « post­co­lo­nial stu­dies »*. Après ce détour anglo­phone (enca­dré ci-des­sous), un retour de Fanon s’observe en France depuis un peu plus d’une décen­nie. La bio­gra­phie de F. Fanon par A. Cherki a permis la redé­cou­verte de l’auteur mar­ti­ni­quais au début des années 2000. L’essor des études post­co­lo­niales à la fran­çaise, les tra­vaux sur l’esclavage et la colo­ni­sa­tion de cer­tains cher­cheurs fran­çais remettent à l’honneur l’analyse du texte fano­nien (6).

Cependant le retour de Fanon en France appa­raît incom­plet. Il y est rare­ment abordé comme un théo­ri­cien, estime ainsi le phi­lo­sophe poli­tique Matthieu Renault. La publi­ca­tion d’œuvres bio­gra­phiques sur Fanon, au détri­ment d’essais sur sa pensée, semble un symp­tôme de la dif­fi­culté fran­çaise à le lire autre­ment que comme un mili­tant, comme si « l’homme d’action ne sau­rait être en même temps homme de pensée (7) ».

Fanon reste donc encore et tou­jours à relire (8). Le cin­quan­tième anni­ver­saire de sa mort montre para­doxa­le­ment à quel point il demeure lar­ge­ment ignoré en France, alors même que cer­taines de ses pages, sur le racisme ou sur le deve­nir des pays afri­cains après les indé­pen­dances, sont d’une sur­pre­nante actua­lité.

03/01/2012

NOTES

(1) Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », pré­face, in Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la poésie nègre et mal­gache de langue fran­çaise, 1948, rééd. Puf, 2011. Dans ce texte, que Frantz Fanon cri­tique dans Peau noire, masques blancs, Sartre défi­nit notam­ment la négri­tude comme « un pas­sage et non un abou­tis­se­ment » et comme « le temps faible d’une pro­gres­sion dia­lec­tique (…) (visant) à pré­pa­rer la syn­thèse ou réa­li­sa­tion de l’humain dans une société sans races ».

(2) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952, rééd. Seuil, coll. « Points », 2011. Dans sa conclu­sion, Fanon écrit : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché. »

(3) David Macey, Frantz Fanon. Une vie, La Découverte, 2011. Le bio­graphe explique que Fanon a pu être consi­déré comme « l’apôtre de la vio­lence » dans ses liens avec les lea­dersde la lutte de libé­ra­tion algé­rienne et lorsqu’il pro­meut l’usage de la vio­lence dans Les Damnés de la Terre.

(4) Magali Bessonne, « Frantz Fanon, en équi­libre sur la color line », intro­duc­tion à Frantz Fanon, Œuvres, La Découverte, 2011.

(5) Alice Cherki, Frantz Fanon. Portrait, Seuil, 2000.

(6) Voir Françoise Vergès, « “Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc”. Frantz Fanon, escla­vage, race et racisme », Actuel Marx, n° 38, 2005/2.

(7) Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la cri­tique post­co­lo­niale, Amsterdam, 2011.

(8) Voir Jean-François Bayart, « Relire Fanon », en ligne sur Mediapart, 18 octobre 2011

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