Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Françoise David, De colère et d’espoir, Montréal, Écosociété, 2011

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Au Québec, qu’on soit de gauche, de droite ou de centre, il n’est plus pos­sible de ne pas connaître Françoise David. Femme de cœur, fémi­niste, démo­crate, sou­ve­rai­niste, éco­lo­giste, mili­tante de gauche depuis tou­jours, elle incarne le sens pro­fond de la soli­da­rité. Après des études uni­ver­si­taires en orga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire, elle pour­suit ses luttes pour la jus­tice sociale dans divers milieux. Notamment à l’origine de la marche Du pain et des roses (1995) et de la Marche mon­diale des femmes (2000) qu’elle a ini­tiées lorsqu’elle était pré­si­dente de la Fédération des femmes du Québec, elle est main­te­nant pré­si­dente et co-porte-parole de Québec soli­daire et pour­suit ses com­bats dans un enga­ge­ment poli­tique et social auda­cieux et ins­pi­rant.

Sept ans après Bien commun recher­ché, Françoise David nous offre, sous forme de carnet, la pour­suite d’un dia­logue qu’elle a engagé depuis plus de 30 ans avec les femmes et les hommes de tout le Québec. Quel beau moment que le temps consenti à la lec­ture de De colère et d’espoir !

Après une pré­face indi­gnée de Dan Bigras, Françoise nous guide cha­pitre après cha­pitre à tra­vers ses réflexions, ses dénon­cia­tions et ses pro­po­si­tions, dans le cadre d’une ana­lyse lucide des dan­gers qui guettent le Québec et des défis qu’il est appelé à rele­ver. Elle offre, en toute humi­lité, la dénon­cia­tion de ce qui la choque pro­fon­dé­ment et par­tage avec nous ce qui lui donne espoir. Cinq grands thèmes sont abor­dés en autant de cha­pitres. D’abord, dans « Le grand écart », elle aborde celui des prin­ci­pales injus­tices sociales et du déman­tè­le­ment de nos ser­vices publics. Dans « Le pays rêvé », elle nous pré­sente son pays de rêve. Elle pour­suit avec « Parler avec elles », où elle témoigne de ses ren­contres avec des femmes voi­lées. Dans « Verdir l’économie », elle traite des thèmes de l’économie et de l’environnement, puis elle ter­mine en nous pro­po­sant de faire « La poli­tique autre­ment ».

Chaque cha­pitre com­prend d’abord l’expression de ses indi­gna­tions, ce à quoi elle dit haut et fort « ça suffit ! » Mais, elle ne s’arrête pas là, elle a des solu­tions créa­tives, réa­li­sables, sti­mu­lantes et lar­ge­ment docu­men­tées à sug­gé­rer. Elle pré­sente de mul­tiples exemples déjà en marche à tra­vers le Québec, qui per­mettent d’illustrer la fai­sa­bi­lité de ce qu’elle pro­pose. Elle affirme à chaque ins­tant sa croyance pro­fonde dans la force citoyenne des Québécoises et des Québécois. Elle illustre com­bien ce peuple est en mou­ve­ment et digne de confiance lorsqu’il s’agit de se mobi­li­ser à tra­vers des solu­tions ori­gi­nales, acces­sibles, par­fois exi­geantes certes, mais tel­le­ment pro­met­teuses de soli­da­rité.

La force de ce livre tient à la puis­sance de l’espoir qu’il com­mu­nique. L’espoir qu’ensemble, unis, nous pou­vons construire un monde fort, juste, inclu­sif et sou­cieux du bon­heur de toutes et de tous.

Dès le pre­mier cha­pitre, Françoise dévoile l’origine de son indi­gna­tion et de son enga­ge­ment. Elle révèle que depuis l’enfance, guidée par sa mère et ins­pi­rée par son père, elle apprend cer­tai­ne­ment à s’insurger, mais sur­tout à agir. Elle dénonce ensuite les igno­mi­nies les plus grandes quant aux inéga­li­tés sociales gran­dis­santes. Qu’il s’agisse de la misère et des injus­tices aux­quelles sont assu­jet­ties les plus dému­nies de nos conci­toyennes, de la des­truc­tion mas­sive de nos ser­vices publics (notam­ment la culture, les ser­vices de santé, l’éducation) par une mar­chan­di­sa­tion qui conduit inévi­ta­ble­ment à leur inac­ces­si­bi­lité, rien ne lui échappe. Elle nous dit qu’une popu­la­tion malade, sans culture, sans édu­ca­tion, vivant dans la pré­ca­rité, ne peut aspi­rer à la liberté, à l’émancipation, au déve­lop­pe­ment d’un sens cri­tique, à la créa­ti­vité et au droit de rêver. Elle nous rap­pelle aussi que l’éducation est un outil de liberté : « On ne dira jamais assez com­bien l’éducation est essen­tielle à l’épanouissement de femmes et d’hommes libres. […] Nous sommes libres lorsque nous pou­vons déci­der com­ment vivre et quel avenir construire col­lec­ti­ve­ment » (p. 56). Elle ques­tionne. Pourquoi voir nos ser­vices publics comme une dépense ? Ne sont-ils pas en fait des inves­tis­se­ments pour l’emploi et pour notre bien-être à toutes et à tous ? À qui pro­fite la pri­va­ti­sa­tion ? Pour elle, cette vision mar­chande repré­sente une menace pro- fonde à l’égalité et à la démo­cra­tie la plus élé­men­taire. Elle rap­pelle que nous savons com­ment faire pour ren­ver­ser ce cou­rant. Par exemple : pré­co­ni­ser et sou­te­nir finan­ciè­re­ment la pro­mo­tion et la pré­ven­tion en santé ; pro­po­ser des ser­vices de santé de proxi­mité ; redon­ner leur mis­sion pre­mière aux CLSC ; valo­ri­ser la méde­cine fami­liale ; revoir la rému­né­ra­tion des méde­cins ; etc. Elle pré­co­nise éga­le­ment une édu­ca­tion gra­tuite, de la mater­nelle à l’université. Elle plaide pour « des uni­ver­si­tés qui recen­tre­raient leur mis­sion sur la trans­mis­sion du savoir et la for­ma­tion d’une pensée cri­tique auto­nome » (p. 63).

Fidèle à ses valeurs, elle témoigne de son pro­fond res­pect pour ses conci­toyennes venues d’ailleurs. Dans ses ren­contres avec les femmes musul­manes, elle est tou­chée par leur fémi­nisme plei­ne­ment assumé et par leur patience au cours des échanges pour bien se faire com­prendre. Affirmant sa laï­cité, Françoise sort de ces ren­contres pen­sive et per­plexe : « Je conti­nue d’être en désac­cord avec des règles qui régissent la vie des femmes, toutes reli­gions confon­dues. En même temps, je découvre les femmes sous le voile » (p. 118). Elle nous rap­pelle notre fausse neu- tra­lité comme indi­vi­dus et comme peuple devant les enjeux de laï­cité. Elle nous invite à faire preuve de cou­rage et à nous défi , ensemble, un modèle de laï­cité qui nous ras­semble et cor­res­pond aux désirs col­lec­tifs, peu importe nos ori­gines. Nous savons le faire, nous dit-elle, nous l’avons fait dans de mul­tiples autres domaines.

Et qu’en est-il de son pays tant aimé ? Elle le voit donné en pâture mor­ceau par mor­ceau, méprisé, sali par ces grands pro­jets d’exploration et d’exploitation d’énergies fos­siles de toutes sortes, de mines à vider, d’un Grand Nord à dévas- ter, d’un fleuve et de rivières à déman­te­ler, et ce, sans égard au bien commun ni aux consé­quences sur l’environnement. Elle explique le contenu et la portée des lois pro­tec­trices des exploi­tants au détri­ment des popu­la­tions. Elle nous convie au déve­lop­pe­ment d’une « éco­no­mie à échelle humaine, verte, à fina­lité sociale et gérée démo­cra­ti­que­ment » (p. 209). Elle nous encou­rage à prendre tout le temps néces­saire pour éla­bo­rer d’autres façons de déve­lop­per le poten­tiel qué­bé­cois. Par exemple, il faut revoir notre vision du déve­lop­pe­ment minier, l’étaler sur plu­sieurs géné­ra­tions et y impli­quer les com­mu­nau­tés concer­nées. Elle appelle à déve­lop­per des entre­prises col­lec­tives, à faire confiance à la créa­ti­vité des entre­pe­neures, à sou­te­nir le déve­lop­pe­ment de petites et moyennes entre­prises (PME), de coopé­ra­tives, des éner­gies vertes. Elle cite de mul­tiples expé­riences : une usine de bio­mé­tha­ni­sa­tion est main­te­nant fonc­tion­nelle à St-Hyacinthe ; la lai­te­rie de Charlevoix pro­duit son élec­tri­cité avec ses rési­dus de lait et elle en évoque encore à Sherbrooke, à Gaspé, à Amqui, à Montréal. Elle se demande pour­quoi notre déve­lop­pe­ment éco­no­mique ne ser­vi­rait pas à bâtir nos propres pro­jets. Pourquoi ne met­tons-nous pas en place une réelle poli­tique de trans­port en commun, un réseau fer­ro­viaire qui uni­rait nos régions, des coupes de bois enca­drées par des plans locaux d’aménagement éco­lo­gique des forêts, etc. ? Les pro­jets sont abon­dants. Elle invite même le Québec à deve­nir l’un des lea­ders mon­diaux de la pro­duc­tion d’énergies vertes. Rien de moins. Elle nous ali­mente enfin d’une série de pro­po­si­tions qui nous per­met­traient de penser en termes d’une éco­no­mie plu­rielle, affran­chie du « délire de la consom­ma­tion de masse » (p. 167).

S’ensuit l’expression de son pays rêvé. Un pays sou­ve­rain, maître de ses soli­da­ri­tés, inclu­sif, juste, laïque, vert où on parle haut et fort, en fran­çais, de nos pro­jets col­lec­tifs, en archi­tectes du bien commun.

Puis en ter­mi­nant, elle nous convie à faire de la poli­tique autre­ment, en nous racon­tant l’histoire de Québec soli­daire. Ce parti sans chef, à deux porte-parole, dont la ges­tion est col­lé­giale et pari­taire, se donne le temps d’élaborer un pro- gramme avec ses membres et des non-membres. Ce parti, à un seul député (pour l’instant !) qui, porté par la force col­lec­tive et démo­cra­tique de ses membres, par leur intel­li­gence et leur créa­ti­vité, a su s’imposer, se faire res­pec­ter, se faire écou­ter. Ce parti a fait avan­cer le Québec.

Françoise, mili­tante de ter­rain, de l’intérieur de Québec soli­daire, conti­nue de se battre quo­ti­dien­ne­ment avec les gens, au cœur de leurs actions et de leurs luttes. C’est ça une réelle démo­cra­tie. C’est ça faire de la poli­tique autre­ment. Et c’est aussi décen­tra­li­ser les pou­voirs et les par­ta­ger avec les régions et les muni­ci­pa­li­tés. C’est éga­le­ment se donner le but de recher­cher la beauté. « La beauté de faire ce qui est juste, ce qui est vrai. La beauté du res­pect. […] La beauté de recon­naître la par­ti­cu­la­rité de chaque être humain. […] La beauté d’une vie qui ne se mar­chande pas. »[1]

Voilà un bien bref survol de la richesse de ce vivi­fiant carnet. Si ce n’est déjà fait, lisez-le sans tarder et lais­sez-vous ins­pi­rer. Répondez à l’invitation citoyenne et poli­tique qui nous est faite pour « retri­co­ter maille à maille notre monde bien amoché. » Un autre Québec est pos­sible ! Il suffit d’y croire.


  1. Niki Vendola, cité par Sylvain Pagé dans Le Devoir du 8 juin 2011 (cita­tion reprise à la

    p. 198 du livre).


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