Notes de lecture

François Morin, L’économie politique du XXIe siècle. De la valeur-capital à la valeur-travail, Montréal, Lux, 2017

Par Mis en ligne le 05 octobre 2019

Pour com­prendre et com­battre les dérives du capi­ta­lisme finan­cia­risé et glo­ba­lisé, François Morin estime qu’on doit s’attaquer au para­digme néo­clas­sique qui domine la pensée éco­no­mique. Pour contrer l’ambition des éco­no­mistes d’absorber les sciences sociales, il faut renouer avec l’économie poli­tique et pro­mou­voir une approche mul­ti­dis­ci­pli­naire et plu­ra­liste. Ce retour implique une réac­tua­li­sa­tion des concepts fon­da­men­taux de tra­vail, de capi­tal, de mon­naie et de pro­priété. La pre­mière partie de l’ouvrage pro­pose un cadre théo­rique pour ana­ly­ser et cri­ti­quer le capi­ta­lisme finan­cia­risé et glo­ba­lisé. La deuxième porte sur une refon­da­tion du tra­vail, de la mon­naie et de la démo­cra­tie.

Contre les néo­clas­siques qui ont évacué les notions de valeur-tra­vail et d’exploitation, François Morin revient à la théo­rie mar­xiste de la valeur-tra­vail qui explique le profit par l’exploitation des tra­vailleurs. Le concept de valeur-capi­tal, cen­tral dans son approche, s’inspire de l’analyse de la cir­cu­la­tion et des méta­mor­phoses du capi­tal dans le livre II du Capital.

Selon Marx, le capi­tal doit, pour se repro­duire, par­cou­rir trois cycles qui cor­res­pondent chacun à une « forme fonc­tion­nelle » : le cycle du capi­tal-argent, ou valeur-capi­tal pour l’auteur, celui du capi­tal pro­duc­tif et celui de capi­tal-mar­chan­dise. Morin intro­duit l’idée nou­velle d’une « forme orga­ni­sa­tion­nelle » qui encadre chaque cycle au plan tech­nique et ins­ti­tu­tion­nel per­met­tant à chaque forme d’accomplir sa fonc­tion. Ces formes sont hié­rar­chi­sées et, depuis l’origine du capi­ta­lisme, la forme orga­ni­sa­tion­nelle de la valeur-capi­tal domine les autres formes en impo­sant sa fina­lité propre, le profit. De nos jours, la pro­priété action­na­riale, celle des fonds d’investisseurs ins­ti­tu­tion­nels en par­ti­cu­lier, exerce d’énormes pres­sions sur les firmes en leur impo­sant des ren­de­ments insen­sés, ce qui a de graves consé­quences pour les tra­vailleurs et les tra­vailleuses et sur les modes de ges­tion. Ces exi­gences obligent les firmes à se finan­cer par l’endettement afin d’utiliser l’effet de levier qui aug­mente la ren­ta­bi­lité des fonds propres[1]. Ce serait une des causes fon­da­men­tales de la finan­cia­ri­sa­tion des firmes.

Les rap­ports de pro­priété, internes et externes, sont à l’origine de ces pres­sions. La pro­priété action­na­riale joue un rôle, mais ce sont les rap­ports de pro­priété internes entre la firme mère et les filiales qui sont les plus déter­mi­nants. Le droit de pro­priété, à lui seul, ne confère pas un pou­voir de ges­tion. Pour la firme mère, c’est la prise de contrôle des filiales qui importe. Les firmes, pour satis­faire les exi­gences de ren­de­ment, sont for­cées de recou­rir à l’effet de levier par l’endettement et au marché des pro­duits déri­vés, ce qui reporte le risque sur d’autres acteurs, en par­ti­cu­lier, sur les tra­vailleuses et les tra­vailleurs qui sont pré­ca­ri­sés.

À la finan­cia­ri­sa­tion des firmes, il faut ajou­ter la glo­ba­li­sa­tion des mar­chés moné­taires et finan­ciers, dont les « banques sys­té­miques » sont les prin­ci­paux acteurs. La libé­ra­li­sa­tion des mar­chés finan­ciers a donné nais­sance, selon l’auteur, à un « oli­go­pole ban­caire » au pou­voir exor­bi­tant. Les pro­duits déri­vés, dont l’objectif pre­mier est de pro­té­ger les firmes contre l’incertitude des mar­chés, sont vite deve­nus des ins­tru­ments de spé­cu­la­tion. La pos­si­bi­lité de créer de la mon­naie par le crédit, donc de la pri­va­ti­ser, et la fusion des acti­vi­tés ban­caires et des acti­vi­tés finan­cières, qui auto­rise l’utilisation du levier que les dettes déte­nues par les banques lui four­nissent, sont des ins­tru­ments qui ont conso­lidé l’emprise des banques sys­té­miques. Cette struc­ture oli­go­po­lis­tique favo­rise la col­lu­sion et assure un énorme pou­voir de contrainte sur les firmes et sur les États, otages de la dette. Les mon­tants assu­rés par les pro­duits déri­vés, qui res­tent hors bilan, sont dix fois plus impor­tants que le PIB mon­dial. Ces pro­duits, censés assu­rer la sta­bi­lité du sys­tème finan­cier, créent en fait un risque sys­té­mique si grand que l’auteur estime que nous avons l’obligation morale, au-delà de l’indignation, de « réflé­chir et d’agir pour un chan­ge­ment dont l’utopie soit, si pos­sible réa­liste » (p. 256).

Ce risque amène François Morin à pro­po­ser un cadre théo­rique pour penser les condi­tions du pas­sage d’une éco­no­mie sou­mise à la valeur-capi­tal à un sys­tème fondé sur la valeur-tra­vail. Une longue polé­mique autour de « l’erreur de Marx » à propos du pro­blème de la trans­for­ma­tion des valeurs en prix de pro­duc­tion a conduit à l’abandon de la théo­rie de la valeur-tra­vail[2]. Le pro­blème vien­drait d’une inco­hé­rence entre le Livre I et le Livre III du Capital. Vincent Laure Van Bambeke[3] a pro­posé une solu­tion qui consti­tue, selon l’auteur, une « rup­ture épis­té­mo­lo­gique ». Cette solu­tion endos­sée par François Morin explique la for­ma­tion d’un taux de profit moyen par la loi des trans­ferts de valeur d’une branche à l’autre, de sorte que les firmes les plus for­te­ment capi­ta­li­sées absorbent les plus-values pro­duites ailleurs. Cette solu­tion sup­pose que le tra­vail est la seule source de la plus-value.

Sur cette base, Morin éla­bore une « théo­rie sty­li­sée » sur la pos­si­bi­lité d’un cycle orga­nique de la valeur-tra­vail. Ce modèle implique l’inversion de la hié­rar­chie des formes orga­ni­sa­tion­nelles afin de libé­rer la forme pro­duc­tive des contraintes impo­sées par la valo­ri­sa­tion du capi­tal et une refonte des rap­ports de pro­priété. La forme-mar­chan­dise et la forme-argent sont alors subor­don­nées au capi­tal pro­duc­tif. Les firmes auraient pour objec­tif la valo­ri­sa­tion de la valeur-tra­vail dans une orga­ni­sa­tion coopé­ra­tive qui pour­rait conci­lier les inté­rêts des tra­vailleurs, l’intérêt de la firme par sa péren­ni­sa­tion et ceux de la société par la satis­fac­tion des besoins sociaux.

La refon­da­tion du tra­vail, qui repo­se­rait sur la pro­mo­tion de l’économie sociale et soli­daire, oblige à repen­ser la gou­ver­nance des firmes. L’auteur pro­pose d’introduire un « conseil d’administration du temps » qui prio­rise le temps long et une ges­tion coopé­ra­tive et non hié­rar­chique. Les repré­sen­tants de chacun des groupes impli­qués, les « appor­teurs » de fonds, les tra­vailleurs sala­riés, les ges­tion­naires et ceux qui sont char­gés de penser l’avenir de la firme sié­ge­raient à ce conseil qui gére­rait le temps passé (les capi­taux), le temps pré­sent (la pro­duc­tion) et le long terme. Au plan per­son­nel, la valo­ri­sa­tion du tra­vail se ferait par une ges­tion des temps de for­ma­tion, d’activité pro­duc­tive et de déve­lop­pe­ment, finan­cée par des « droits de tirage » sociaux. Au plan col­lec­tif, il pro­pose une refonte de la fis­ca­lité qui rem­pla­ce­rait l’impôt sur le revenu par un impôt sur le patri­moine.

La mon­naie doit rede­ve­nir un bien public pour que l’État puisse agir sur deux fon­da­men­taux : les taux de change et d’intérêt. Pour cela, il faut briser l’oligopole ban­caire en ins­tau­rant une véri­table sépa­ra­tion des acti­vi­tés ban­caires et en sta­bi­li­sant le sys­tème moné­taire par l’éradication des pro­duits déri­vés et le réta­blis­se­ment d’une parité fixe entre les mon­naies. Une réforme radi­cale du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal s’impose pour revi­ta­li­ser la démo­cra­tie. Pour ce faire, l’architecture du sys­tème moné­taire devrait com­prendre des « mon­naies citoyennes » au niveau local, redon­ner à l’État sa sou­ve­rai­neté bud­gé­taire et inclure une mon­naie com­mune au niveau inter­na­tio­nal[4].

Pour la reva­lo­ri­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle de la démo­cra­tie, Morin reprend à son compte le prin­cipe démo­cra­tique mis de l’avant par l’association Sénat citoyen selon lequel, pour tout orga­nisme qui détient un pou­voir consti­tué, il doit exis­ter une « assem­blée citoyenne tirée au sort qui ques­tionne, fait des pro­po­si­tions et contrôle ce pou­voir[5] » (p. 253).

François Morin pro­pose une sortie du capi­ta­lisme qui repose sur la démo­cra­ti­sa­tion du pou­voir de ges­tion, à tous les niveaux de la société. Même s’il s’inspire de Marx, sa « recette pour les mar­mites de l’avenir » tranche avec la vision habi­tuelle du socia­lisme. Il ne pro­pose ni la sup­pres­sion de la pro­priété privée ni la natio­na­li­sa­tion des entre­prises. L’État, libéré des contraintes du capi­tal, par­ti­cipe aux déci­sions éco­no­miques, mais il ne dirige pas une éco­no­mie pla­ni­fiée. Il n’est pas non plus voué à dépé­rir. La mon­naie, les taux de change, les taux d’intérêt et le tra­vail échappent au marché, mais il estime que la société a besoin du marché pour tout ce qui concerne la vente des mar­chan­dises pro­duites.

La plus-value tirée du tra­vail est redis­tri­buée par des com­pro­mis poli­tiques entre tous les acteurs du sys­tème. Les capi­taux privés contri­buent au finan­ce­ment des moyens de pro­duc­tion, mais l’accumulation de la valeur-capi­tal n’est plus pos­sible. Cette pro­po­si­tion, peut-être uto­pique, repose cepen­dant sur une réflexion théo­rique et pra­tique qui mérite notre atten­tion.

Pierre Leduc

Notes

  1. Si le ren­de­ment d’une firme est supé­rieur au taux d’intérêt, elle obtien­dra un ren­de­ment supé­rieur pour ses fonds propres si elle se finance par l’endettement. Ce qui consti­tue l’effet de levier : plus le finan­ce­ment par la dette est grand, plus l’effet de levier est grand (ainsi que le risque).
  2. Le prix de pro­duc­tion d’une mar­chan­dise est égal, chez Marx, à la somme du capi­tal constant, du capi­tal variable et du profit moyen néces­saire à sa pro­duc­tion. C’est la jus­ti­fi­ca­tion de la for­ma­tion d’un taux de profit moyen, par le jeu de la concur­rence, qui a été contes­tée.
  3. Vincent Laure Van Bambeke, Les méandres de la trans­for­ma­tion des valeurs en prix de pro­duc­tion. Essai de théo­rie éco­no­mique ration­nelle, Paris, L’Harmattan, 2013.
  4. Cette concep­tion de la mon­naie com­mune s’inspire du « bancor » pro­posé par Keynes au début des années 1940.
  5. L’association Sénat citoyen regroupe plu­sieurs cen­taines de per­sonnes qui réflé­chissent sur la démo­cra­tie, et en par­ti­cu­lier sur l’importance de l’assemblée citoyenne et du tirage au sort.


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