La santé malade du capitalisme

Franck Gaudichaud, Chili 1970-1973. Mille jours qui ébranlèrent le monde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 03 juin 2020

Le rappel des 40 ans du coup d’État au Chili a donné lieu à une mul­ti­tude de revues his­to­riques, de docu­men­taires et d’ouvrages s’ajoutant à la mon­tagne déjà écrite sur les évé­ne­ments qui ont pré­cédé et suivi le fati­dique 11 sep­tembre 1973. Parmi les nou­velles publi­ca­tions sur le sujet, Chili 1970-1973. Mille jours qui ébran­lèrent le monde de Frank Gaudichaud, apporte une brise rafrai­chis­sante sur l’interprétation de cette période mou­ve­men­tée.

Dans cet essai (pré­facé par Michael Löwy) qui mêle his­toire et science poli­tique, l’historien Frank Gaudichaud affiche son parti pris pour le peuple chi­lien mobi­lisé en évo­quant sur­tout la révo­lu­tion d’en bas. Il ne s’agit pas de la « grande révo­lu­tion » vue d’en bas, mais bien de la révo­lu­tion construite à partir d’en bas, par les ouvriers, les gens du peuple et les militantEs de base. Entre 1970 et 1973, des expé­riences d’autogestion et de par­ti­ci­pa­tion font appa­raître une dua­li­sa­tion des pou­voirs. Cette carac­té­ri­sa­tion du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire a été à l’origine déve­lop­pée par Léon Trotski dans son ana­lyse de la Révolution russe[1], puis elle a été reprise et réin­ter­pré­tée ensuite par plu­sieurs. Selon Gaudichaud : « Il s’agi[t] de mon­trer com­ment […] l’irruption des classes popu­laires sur la scène poli­tique peut per­mettre que le pou­voir poli­tique passe des mains des sec­teurs domi­nants à celles des classes domi­nées […]. Il s’agit d’une phase tran­si­toire et émi­nem­ment instable, pen­dant laquelle coexistent et s’affrontent l’ordre ancien et la nou­velle société » (p. 27).

Ce phé­no­mène de dua­li­sa­tion consti­tue une des trames com­munes des épi­sodes révo­lu­tion­naires au cours des temps modernes. Bien qu’il y ait eu de mul­tiples réfé­rences et des recherches ponc­tuelles sur les expé­riences de « pou­voir popu­laire » entre 1970 et 1973, un bilan conscien­cieux et docu­menté res­tait à faire. Surtout que plu­sieurs ont eu ten­dance à mythi­fier ces expé­riences, soit en les tenant res­pon­sables d’avoir fait dérailler la « voie chi­lienne au socia­lisme » (inter­pré­ta­tion majo­ri­taire chez les sociaux-démo­crates et les ex-mar­xistes repen­tis), soit en sur­es­ti­mant leur impor­tance réelle (dans la gauche radi­cale). Si bien que les expé­riences d’autogestion et de contre­pou­voir sont sou­vent ana­ly­sées comme agent secon­daire d’un pro­ces­sus his­to­rique plus large, soit comme un agent désta­bi­li­sant, soit comme un espace isolé de l’action des « partis réfor­mistes ».

Gaudichaud nous pro­pose plutôt de « retrou­ver la dyna­mique de la poli­tique du conflit et du mou­ve­ment social, la repla­cer au centre de nos ana­lyses et mon­trer en quoi elle a pu acqué­rir une méca­nique propre, non pas isolée du champ poli­tique, mais par­fois en auto­no­mie [et] en contra­dic­tion par rap­port à celle-ci » (p. 33). Relevant la double exi­gence d’une his­toire sociale et d’une his­toire poli­tique, Mille jours qui ébran­lèrent le monde appro­fon­dit notre com­pré­hen­sion de « l’expérience chi­lienne » du socia­lisme à partir des pra­tiques de celles et ceux qui sont en lutte ; et il replace l’expérience quo­ti­dienne des ini­tia­tives popu­laires d’autogestion dans l’enchaînement des évé­ne­ments concrets qui les a fait naître. Les trois moments de l’Unité popu­laire (UP) peuvent être alors perçus comme une dis­cor­dance entre des pro­ces­sus poli­tiques et des pro­ces­sus sociaux, le « hoquet du temps brisé », sui­vant l’expression de Daniel Bensaïd.

Dès 1970, c’est le gou­ver­ne­ment de Salvador Allende qui mène le tempo. Le socia­lisme se construit, d’en haut, à coup de décrets pré­si­den­tiels. Les entre­prises natio­na­li­sées doivent être gérées avec la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs[2]. C’est une pre­mière forme sub­ver­sive de rap­port à l’ordre social bour­geois, mais corol­laire de l’action réfor­miste de l’État. Les direc­tions d’entreprise sont obli­gées de rendre des comptes aux sala­riés, alors que ces der­niers sont appe­lés à prendre des res­pon­sa­bi­li­tés admi­nis­tra­tives. Cette démo­cra­ti­sa­tion des indus­tries ne va pas de soi et elle souffre des divi­sions entre tra­vail tech­nique et tra­vail manuel. De plus, les nou­veaux admi­nis­tra­teurs nommés par l’État sont sou­vent des mili­tants para­chu­tés par les partis, plutôt que du per­son­nel expé­ri­menté et reconnu par les sala­riés. Ces dif­fi­cul­tés sont mini­mi­sées par une pro­pa­gande offi­cielle qui prône la « bataille de la pro­duc­tion ». Néanmoins, cette ouver­ture à l’autogestion, bien que pilo­tée et cana­li­sée par l’État, a repré­senté une contri­bu­tion réelle à des rap­ports de pro­duc­tion plus éga­li­taires.

C’est du côté des pauvres de la ville (pobla­dores) qu’on entre­voit des signes clairs d’action popu­laire auto­nome, mais aussi des pre­miers « débor­de­ments » que le gou­ver­ne­ment peine à cana­li­ser. Leur action emblé­ma­tique est la toma (l’occupation de terre). Les cam­pa­men­tos, quar­tiers auto­cons­truits et autoor­ga­ni­sés, grouillent d’activités col­lec­tives et font sans cesse pres­sion sur les auto­ri­tés. Les cam­pa­men­tos les mieux orga­ni­sés, comme celui de Nueva Habana, animé par le Mouvement de la gauche révo­lu­tion­naire (MIR), pos­sèdent leur propre assem­blée, leur tri­bu­nal popu­laire et leur ser­vice d’ordre. Ces expé­riences obligent les partis de gauche à trans­for­mer leur rap­port à la base sociale et aux mou­ve­ments sociaux. La pré­sence active des femmes dans cet effort col­lec­tif, sou­vent lié au tra­vail domes­tique, contri­bue à une cer­taine prise de pou­voir des femmes contre l’oppression, la vio­lence conju­gale ou la mar­gi­na­li­sa­tion poli­tique.

L’âge d’or de l’UP est de courte durée et, en 1972, la situa­tion chi­lienne bas­cule : l’économie s’effondre et les classes domi­nantes répliquent avec la grève anti­gou­ver­ne­men­tale d’octobre 1972. La riposte ouvrière s’organise autour des « cor­dons indus­triels ». On compte par cen­taines les occu­pa­tions et la prise de contrôle des usines, ce qui consti­tue une nou­velle phase d’expérimentation du « pou­voir popu­laire ». Les cor­dons indus­triels voient naître une nou­velle conscience col­lec­tive trans­gres­sant le champ d’intervention syn­di­cal en pre­nant parti sur le front social et poli­tique. Mentionnons aussi les JAP, centres d’approvisionnement popu­laire mis en place par le gou­ver­ne­ment, qui sont inves­tis par la popu­la­tion mobi­li­sée pour tenter d’instaurer le « ravi­taille­ment direct », non mar­chand.

En 1973, dans les mois qui pré­cèdent le coup d’État, on assiste à un étran­gle­ment des cor­dons et des cam­pa­men­tos pro­vo­qué par l’abondance des tâches poli­tiques et l’inexpérience de la démo­cra­tie directe. Les diri­geants syn­di­caux et le Parti com­mu­niste, de plus en plus inté­grés à l’appareil d’État, se replient sur l’espérance d’un apai­se­ment ins­ti­tu­tion­nel en appe­lant les tra­vailleurs à limi­ter leur par­ti­ci­pa­tion stric­te­ment aux canaux éta­tiques offi­ciels. La gauche radi­cale voit pour sa part dans la consti­tu­tion du « pou­voir popu­laire » un rem­part face à la pers­pec­tive d’un ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment popu­laire. Pourtant, durant l’hiver 1973, il appa­raît évident que ni les organes ins­ti­tu­tion­nels ni les ins­tances indé­pen­dantes des classes popu­laires n’avaient de force de frappe face à un pou­voir mili­taire ample­ment appuyé par les États-Unis. En réa­lité, le pou­voir popu­laire n’a été qu’un germe, objec­ti­ve­ment sou­tenu par une conjonc­ture poli­tique favo­rable. Ces embryons ont été inca­pables de géné­rer un véri­table pôle indé­pen­dant, oppo­sable à la stra­té­gie des partis de gauche, eux qui ont fait confiance jusqu’à la fin au res­pect « démo­cra­tique » des forces armées.

Mille jours qui ébran­lèrent le monde pro­pose une incur­sion pro­fonde dans le Chili d’Allende. Très fouillé, c’est un tra­vail docu­men­taire qui sait conju­guer au mieux l’historiographie, la théo­rie sociale, la presse de l’époque, les docu­ments mili­tants et des entre­vues avec des acteurs clés de cette période.

De plus, Gaudichaud décrit les expé­riences d’autogestion et d’embryons de pou­voir popu­laire sans aucun roman­tisme, en ne mas­quant pas les dif­fi­cul­tés et les échecs de ces expé­riences. Il aborde sans gêne les phé­no­mènes per­vers dans les struc­tures de ges­tion par­ti­ci­pa­tive des usines ou des cam­pa­men­tos, tels que le « cau­dillisme » mili­tant, les nomi­na­tions par­ti­sanes ou la nais­sance d’une nou­velle bureau­cra­tie. Les entre­tiens avec les acteurs de l’époque nous mettent en garde contre toute vision uni­voque de ces pro­ces­sus. En cela, l’historien sou­tient une vision cri­tique qui, loin de tout mys­ti­cisme révo­lu­tion­naire, ne pré­tend pas com­pa­rer les cor­dons indus­triels à de sup­po­sés « soviets » chi­liens.

Mille jours qui ébran­lèrent le monde permet de saisir non seule­ment l’horizon qui ins­pire la démo­cra­tie popu­laire, mais aussi les nom­breux écueils aux­quels elle se heurte. La jeu­nesse mili­tante de ma géné­ra­tion, forgée par l’altermondialisme et les mou­ve­ments sociaux, parle avec pas­sion d’autogestion, de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive ou de résis­tance face au pou­voir, mais ne parle plus de lutte de classes. Le livre de Gaudichaud aide à sortir les mots « auto­ges­tion » ou « démo­cra­tie directe » d’un idéa­lisme dés­in­carné en mon­trant com­ment ils peuvent s’incarner dans un rap­port concret avec le poli­tique.

C’est à la fois dans l’affrontement et les alliances, dans les grandes étapes du pro­grès natio­nal comme dans les petites ini­tia­tives col­lec­tives de survie qu’a pu surgir ce que l’auteur appelle, dans la foulée des débats poli­tiques actuels en Amérique latine, le pou­voir popu­laire consti­tuant. De formes variées, ces pou­voirs popu­laires, his­to­ri­que­ment confi­gu­rés et déter­mi­nés, ren­ferment « la véri­table ori­gi­na­lité du pro­ces­sus chi­lien, sa capa­cité trans­for­ma­trice et sa force his­to­rique ».


  1. Le titre du livre de Gaudichaud est d’ailleurs un clin d’œil à Dix jours qui ébran­lèrent le monde, de John Reed, cet essai incon­tour­nable sur la révo­lu­tion d’Octobre.
  2. L’usage du mas­cu­lin est déli­béré. Le dis­cours et la pra­tique des ren­ver­se­ments sociaux sont extrê­me­ment cen­trés à l’époque sur l’ouvrier indus­triel mas­cu­lin. C’est dans les bidon­villes et le mou­ve­ment des pobla­dores que le pou­voir popu­laire s’est davan­tage conju­gué au fémi­nin, repro­dui­sant par ailleurs cer­taines contra­dic­tions liées au par­tage tra­di­tion­nel des rôles.

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