Notes de lecture

Franck Fischbach, Qu’est-ce qu’un gouvernement socialiste ? Montréal, Lux, 2017

Par Mis en ligne le 06 octobre 2019

Dans son der­nier ouvrage, Franck Fischbach, phi­lo­sophe fran­çais, cherche à déter­mi­ner « ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socia­lisme » au XXIe siècle. L’angle de l’ouvrage est réso­lu­ment uni­ver­si­taire, Fischbach pas­sant en revue toute une série d’auteurs clas­siques de la phi­lo­so­phie et de la socio­lo­gie en vue de recons­ti­tuer les fon­da­men­taux phi­lo­so­phiques du socia­lisme. Au tra­vers de sa relec­ture de Durkheim, Dewey, Honneth, Hegel et Heidegger, pour ne nommer que les prin­ci­paux, il déve­loppe une série de thèses qui cherchent à démon­trer que le socia­lisme est non seule­ment un idéal, mais qu’il est aussi un pos­sible ins­crit dans l’ADN même des socié­tés modernes.

Une mise en garde sur cet ouvrage : si cer­tains cha­pitres sont plus acces­sibles – le pre­mier par exemple –, d’autres sont d’un niveau d’abstraction assez élevé, malgré la grande capa­cité de syn­thèse de Fischbach pour résu­mer les idées d’auteurs clas­siques.

Un des prin­cipes au cœur de sa réflexion est un axiome de la socio­lo­gie, à savoir que l’être humain est fon­da­men­ta­le­ment un être social. Aristote sou­li­gnait déjà que les ani­maux peuvent être soit gré­gaires ou soli­taires et qu’ainsi, la capa­cité à vivre col­lec­ti­ve­ment et à s’organiser, autre­ment dit la capa­cité poli­tique, n’est pas donnée à toutes les espèces. Or les êtres humains pos­sèdent cette capa­cité autant que celle d’être égoïstes. Avec l’entrée dans la moder­nité, cette poten­tia­lité connaît un déve­lop­pe­ment majeur.

En effet, une des carac­té­ris­tiques typiques des socié­tés modernes, selon Durkheim, est la com­plexi­fi­ca­tion de la divi­sion sociale du tra­vail dans le monde indus­tria­lisé. Les socié­tés modernes com­plexes demandent une orga­ni­sa­tion et une coor­di­na­tion de plus en plus éla­bo­rées pour être fonc­tion­nelles, mais pour l’heure, « l’état de concur­rence » entre enti­tés éco­no­miques les laisse non orga­ni­sées. La moder­nité fait donc émer­ger un poten­tiel éman­ci­pa­teur, mais non encore réa­lisé : « l’idée fon­da­men­tale [du socia­lisme] est celle de l’association en vue de la coopé­ra­tion » (p. 49) – ce que Saint-Simon for­mu­lait déjà au début du XIXe siècle. La dépen­dance accen­tuée par la moder­nité est encore « subie, incons­ciente et non choi­sie », alors qu’il fau­drait qu’elle devienne « volon­taire, consciente, orga­ni­sée ».

Cette ambi­tion scien­ti­fique des pères de la socio­lo­gie doit être constam­ment, selon Fischbach, reliée à une forme de gou­ver­ne­ment démo­cra­tique visant l’élaboration des prin­cipes réflé­chis de la société par elle-même. C’est la condi­tion pour éviter les écueils ren­con­trés par les socia­lismes du XXe siècle. Cela signi­fie étendre la forme démo­cra­tique à l’ensemble de la vie sociale. C’est là que Fischbach s’éloigne de Durkheim, auquel il reproche d’avoir conservé un modèle éta­tique répu­bli­cain plutôt cen­tra­li­sa­teur dans sa concep­tion du socia­lisme.

Fischbach fait donc inter­ve­nir John Dewey, phi­lo­sophe amé­ri­cain prag­ma­tiste dont les idées étaient proches du socia­lisme. Celui-ci aurait com­pris l’importance d’une concep­tion dyna­mique de la démo­cra­tie, comme intel­li­gence col­lec­tive et orga­ni­sée de la société. Ici encore, la cri­tique du libé­ra­lisme de marché refait sur­face : un marché capi­ta­liste est peut-être libre pour les pro­duc­teurs en quête de profit, mais il ne l’est pas pour les consom­ma­teurs (et pour les tra­vailleurs et tra­vailleuses aurions-nous envie d’ajouter). L’interdépendance et la divi­sion du tra­vail ne sont dans l’état actuel que des contraintes subies par les indi­vi­dus, parce qu’elles sont uti­li­sées au profit de quelques-uns. L’égalité est donc un sou­bas­se­ment néces­saire à une orga­ni­sa­tion col­lec­tive.

Dans un débat avec Axel Honneth (qui vient de publier en alle­mand un ouvrage sur le socia­lisme, qui devrait être tra­duit dans les pro­chains mois en fran­çais), Fischbach pré­cise sa concep­tion du socia­lisme, en l’opposant à celle du théo­ri­cien cri­tique alle­mand qu’il taxera de « libé­rale ». Pourquoi le socia­lisme a-t-il échoué jusqu’à main­te­nant ? Pour Honneth, trois « fautes ori­gi­nelles » du socia­lisme sont à mettre en cause. La pre­mière : avoir eu une concep­tion pure­ment éco­no­mique de la liberté, délais­sant par le fait même les sphères poli­tiques et pri­vées. Cela a eu pour consé­quence de négli­ger les autres formes de domi­na­tion, en par­ti­cu­lier celles liées au genre ou à l’ethnicité. Deuxième faute décou­lant de la pre­mière : cela a eu pour effet de ne voir qu’une seule tranche de la popu­la­tion, les tra­vailleurs et pro­duc­teurs comme étant le sujet por­teur du socia­lisme. Troisième faute : voir dans les chan­ge­ments his­to­riques une cer­taine néces­sité, un enchaî­ne­ment qui allait de soi, une téléo­lo­gie.

Les cor­rec­tions qu’un socia­lisme devrait appor­ter à ces erreurs pour être refondé sont donc, selon Honneth : 1) Rééquilibrer l’importance accor­dée aux autres sphères par rap­port à la sphère éco­no­mique. La réci­pro­cité doit y être tra­vaillée tout autant que dans la sphère de la pro­duc­tion. 2) Les acteurs du socia­lisme, les citoyennes et les citoyens au sens large du terme, doivent tous être impli­qués dans l’espace public démo­cra­tique. Il ne faut donc pas que le socia­lisme soit por­teur d’intérêts par­ti­cu­liers, il faut qu’il repré­sente l’universalité. 3) Il faut faire place à l’« expé­ri­men­ta­lisme his­to­rique », autre­ment dit réper­to­rier les expé­riences pas­sées et actuelles qui peuvent servir d’exemples, les « uto­pies réelles ». Plutôt que de s’intéresser à qui les mène, il est plus impor­tant de savoir en quoi ces expé­riences peuvent mener au socia­lisme.

Fischbach cri­tique cette pos­ture de Honneth en arguant que ces élé­ments ne relèvent plus vrai­ment d’un socia­lisme, mais d’une démo­cra­tie sociale appro­fon­die – ce qui n’est pas suf­fi­sant pour parler de socia­lisme et rentre plutôt dans la caté­go­rie de « la gauche » que décrie Fischbach. Tout d’abord, lutter contre toutes les formes de domi­na­tion extra­é­co­no­miques n’a rien de pure­ment socia­liste, le libé­ra­lisme s’en réclame déjà ouver­te­ment dans sa défense des droits de tout acabit. Dans le même sens, l’élargissement du sujet du socia­lisme à l’ensemble de l’espace public revient aussi pour lui à une concep­tion pure­ment libé­rale. Quitte à avoir une défi­ni­tion plus res­treinte de la portée du socia­lisme, Fischbach se refuse à aban­don­ner la notion de classe sociale lorsqu’il est ques­tion de son sujet poli­tique.

« [L]e socia­lisme est l’articulation spé­ci­fi­que­ment socio-éco­no­mique de la révo­lu­tion démo­cra­tique – et recon­naître cela est le seul moyen de ne pas dis­soudre le socia­lisme dans le démo­cra­tisme » (p. 113). Le socia­lisme est donc pour Fischbach spé­ci­fi­que­ment situé dans les rap­ports de pro­duc­tion et dans les rap­ports rele­vant du tra­vail. Il ne doit pas avoir la pré­ten­tion d’être un dis­cours englo­bant, il doit pré­ser­ver sa spé­ci­fi­cité d’être un point de vue situé dans l’émancipation éco­no­mique.

La sphère éco­no­mique est un ancrage, une effec­ti­vité et un contenu à la quête d’égalité, d’association et de com­plé­men­ta­rité. « [L]e socia­lisme avance que les droits fon­da­men­taux ne devraient pas être conçus comme des droits propres à des indi­vi­dus déso­cia­li­sés ou abs­trac­tion faite des rap­ports sociaux qu’ils entre­tiennent les uns avec les autres » (p. 122). La pré­gnance de l’économie sur toutes les sphères sociales est une réa­lité objec­tive dans le monde contem­po­rain, face à laquelle il faut tra­vailler à l’horizontalité des rap­ports sociaux. La liberté doit donc d’abord se réa­li­ser dans la sphère du tra­vail.

Pourquoi se concen­trer sur le tra­vail ? Revenant aux fon­de­ments du social, Fischbach constate que la ratio­na­lité est sociale. Autrement dit, l’intelligence est tou­jours col­lec­tive et his­to­ri­que­ment déter­mi­née ; ce sont les condi­tions entou­rant les indi­vi­dus qui leur per­mettent de déve­lop­per leurs pen­sées, leurs inno­va­tions. L’intelligence indi­vi­duelle n’est pas le point de départ, mais bien la fin, pos­sible grâce à la maî­trise des condi­tions sociales (p. 151). Or le tra­vail de l’universel, au sens de Hegel, c’est le tra­vail qui consiste en une réelle coopé­ra­tion consciente – une conscience de par­ti­ci­per à l’œuvre com­mune. « [I]l y a tou­jours déjà des formes de coopé­ra­tion à l’œuvre en toute for­ma­tion sociale, mais […] le socia­lisme est por­teur de l’exigence de déve­lop­per tou­jours davan­tage les lieux, les formes, les occa­sions et l’intensité de la coopé­ra­tion sociale » (p. 199). La coopé­ra­tion ne doit pas être limi­tée à la sphère poli­tique ; et la démo­cra­tie doit s’étendre, « en tant que manière coopé­ra­tive d’agir », à l’ensemble de la vie sociale, y com­pris le monde du tra­vail, de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion (p. 199). L’atteinte de la liberté, dans sa concep­tion socia­liste, est donc beau­coup plus exi­geante que dans sa mou­ture libé­rale, où la liberté indi­vi­duelle est un préa­lable dont il faut s’assurer.

C’est par un der­nier détour théo­rique par Foucault que Fischbach répond fina­le­ment à la ques­tion titre de l’ouvrage, à savoir ce que devrait être un gou­ver­ne­ment socia­liste. Foucault a bien décrit selon lui la gou­ver­ne­men­ta­lité libé­rale comme une ges­tion, elle est à la fois « omni­pré­sente et auto­li­mi­tée » ; elle se branche en effet sur la ratio­na­lité des sujets éco­no­miques qu’elle gou­verne. C’est une ratio­na­lité qui s’occupe des moyens, une ratio­na­lité ins­tru­men­tale au sens de Weber (p. 248). Or un gou­ver­ne­ment socia­liste s’occuperait aussi des fins plutôt que de les lais­ser à la conve­nance des indi­vi­dus se per­ce­vant avant tout comme des acteurs éco­no­miques devant maxi­mi­ser leurs inté­rêts per­son­nels. Il y aurait donc au cœur du socia­lisme de Fischbach une concep­tion de la vie bonne et non sim­ple­ment de la vie juste (à la manière de la social-démo­cra­tie libé­rale rawl­sienne). Cela sup­pose tout de même deux dif­fi­cul­tés de taille : com­ment défi­nir posi­ti­ve­ment quelles sont ces fins et com­ment ne pas retom­ber dans le piège du socia­lisme du XXe siècle dans la forme démo­cra­tique donnée au projet socia­liste ? Ces ques­tions res­tent somme toute entières.

Fanny Theurillat-Cloutier


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