Valleyfield, mémoires et résistances

Francis Boucher-La grande déception : dialogue avec les exclus de l’indépendance

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 04 mai 2020

Montréal, Somme toute, 2018

J’ai connu Francis Boucher récem­ment. Il était pré­sent, en février der­nier, lors de la sortie du livre de Christian Nadeau et al., 11 brefs essais contre le racisme ; j’ai eu alors l’occasion de lui dire com­bien j’avais appré­cié son livre La grande décep­tion.

À l’été 2015, Francis Boucher avait écrit un com­men­taire dans Le Devoir où il défen­dait l’idée d’alliances élec­to­rales entre Québec soli­daire (QS) et le Parti qué­bé­cois (PQ) afin de battre les libé­raux. Je ne savais donc pas à quoi m’attendre exac­te­ment lorsque j’ai débuté la lec­ture de La grande décep­tion malgré son titre révé­la­teur. J’ai été emballé et sur­pris dès les pre­mières pages. Je me ques­tion­nais sur les motifs qui avaient conduit Francis Boucher à tirer des conclu­sions qu’il avait igno­rées trois ans aupa­ra­vant dans son article dans Le Devoir sur le tort causé par la Charte des valeurs du PQ. Ainsi, il écrit dans son livre : « Le Québec appar­tient à toutes les per­sonnes qui l’habitent. On ne peut construire son avenir que sur la base de ce prin­cipe et, en même temps, sur le res­pect des dif­fé­rences ». Il explique son chan­ge­ment d’attitude en s’appuyant sur le congrès de Québec soli­daire de mai 2017 qui avait refusé les alliances avec le PQ. D’abord offus­qué, il amorce une dis­cus­sion avec une amie d’origine haï­tienne. Celle-ci lui révèle que la sou­ve­rai­neté, c’est une affaire de blancs. Débutent alors ses pre­miers ques­tion­ne­ments : « Se pour­rait-il que mon logi­ciel sou­ve­rai­niste social-démo­crate clas­sique soit dépassé par les évé­ne­ments ? »

C’est ainsi qu’il entre­prend une quête à la recherche de l’autre, où il cherche à écou­ter pour sortir des sen­tiers battus, de l’aigreur des défaites des réfé­ren­dums où on voit des cou­pables par­tout, chez les mino­ri­tés eth­niques par exemple : « En sous­trayant les femmes voi­lées, notam­ment, le débat sur la Charte a fait recu­ler le mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste. La pous­sée de fièvre iden­ti­taire qui s’est empa­rée d’une partie du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste a fait beau­coup de dom­mages col­la­té­raux. Ce débat s’est fait en bonne partie sur le dos des musul­mans, en bonne partie, mais pas seule­ment ».

Les témoi­gnages de la ving­taine d’hommes et des femmes qu’il ren­contre nous ouvrent une fenêtre sur leur monde et sur la façon dont ils ont vécu l’autre ver­sant de cette his­toire que cer­tains pré­ten­daient com­mune. Samira nous parle du 11 sep­tembre 2001 : « Ce jour-là, ce ne sont pas seule­ment les tours jumelles qui se sont effon­drées, c’est aussi une cer­taine bien­veillance envers l’immigration arabo-musul­mane qui est partie en pous­sière ».

Rosa explique, quant à elle, l’effet des accom­mo­de­ments du YMCA avec ses vitres givrées et le code de vie de la ville de Hérouxville qui créent une conjonc­ture poli­tique explo­sive dont se ser­vira le chef de l’Action démo­cra­tique du Québec, Mario Dumont. Sa montée dans les son­dages aura un impact direct sur le PQ pour lequel elle tra­vaille. Francis nous décrit ainsi la situa­tion : « Elle voit le vent chan­ger de bord et assiste, impuis­sante, à la montée de la ligne iden­ti­taire que nous connais­sons aujourd’hui ».

Francis nous rap­pelle aussi que la Charte des valeurs pro­po­sée par le ministre Bernard Drainville ne com­pre­nait pas seule­ment un libellé concer­nant l’interdiction des signes reli­gieux pour les employé-e-s de l’État, mais aussi des docu­ments, dis­po­nibles sur Internet, où sont des­si­nés les signes qui seront inter­dits, une grosse croix, la kippa, le turban, le niqab et le fou­lard. Cela atteint encore plus l’imaginaire.

Il rap­porte les com­men­taires de Khadem, fémi­niste enga­gée, qui s’est dite conster­née de voir Pauline Marois et Bernard Drainville hocher de la tête pen­dant que Janette Bertrand décla­rait craindre d’être soi­gnée par une femme voilée de peur que, dans sa reli­gion, on ne soigne pas autant les femmes que les hommes. Plusieurs comme Xavier et Samira avaient pour­tant sou­haité ardem­ment l’élection du PQ et de Pauline Marois. La décep­tion était donc immense.

Khadem pour­suit en expli­quant que, à la suite de l’accident de Naima Rharouity le 31 jan­vier 2014 (qui s’est retrou­vée étouf­fée par son fou­lard coincé dans un esca­lier méca­nique), elle est restée bar­ri­ca­dée chez elle pen­dant 48 heures tel­le­ment elle était hor­ri­fiée des com­men­taires hai­neux au bas des articles. Elle ajoute que la ministre a pris 24 heures avant de réagir : « On était en pleine crise de la Charte. Tout le monde réagis­sait sauf la ministre de l’Immigration de l’époque, Diane de Courcy ». Pour Khadem, la Charte, c’est la goutte qui a fait débor­der le vase. Aujourd’hui, elle n’est plus sou­ve­rai­niste : « C’est fini pour moi. S’il y a un réfé­ren­dum, je vote contre. J’ai peur des sou­ve­rai­nistes doré­na­vant ». Ce qui amène Francis à la conclu­sion sui­vante : « la Charte est rapi­de­ment deve­nue une machine à fabri­quer des fédé­ra­listes ».

Jody qui s’est joint au peuple qué­bé­cois dans les années 1960-1970, alors qu’il che­mi­nait vers ce qui parais­sait à l’époque son destin mani­feste et inévi­table, doute main­te­nant qu’un Québec indé­pen­dant res­pec­te­rait les droits des mino­ri­tés.

Francis Boucher conclut de façon pro­phé­tique en posant la ques­tion du rap­port entre l’interdiction des femmes voi­lées et l’indépendance : « J’ai beau cher­cher, je n’en vois pas. C’est une posi­tion qui pour­rait très bien être incar­née par un parti pro­vin­cia­liste, la CAQ[1], par exemple, peut-être même avec plus d’efficacité ».

Épilogue

J’ai eu l’occasion de revoir Francis lors de ren­contres concer­nant la posi­tion de QS sur le port de signes reli­gieux. Il défen­dait la posi­tion basée sur le rap­port Bouchard-Taylor, soit l’idée d’interdire le port de signes reli­gieux pour cer­taines caté­go­ries de per­sonnes en situa­tion de coer­ci­tion, en bonne partie pour des rai­sons stra­té­giques et d’efficacité par­le­men­taire. Je lui ai répondu de faire confiance à son livre.


  1. CAQ : Coaliton Avenir Québec.

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