France. Face aux ravages de l’austérité

Par Mis en ligne le 19 mai 2014

Quels sont les prin­cipes sur les­quels s’appuient les poli­tiques d’austérité, sala­riale et bud­gé­taire, menées en Europe ?

Le pre­mier pos­tu­lat est que l’austérité bud­gé­taire est néces­saire pour résor­ber les défi­cits publics. Les éco­no­mistes de la Commission euro­péenne ont même inventé le concept baroque d’« aus­té­rité expan­sion­niste » pour démon­trer que des baisses de dépenses publiques pour­raient être com­pen­sées par un sur­croît d’activité dans le sec­teur privé. En réa­lité, les poli­tiques d’austérité bud­gé­taire menées par­tout en Europe n’ont fait qu’étouffer la petite reprise qui se des­si­nait en 2010 et enfon­cer l’Europe dans un contexte réces­sif.

austerite3Le deuxième grand pos­tu­lat est que la reprise devrait être fondée sur une poli­tique « de l’offre » visant à réta­blir la com­pé­ti­ti­vité par une baisse des coûts du tra­vail direct ou socia­lisé : gel ou baisse du « coût du tra­vail », un « mini­mum de salaire mini­mum », et des réformes dites « struc­tu­relles » (flexi­bi­li­sa­tion du marché du tra­vail, réformes des retraites et « maî­trise » des dépenses de santé).

En France, nous avons eu droit à une réforme des retraites (pour « ras­su­rer » les mar­chés finan­ciers), une loi sur la « sécu­ri­sa­tion de l’emploi » (l’ANI) des­ti­née sur­tout à sécu­ri­ser le patro­nat qui pré­tend qu’il n’embauche pas de peur d’avoir ensuite du mal à licen­cier. Les rup­tures conven­tion­nelles ont explosé, plus de 80 % des embauches se font en CDD (et les deux tiers sur CDD de moins d’un mois!). Le CICE (Crédit emploi com­pé­ti­ti­vité emploi) puis, plus récem­ment, le pacte de res­pon­sa­bi­lité, se tra­duisent par un cadeau d’au moins 30 mil­liards aux entre­prises, sans contre­par­ties ni condi­tions, en croi­sant les doigts pour que cet argent serve à créer des emplois plutôt qu’à aug­men­ter les divi­dendes. Les coti­sa­tions sociales vont être à nou­veau « allé­gées » et tota­le­ment annu­lées au niveau du SMIC. Elles vont même être réduites pour les bas salaires.

Est-ce que cela relance l’économie ?

Tout cela n’a jamais fonc­tionné. Les pertes de parts de marché de la France sont bien réelles mais ne peuvent être expli­quées par un « coût du tra­vail » trop élevé, comme le recon­naît même le fameux rap­port Gallois. Les 50 mil­liards de baisses des dépenses publiques annon­cées auront un effet sur la crois­sance, comme les pré­cé­dentes coupes, elles se tra­dui­ront par de nou­velles baisses de recettes. Or 70 % des entre­prises fran­çaises répondent à l’Insee qu’elles ont des dif­fi­cul­tés de demande ou pas de dif­fi­cul­tés. Comme le dit très sim­ple­ment Jean-François Roubaux, pré­sident de la CGPME : « encore faut-il que les car­nets de com­mande se rem­plissent ».

Bref, tout cela paraî­trait absurde si l’objectif était vrai­ment de relan­cer l’activité et de réduire le défi­cit public. En réa­lité, l’objectif immé­diat n’est pas vrai­ment celui-là : il s’agit de pro­fi­ter de la crise pour appli­quer bru­ta­le­ment les poli­tiques néo­li­bé­rales et réta­blir la ren­ta­bi­lité des entre­prises, en jouant à fond le jeu de la concur­rence. Cette thé­ra­pie de choc est l’une des réponses pos­sibles à la crise : faire payer la fac­ture à celles et ceux qui n’en sont pas res­pon­sables et réduire autant que faire se peut l’État social.

Quelles alter­na­tives à ce moins-disant social ?

Il y a une autre réponse pos­sible qui passe par un refus des pos­tu­lats néo­li­bé­raux. Le pre­mier verrou à faire sauter, c’est celui de la contrainte bud­gé­taire : en annu­lant la partie de la dette qui n’est rien d’autre que le cumul des cadeaux fis­caux passés, « rena­tio­na­li­ser » la dette en la finan­çant ailleurs que sur les mar­chés finan­ciers[1], suivre la sug­ges­tion… du FMI d’une taxe à un coup sur les patri­moines des plus riches.

Le second verrou à faire sauter, c’est la ponc­tion action­na­riale sur la richesse pro­duite. Sur très longue période, la part des coti­sa­tions sociales et celle des divi­dendes nets varient en sens inverse : la montée de l’État social s’était faite au détri­ment des action­naires, sa remise en cause se fait à leur profit (voir gra­phique).

Source : Insee [2]

Source : Insee [2]

Il serait alors pos­sible de créer des emplois selon deux prin­ci­pales voies. Dans le sec­teur privé, la réduc­tion de la durée du tra­vail a, contrai­re­ment au dis­cours patro­nal, fait ses preuves : près de deux mil­lions d’emplois ont été créés entre 1997 et 2002, une spec­ta­cu­laire marche d’escalier qui n’a pas été redes­cen­due ensuite. Donc plus d’emplois, moins de divi­dendes[3].

Dans le sec­teur public, il faut reprendre la for­mule de l’économiste amé­ri­cain Minsky qui pro­po­sait de faire de l’État « l’employeur en der­nier res­sort »[4]. C’est évi­dem­ment incon­ce­vable pour les par­ti­sans de l’austérité, mais il est pour­tant facile de faire le calcul sui­vant : au lieu de faire cadeau à l’aveuglette de 30 mil­liards aux entre­prises, pour­quoi ne pas créer un mil­lion d’emplois publics ? L’Institut Montaigne, que l’on ne peut soup­çon­ner de mini­mi­ser la « charge » des fonc­tion­naires évalue à 28,3 mil­liards le coût d’un mil­lion d’emplois publics[5].

[1] Gaël Giraud, Renationaliser la dette publique fran­çaise – pour­quoi et com­ment, 2013. 
http://​gesd​.free​.fr/​g​g​i​r​a​u​d​1​3.pdf

[2] Voir « Les coti­sa­tions sont une "charge", mais pas les divi­dendes ? », note hus­so­net n° 72, 3 mars 2014.
http://​hus​so​net​.free​.fr/​c​o​t​s​o​c​1​4.pdf

[3] Michel Husson et Stéphanie Treillet, « La réduc­tion du temps de tra­vail : un combat cen­tral et d’actualité », ContreTemps, n° 20, 2014. 
http://​hus​so​net​.free​.fr/​r​t​t​c​t​2​0.pdf

[4] Cédric Durand et Dany Lang, « L’État employeur en der­nier res­sort », Le Monde, 7 jan­vier 2013.
http://​gesd​.free​.fr/​e​m​p​m​i​n​s​k​y.pdf

[5] « Créer 60 000 postes dans l’Éducation natio­nale », Chiffrages/​Déchiffrages 2012.
http://​goo​.gl/​5​QB5O7

À l’encontre, 2 mai 2014
(Cet article de Michel Husson a été écrit pour le numéro « spé­cial salaires » de la revue du SNEP-FSU [Syndicat natio­nal des écoles publiques – Fédération syn­di­cale uni­taire], 10 avril 2014)

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