Foucault est-il de gauche ?

Par Mis en ligne le 24 juin 2011

Michel Foucault est devenu une réfé­rence majeure de la gauche cri­tique, mais a-t-il tou­jours été vrai­ment de gauche ? C’est cette ques­tion embar­ras­sante que J. L. M. Pestaña affronte, en reve­nant sur la tra­jec­toire poli­tique tor­tueuse du grand phi­lo­sophe, et notam­ment sur son rap­port au (néo)libéralisme.

Recensé : José Luis Moreno Pestaña, Foucault, la gauche et la poli­tique, Paris, Textuel, 2010, 144 p., 9, 90 €.

Après tant de volumes et d’article consa­crés à l’œuvre de Michel Foucault, et notam­ment à sa pensée poli­tique, la lec­ture de ce petit ouvrage a quelque chose de rafraî­chis­sant : il évite à la fois la véné­ra­tion et ce que l’auteur appelle le « péril sco­las­tique », le com­men­taire exé­gé­tique décon­tex­tua­lisé, l’interprétation sans fin de textes sacrés, toutes choses avec les­quelles Foucault vou­lait pré­ci­sé­ment rompre. Déjà auteur d’une bio­gra­phie socio­lo­gique de Foucault [1], José Luis Moreno Pestaña applique à celui-ci la même exi­gence anti­sco­las­tique, avec des ins­tru­ments tou­te­fois un peu dif­fé­rents de ceux du phi­lo­sophe et his­to­rien : la socio­lo­gie de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle. Dans cet exer­cice, il fait preuve d’une belle indé­pen­dance d’esprit, même si l’on peut émettre des réserves à l’égard de cer­taines de ses conclusions.

Pestaña part d’une inter­ro­ga­tion sur l’actualité de Foucault dans le domaine de la pensée cri­tique. Dans les années 1970, Foucault s’était vaillam­ment engagé pour des causes négli­gées ou mépri­sées par les tenants du maté­ria­lisme his­to­rique, comme la prison ou le pou­voir psy­chia­trique. Il avait ainsi contri­bué à élar­gir le champ des pro­blé­ma­ti­sa­tions poli­tiques. Mais J. L. M. Pestaña va plus loin, et a le cou­rage d’affronter une hypo­thèse qui hante aujourd’hui les fou­cal­diens de gauche : leur héros gau­chiste n’aurait-il pas entamé un revi­re­ment libé­ral les der­nières années de sa vie ? Car, non seule­ment la teneur de ses ana­lyses du libé­ra­lisme peut paraître ambi­guë, mais de sur­croît cer­tains de ses dis­ciples sont deve­nus car­ré­ment des idéo­logues du patro­nat, des assu­reurs et de la société du risque.

D’où un doute qui peut effleu­rer l’esprit, et contra­rier les amou­reux de Foucault (dont l’auteur de ces lignes), comme en témoigne une cer­taine récep­tion indi­gnée de ce livre [2] : main­te­nant que le capi­ta­lisme et la ques­tion sociale sont reve­nus au centre du jeu poli­tique après trois décen­nies de glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale, à quoi peut désor­mais servir Foucault d’un point de vue mili­tant et cri­tique ? Une réponse pos­si­ble­ment immé­diate à cette ques­tion consis­te­rait à faire remar­quer que jamais les com­men­taires et les réap­pro­pria­tions de ses ana­lyses du (néo)libéralisme, dont on n’a pris la pleine mesure qu’avec la publi­ca­tion de ses cours sur le sujet [3], n’ont été aussi diverses et pro­li­fiques, et ce indé­pen­dam­ment des « inten­tions » de l’auteur.

Être juste avec Foucault

Mais Pestaña prend un autre chemin : réins­crire l’œuvre dans la tra­jec­toire indis­so­cia­ble­ment sociale, aca­dé­mique et poli­tique de Foucault. Le résul­tat n’est pas for­cé­ment flat­teur pour le phi­lo­sophe sur ce der­nier ter­rain, qui ne se montre guère cohé­rent : com­mu­niste à l’École nor­male supé­rieure, puis gaul­liste appa­renté, gau­chiste après Mai-68, puis proche de la deuxième gauche voire séduit par le libé­ra­lisme en fin de par­cours. Cependant, Pestaña cherche à com­prendre ces détours plutôt qu’à les dénon­cer comme de l’opportunisme, qui sup­pose la fic­tion d’un agent ration­nel cal­cu­lant les effets de ses prises de posi­tions poli­tiques. Cette ver­sa­ti­lité poli­tique, qua­si­ment reven­di­quée par Foucault, est notam­ment mise en rap­port avec la récep­ti­vité d’une figure deve­nue domi­nante dans le champ intel­lec­tuel aux varia­tions des modes et conjonc­tures poli­tiques. J. L. Pestaña fait aussi valoir que Foucault n’a jamais sombré dans le sta­li­nisme ou le fas­cisme, ce qui est quand même à mettre à son crédit. On ajou­tera qu’il fit tou­jours preuve, hormis sa brève période com­mu­niste, d’une vigou­reuse résis­tance face à l’hégémonie mar­xiste, y com­pris quand il inté­grait la lutte des classes dans son ana­lyse. Moins par anti­com­mu­nisme d’ailleurs, que par désir d’offrir un modèle alter­na­tif d’analyse du pou­voir échap­pant autant à l’économisme (mar­xiste) qu’au juri­disme (libé­ral). Un élé­ment peut être aussi avancé, un peu négligé par le socio­logue sur ce point : le stig­mate de l’homosexualité a peut-être conduit Foucault à pri­vi­lé­gier dans un pre­mier temps une stra­té­gie de nota­bi­li­sa­tion auprès du pou­voir gaul­liste, avant que Mai-68 ne bou­le­verse la donne et n’ouvre un nouvel hori­zon des pos­sibles académiques.

Pestaña fait ici preuve d’un rap­port plutôt sain à Foucault : en dépit de toute la légi­time admi­ra­tion qu’il peut lui porter, il refuse d’en faire une icône et entend l’étudier comme n’importe quel objet de la socio­lo­gie des intel­lec­tuels. C’est encore la meilleure manière d’être « juste avec Foucault », pour détour­ner une for­mule que celui-ci réser­vait à Freud. Ce point de méthode acquis, il n’y a pas de raison de sup­po­ser que tout est de « gauche » (ni de « droite ») chez lui, malgré tout ce qu’il a apporté à la pensée cri­tique. Il n’y a même pas de raison de croire par avance que tout est poli­tique dans son œuvre, en par­ti­cu­lier le pre­mier Foucault, teinté d’un mys­ti­cisme ambigu (L’Histoire de la folie, Les Mots et les choses), et le troi­sième et der­nier Foucault (celui de L’Histoire de la sexua­lité), qui marque un cer­tain repli vers l’éthique. Qu’en est-il alors du deuxième ? On peut regret­ter que l’auteur n’aborde guère Surveiller et punir (1975) et pré­fère insis­ter sur la pré­sence, puis la dis­pa­ri­tion, du motif de la lutte des classes dans cer­taines de ses décla­ra­tions publiques. Si « Foucault a ouvert les hori­zons de la pensée poli­tique » (p. 132), c’est d’abord en raison de l’analyse très neuve du pou­voir qu’il pro­pose dans ce livre phare, qu’il a sorti du sta­to­cen­trisme et élargi à tous les sec­teurs sociaux. Cette réflexion, Foucault la pro­longe les années sui­vantes avec le concept de « gou­ver­ne­men­ta­lité », promis à une for­tune dif­fé­rée mais consi­dé­rable ; elle ne peut donc passer pour un moment fugi­tif d’échauffement gauchiste.

Foucault néolibéral ?

Reste un pro­blème pen­dant : le rap­port de Foucault au (néo)libéralisme. Selon Pestaña, « Sans la réfé­rence à la lutte des classes et consi­dé­rant l’État comme une ins­ti­tu­tion dis­ci­pli­naire, la défense de la liberté ne peut que rap­pro­cher Foucault du libé­ra­lisme » (p. 98). Certes, les cours sur le sujet tra­hissent peut-être une cer­taine fas­ci­na­tion pour son objet, qui repré­sente his­to­ri­que­ment une alter­na­tive au dis­po­si­tif dis­ci­pli­naire. À cela s’ajoute une « indif­fé­rence olym­pienne » (p. 40) de l’intellectuel pour les inéga­li­tés sociales. S’agit-il pour autant d’un ral­lie­ment, comme le sug­gère par moments J.L.M. Pestaña ? On se per­met­tra d’argumenter un peu dif­fé­rem­ment. En ce qui regarde ses prises de posi­tion publiques, Foucault n’a jamais passé armes et bagages chez celui qu’il consi­dère comme le véri­table impor­ta­teur du néo­li­bé­ra­lisme en France, à savoir le Président Giscard d’Estaing. S’il a glissé à droite, c’est en res­tant dans l’aile gauche du champ poli­tique, par son rap­pro­che­ment avec la CFDT et les rocardiens.

Sur le fond, sa lec­ture du libé­ra­lisme paraît très éloi­gnée de la vision enchan­tée des libé­raux : pas plus qu’il ne la réduit à une idéo­lo­gie bour­geoise, Foucault n’en fait jamais une simple phi­lo­so­phie de la liberté et des droits des indi­vi­dus. Si le libé­ra­lisme res­sort grandi de ses ana­lyses, c’est d’abord parce qu’il appa­raît comme un véri­table « art de gou­ver­ner ». Ce qui signi­fie tout aussi bien qu’il s’agit d’un dis­po­si­tif de pou­voir, d’une tech­no­lo­gie poli­tique d’autant plus redou­table qu’elle est plus insi­dieuse, qu’elle prend appui sur la liberté (néga­tive) pour régu­ler les popu­la­tions et les indi­vi­dus par l’extension de la ratio­na­lité cal­cu­la­trice. Il paraît donc déli­cat d’apprécier le degré d’adhésion de Foucault au néo­li­bé­ra­lisme, et Pestaña fran­chit par­fois impru­dem­ment le pas en confon­dant sa des­crip­tion cli­nique de la ratio­na­lité poli­tique néo­li­bé­rale (que Foucault qua­li­fie par ailleurs d’« uto­pique ») avec une appro­ba­tion sans réserve. L’auteur finit d’ailleurs par conclure avec pru­dence sur ce point en assu­rant que « le juge­ment de Foucault sur ce pro­ces­sus n’est pas très clair » (p. 122), d’autant qu’il ne pou­vait pas alors en mesu­rer toutes les consé­quences pra­tiques. De sur­croît, Pestaña passe curieu­se­ment sous silence les réap­pro­pria­tions de ces ana­lyses dans la cri­tique contem­po­raine du néo­li­bé­ra­lisme, doré­na­vant cou­rantes (par exemple chez Wendy Brown, David Harvey, Christian Laval et Pierre Dardot) : sans révé­ler la vérité a pos­te­riori du texte, celles-ci en révèlent du moins cer­taines vir­tua­li­tés pos­sibles, tout à fait éloi­gnées de l’enthousiasme ou la com­plai­sance sup­po­sés du maître.

Il est vrai que Foucault com­pare favo­ra­ble­ment le libé­ra­lisme au socia­lisme, qui souf­fri­rait d’un défaut de gou­ver­ne­men­ta­lité « auto­nome » : le socia­lisme aurait une ratio­na­lité admi­nis­tra­tive, éco­no­mique et his­to­rique, mais pas de véri­table poli­tique. Il pro­clame même (en 1977) la néces­sité de jeter par-dessus bord toute la « tra­di­tion socia­liste » vieille de 150 ans. Le diag­nos­tic est lapi­daire, l’ordonnance expé­di­tive, et l’injustice du propos tient au contexte poli­tique dans lequel il est tenu (le Programme commun et l’alliance entre le PS et le PCF). Mais n’estime-t-il pas aussi que cette « gou­ver­ne­men­ta­lité socia­liste, il faut l’inventer » ? Foucault, liber­taire et socia­liste ? Si le regard démys­ti­fi­ca­teur de J. L. M. Pestaña permet de rêver encore un peu.

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