Démocratie, entre dérives et recomposition

Forum social mondial 2016

Rapports d’atelier de l’espace émancipation

Par Mis en ligne le 03 février 2020

L’espace éman­ci­pa­tion orga­nisé par les NCS lors du Forum social mon­dial de Montréal com­pre­nait quelque 25 ses­sions ali­men­tées par une cen­taine de per­sonnes res­sources. Un tra­vail colos­sal a été réa­lisé pour enri­chir les dis­cus­sions qui ont réuni plus de 1000 per­sonnes. Plusieurs de ces ate­liers ont fait l’objet d’une syn­thèse, pour per­mettre aux lec­teurs et aux lec­trices de capter une partie des débats denses et nuan­cés qui ont eu lieu. Cet espace éman­ci­pa­tion a joué le rôle d’université popu­laire que les NCS orga­nisent à chaque mois d’août depuis 2010.

L’impérialisme et le colo­nia­lisme made in Canada

Avec Leo Panitch (Université York), Paul Kellogg (Université d’Athabasca), Clifton Nicholas (mili­tant mohawk) et Thomas Chiasson-LeBel (doc­to­rant à l’Université York et NCS)

L’impérialisme moderne s’est construit dans le sillage des empires mar­chands pré­ca­pi­ta­listes. On a par­fois pensé que le Canada avait été oublié par l’impérialisme bri­tan­nique. Ce n’est pas vrai du tout, sou­tient Leo Panitch. Le Canada a tout sim­ple­ment vécu dans une « dépen­dance riche », tandis que l’éparpillement des Autochtones sur le ter­ri­toire a donné lieu à des formes de domi­na­tion très dif­fé­rentes de celles qui pré­va­laient en Amérique latine. L’avènement du capi­ta­lisme a entraîné non pas la sépa­ra­tion, mais au contraire, la dif­fé­ren­tia­tion entre l’économique et le poli­tique et, du même coup, entre le capi­ta­lisme et l’impérialisme. L’échec majeur de la gauche, c’est de ne pas avoir com­pris que poli­tique et éco­no­mique consti­tuaient, malgré leurs liens étroits, des enti­tés dis­tinctes. Progressivement, le contrôle impé­ria­liste s’est exercé non plus par la main­mise directe sur l’État, mais par l’extraordinaire force sociale que consti­tue le grand capi­tal étran­ger. C’est le modèle qu’a suivi la Grande-Bretagne dès le XVIIIe siècle. Pour le Canada, passer du colo­nia­lisme bri­tan­nique à l’indépendance, puis à l’impérialisme amé­ri­cain, a construit une colo­nie tout à fait sin­gu­lière.

Pour Paul Kellogg, le colo­nia­lisme cana­dien a d’ailleurs mené à la fon­da­tion du pays comme J. A. McDonald l’a clai­re­ment exprimé : il fal­lait bâtir « un empire du Nord et de l’Ouest » basé sur l’extraction des res­sources natu­relles. Devenu impé­ria­liste, le Canada pré­sente aujourd’hui des traits nou­veaux. Maintenant, les socié­tés cana­diennes détiennent 60 % des actifs pétro­liers au Canada. Le Canada émerge comme un leader mon­dial dans le domaine des mines. Depuis 1999, la valeur des capi­taux cana­diens expor­tés dépasse celle des capi­taux étran­gers entrant au Canada. Selon Kellogg, la lutte au Canada doit se mener à la fois contre le capi­ta­lisme, le colo­nia­lisme et l’impérialisme.

Le colo­nia­lisme cana­dien est gravé dans le cœur et le corps de Clifton Nicholas, un mili­tant mohawk de Kanehsatake dont les grands-parents ont sur­vécu aux pen­sion­nats indiens du Canada. Les gou­ver­ne­ments cana­dien et bri­tan­nique ont orga­nisé un véri­table géno­cide. Les effets de ces trau­ma­tismes se font tou­jours sentir aujourd’hui : des com­mu­nau­tés bri­sées, pauvres, déchi­rées par des conflits. Le mili­tant mohawk n’est pas tendre à l’endroit des conseils de bande, une struc­ture issue de la domi­na­tion colo­niale dont le rôle consiste à poli­cer les gens dans les com­mu­nau­tés. Les pro­gres­sistes qué­bé­cois n’échappent pas à la cri­tique non plus : bien que plu­sieurs se disent très ouverts aux reven­di­ca­tions autoch­tones, ils per­çoivent sou­vent les nations autoch­tones comme un obs­tacle au déve­lop­pe­ment et au projet indé­pen­dan­tiste du Québec. Pour dépas­ser cela, Nicholas a offert un véri­table plai­doyer en faveur d’un rap­pro­che­ment entre les forces autoch­tones et les autres forces pro­gres­sistes dans la lutte contre le pipe­line Énergie Est de TransCanada.

Colette St-Hilaire

Contre la misère et la faim

Avec Frédéric Paré (Regroupement des cui­sines col­lec­tives du Québec), Amélie Daigle (Paroles d’excluEs), Fred Magdoff (Université du Vermont) et Jean-Paul Faniel (Table de concer­ta­tion sur la faim et le déve­lop­pe­ment social du Montréal métro­po­li­tain et NCS)

Aujourd’hui, toutes les sept secondes, un enfant meurt de faim dans le monde. La logique impé­ria­liste et celle du marché décident qui vivra et qui mourra afin que l’oligarchie mon­diale s’enrichisse. Pourtant, les solu­tions ne manquent pas : agro­bio­lo­gie, mise en valeur de la petite pro­duc­tion en per­ma­cul­ture, action col­lec­tive des citoyens et des citoyennes, dyna­mi­sa­tion d’organismes mobi­li­sa­teurs.

Pour Magdoff, l’ampleur des forces pro­duc­tives maté­rielles et intel­lec­tuelles dis­po­nibles aujourd’hui rend tout à fait pos­sible la dis­pa­ri­tion de la faim et de la misère. C’est l’organisation sociale, éco­no­mique et poli­tique du capi­ta­lisme qui bloque tout.

En effet, l’agriculture capi­ta­liste ne vise pas à satis­faire les besoins sociaux en nour­ri­ture, mais recherche les pro­fits maxi­mums tout en impul­sant une grave crise éco­lo­gique et anthro­po­lo­gique. Dans la pers­pec­tive de Magdoff, une agri­cul­ture ration­nelle serait pra­ti­quée par des agri­cul­teurs indi­vi­duels ou des asso­cia­tions (coopé­ra­tives) d’agriculteurs et aurait comme objec­tif de four­nir à la popu­la­tion entière, en quan­tité suf­fi­sante, de la nour­ri­ture de bonne qua­lité et variée tout en veillant à ce que les fermes et les champs soient exploi­tés selon des méthodes humaines pour les ani­maux et en har­mo­nie avec l’écosystème.

Paré rap­pelle que 882 000 Canadiens et Canadiennes, dont 38 % sont des enfants, uti­lisent les ser­vices des banques ali­men­taires. Plus de trois mil­lions de per­sonnes sont en état d’insécurité ali­men­taire.

La libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion déré­gule le marché en met­tant en valeur des mar­chan­dises agri­coles à faible coût de pro­duc­tion comme les céréales, le sucre et l’huile. En plus, la rude concur­rence fait en sorte que les inter­mé­diaires cap­turent les gains d’efficacité de la ferme. Compte tenu de l’impact du sys­tème ali­men­taire orga­nisé sous le capi­ta­lisme, la solu­tion se trouve dans la construc­tion d’un État régu­la­teur dédié au bien commun.

Pour Daigle, la prise de pou­voir des citoyens et des citoyennes passe par une démarche de mobi­li­sa­tion qui s’inscrit dans une dyna­mique de lutte pour l’accès à une ali­men­ta­tion dis­po­nible pour tous et toutes. Pour ce faire, il s’agit de mettre en place un modèle d’action qui prend en compte par­ti­ci­pants locaux, inter­ve­nants et cher­cheurs. La démarche pri­vi­lé­giée est d’arriver à déve­lop­per des actions et des pro­jets trans­for­ma­teurs. Le sys­tème ali­men­taire pour tous et toutes est au centre d’un renou­veau éco­no­mique local basé sur l’idée qu’il s’impose de déve­lop­per les ini­tia­tives d’accès à l’alimentation en consi­dé­rant celle-ci comme un bien commun, de créer du lien social entre les citoyens et les citoyennes et la valo­ri­sa­tion des com­pé­tences et du tra­vail des per­sonnes.

Alain Philoctète

Québec 1837-1838. Le moment répu­bli­cain

Avec Gilles Laporte (his­to­rien, Cégep du Vieux-Montréal)

En gros, au fil des décen­nies, se sont impo­sées deux grandes lec­tures de ce moment mar­quant dans l’histoire du Québec qui en pré­sentent des per­cep­tions radi­ca­le­ment oppo­sées. La pre­mière relève du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste contem­po­rain, du Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN) d’abord, puis du Parti qué­bé­cois (PQ) par la suite. Elle per­çoit ce mou­ve­ment comme un pre­mier épi­sode pré­fi­gu­rant et annon­çant l’indépendantisme contem­po­rain. Les Patriotes, dans cette concep­tion, sont des ancêtres et des pré­cur­seurs du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste d’aujourd’hui. Et leur combat est déjà celui des indé­pen­dan­tistes modernes. C’est la lec­ture domi­nante dans le camp sou­ve­rai­niste.

La seconde lec­ture pro­vient du pôle fédé­ra­liste. Elle voit le mou­ve­ment comme une pre­mière mani­fes­ta­tion d’« inter­na­tio­na­lisme », de « cos­mo­po­li­tisme », qui pré­fi­gure cette fois la démo­cra­tie cana­dienne dont rêve une cer­taine gauche cana­dienne, par exemple, de John Saul au Nouveau Parti démo­cra­tique. Dans cette optique, les Patriotes sont d’abord et sur­tout de grands démo­crates dont les aspi­ra­tions trou­ve­raient leur réa­li­sa­tion dans le « plusse meilleur pays au monde », comme le disait l’ineffable Jean Chrétien. Dans cette optique, les Patriotes étaient des libé­raux au sens phi­lo­so­phique du terme, des par­ti­sans de l’idéologie des Lumières dont peuvent se récla­mer les démo­crates cana­diens d’aujourd’hui.

L’interprétation de Gilles Laporte va dans un autre sens. Le « moment » de 1837 avait une sin­gu­la­rité. Le mou­ve­ment des Patriotes était d’abord un ras­sem­ble­ment poli­tique visant la démo­cra­ti­sa­tion et la réforme des ins­ti­tu­tions publiques, reven­di­quant la sou­ve­rai­neté popu­laire dans le pro­lon­ge­ment des Lumières. Certaines des com­po­santes des Patriotes rêvaient d’un grand projet « amé­ri­cain », dans une sorte d’« amé­ri­ca­ni­sa­tion », voire d’annexion aux États-Unis.

C’est après la défaite des Patriotes qu’est apparu le natio­na­lisme tra­di­tion­nel qui a per­duré pen­dant de longues décen­nies. Aujourd’hui, pour se récla­mer de la tra­di­tion des Patriotes, non seule­ment il faut faire sienne la reven­di­ca­tion indé­pen­dan­tiste, mais sur­tout appuyer de manière consé­quente la lutte pour la sou­ve­rai­neté popu­laire qui, en fait, était la prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion du mou­ve­ment patriote.

Les for­ma­tions poli­tiques actuelles qui se situent dans le sillage du sou­ve­rai­nisme entre­tiennent, dans cette pers­pec­tive, des rap­ports assez dif­fé­rents au « moment patriote ». Le RIN, durant les années 1960, s’en récla­mait direc­te­ment et bruyam­ment : il se voyait comme son suc­ces­seur. Le PQ, dirigé par René Lévesque, était plus dis­cret, ayant des réserves sur la dimen­sion révo­lu­tion­naire de ce projet. Et la direc­tion actuelle de ce parti n’évoque pas sou­vent le sou­ve­nir des Patriotes, sinon sur le mode folk­lo­rique. Et son rival, Québec soli­daire, ne s’y réfère guère davan­tage, sauf chez cer­tains mili­tants et mili­tantes qui insistent sur la dimen­sion révo­lu­tion­naire de la lutte pour la sou­ve­rai­neté popu­laire, néces­saire aujourd’hui comme hier et per­met­tant de jeter un pont fécond entre un passé pro­met­teur et un avenir qui pour­rait en favo­ri­ser enfin l’avènement.

Jacques Pelletier

Les luttes de libé­ra­tion natio­nale, d’hier à aujourd’hui

Avec Patrick Dramé (Université de Sherbrooke), Hassane Mezine (Fondation Frantz Fanon), Didier Dominique (Batay Ouvriye) et Alain Saint Victor (NCS)

Selon Patrick Dramé, Kwame Nkrumah a été un de ceux qui menaient le combat contre le néo­co­lo­nia­lisme. La lutte devait mener à la créa­tion des États-Unis d’Afrique, afin de s’opposer à la bal­ka­ni­sa­tion colo­niale. L’indépendance du Ghana avait du sens, si et seule­ment s’il y avait la libé­ra­tion totale du conti­nent afri­cain. Plus tard, cette pers­pec­tive a été reje­tée par les États, d’où la per­pé­tua­tion du néo­co­lo­nia­lisme jusqu’à aujourd’hui.

Hassane Mezine a expli­qué com­ment les caté­go­ries raci­sées ont évolué en fonc­tion de la dété­rio­ra­tion des condi­tions éco­no­miques, sociales et cultu­relles d’existence dans la société fran­çaise, d’où une cris­pa­tion iden­ti­taire qui écarte du champ poli­tique les mino­ri­tés raci­sées, notam­ment les jeunes issus de l’histoire colo­niale. Aujourd’hui, la révolte des jeunes femmes et hommes raci­sés consti­tue le dépas­se­ment de cet anti­ra­cisme moral et exprime le refus de l’évacuation d’un anti­ra­cisme poli­tique. Les luttes actuelles déve­loppent une soli­da­rité inter­na­tio­nale avec les mino­ri­tés qui vivent les mêmes condi­tions d’existence, aussi bien aux États-Unis que dans le reste de l’Europe et en Palestine. Les femmes de ces mino­ri­tés se mobi­lisent pour dénon­cer l’instrumentalisation de leurs reven­di­ca­tions visant à faire croire que le pro­blème du sexisme n’existe que dans des quar­tiers où vivent les Noirs et les Arabes. Les luttes d’émancipation des com­mu­nau­tés mino­ri­taires, qui ne font pas partie du « nous » tra­di­tion­nel de la nation, visent leur désa­lié­na­tion cultu­relle et poli­tique. La lutte de déco­lo­ni­sa­tion libère l’opprimé-e et l’oppresseur.

Pendant long­temps, les peuples, affirme Didier Dominique, ont résisté à l’impérialisme et géné­ra­lisé les luttes de libé­ra­tion natio­nale. Mais aujourd’hui, dans plu­sieurs pays, les anciens mou­ve­ments de libé­ra­tion sont au pou­voir et main­tiennent à l’écart les classes popu­laires. Face aux grèves d’ouvrières haï­tiennes tra­vaillant en République domi­ni­caine, les ouvrières domi­ni­caines ont fait grève en soli­da­rité avec leurs sœurs et frères de classe, mais l’Organisation des indus­triels haï­tiens a sou­tenu l’armée domi­ni­caine venue les répri­mer. En Afrique du Sud, la bour­geoi­sie com­pra­dore s’approprie les richesses ; d’anciens chefs syn­di­caux sont deve­nus des mil­lion­naires. L’ANC (Congrès natio­nal afri­cain) a aban­donné toute ana­lyse de classe. Ce rôle de la classe domi­nante des pays domi­nés se véri­fie sur les dif­fé­rents conti­nents.

En Haïti, il faut reje­ter la Mission des Nations unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti (MINUSTAH) et l’occupation d’Haïti, car cette occu­pa­tion se fait en appui aux pro­jets du capi­ta­lisme. La MINUSTAH compte main­te­nant sur la col­la­bo­ra­tion de divers gou­ver­ne­ments d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique. L’impérialisme sait uti­li­ser les classes domi­nantes des pays domi­nés pour ren­for­cer ses capa­ci­tés d’intervention. En somme, la néces­sité stra­té­gique de l’heure, c’est à la fois de placer au grand jour et d’articuler le cli­vage de classe au cœur des luttes anti-impé­ria­listes et les dif­fé­rentes dimen­sions de l’oppression et de la domi­na­tion (de genre, de race et de classe), sans oublier, bien sûr, la réa­lité des dif­fé­rentes échelles stra­té­giques (natio­nale, conti­nen­tale et mon­diale) à laquelle elles sont confron­tées.

Bernard Rioux

Regards croi­sés sur l’histoire du mou­ve­ment popu­laire au Québec

Avec Jean Panet-Raymond (mili­tant com­mu­nau­taire), Eric Shragge (Centre des tra­vailleurs et tra­vailleuses immi­grant-es) et Suzanne-G. Chartrand (NCS)

Selon Jean Panet-Raymond, la syn­di­ca­li­sa­tion de la fonc­tion publique a apporté un appui de taille aux mou­ve­ments sociaux au tour­nant des années 1960. La créa­tion du deuxième front syn­di­cal est allée dans le sens de l’appui aux mou­ve­ments com­mu­nau­taires. Aujourd’hui, tou­te­fois, l’appel à l’économie sociale, le recours aux par­te­na­riats public privé (PPP), puis la réin­gé­nie­rie de l’État ont réduit la capa­cité d’intervention poli­tique des orga­nismes com­mu­nau­taires. Malgré tout, les mou­ve­ments réus­sissent par­fois à conver­ger, comme l’exemple de la Coalition Main rouge le démontre.

Eric Shragge a signalé le virage des années 1980. Des orga­nismes com­mu­nau­taires se sont orien­tés vers la pres­ta­tion de ser­vices. Si la coa­li­tion d’organismes com­mu­nau­taires est bonne pour le finan­ce­ment récur­rent, la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des orga­nismes trans­forme la rela­tion avec des citoyens/​citoyennes en rela­tion avec des clients/​clientes. On y perd en capa­cité de mobi­li­sa­tion. Quand on prend la place de l’État, celui-ci se désen­gage. Les gens finissent par plus savoir ce que sont les ser­vices publics ni à quoi ils servent.

Les milieux com­mu­nau­taires s’entredéchirent pour les fonds et se livrent à des « gué­guerres » d’alliances. Les nou­velles per­sonnes qui arrivent ne connaissent pas l’histoire du mou­ve­ment com­mu­nau­taire auto­nome et n’ont donc pas les outils pour contes­ter.

Des expé­riences sont en cours pour orga­ni­ser les tra­vailleurs immi­grés, tels le Centre des tra­vailleurs et tra­vailleuses immi­grants, l’Association des travailleurs/​euses tem­po­raires d’agence de pla­ce­ment et l’Association de tra­vailleuses et tra­vailleurs étran­gers tem­po­raires. Une cam­pagne pour un salaire mini­mum de 15 $ l’heure permet la conver­gence et rallie autant les jeunes que les plus âgé-e-s, les pré­caires et les mal payé-e-s. Pour ces popu­la­tions pré­ca­ri­sées, il est dif­fi­cile de s’organiser. Il y a beau­coup de répres­sion et les emplois sont instables.

Pour Jean Panet-Raymond, c’est par l’action au niveau local que l’on peut espé­rer modi­fier le global. Par exemple, les jeunes du quar­tier Saint-Michel sont vir­tuel­le­ment dans le global (Internet); leurs ami-e-s sont enra­ci­nés dans le local, sen­sibles à l’injustice. Les jeunes ne craignent pas de s’exprimer, ils sont plus souples, moins for­ma­listes. Mais face à la stag­na­tion du marché du tra­vail ou de l’école, les gangs de rues offrent une pro­mo­tion plus rapide et des chan­ge­ments éco­no­miques immé­diats.

En conclu­sion, ajoute Éric Shragge, rien ne rem­place le tra­vail de ter­rain. Il faut dis­tri­buer des tracts au métro, ren­con­trer les employé-e-s à la sortie des entre­pôts de Dollarama, pas dans Facebook.

Francis Lagacé

Combattre les radios-pou­belles et le popu­lisme de droite

Avec Francine Pelletier (jour­na­liste), Sébastien Bouchard (syn­di­ca­liste et NCS)

et Donald Cuccioletta (poli­ti­co­logue et NCS)

Le syn­di­ca­liste Sébastien Bouchard s’intéresse au phé­no­mène des radios-pou­belles depuis plu­sieurs années et connaît bien le type de propos dif­fusé avec succès (300 000 audi­teurs et audi­trices, dit-on) sur les ondes de Québec (« Labeaumeville »). La radio-pou­belle ren­voie à un format radio­pho­nique (d’origine état­su­nienne) repo­sant sur la dif­fu­sion de propos cho­quants, déni­grants et mépri­sants. Le dis­cours popu­liste de droite poli­tise, mobi­lise les tra­vailleurs-contri­buables et « anta­go­nise » ceux-ci et les pauvres, la majo­rité silen­cieuse et les per­sonnes mili­tantes qui prennent la parole, les hommes et les femmes, les Québécois blancs « de souche » et les immi­grants. Proposant des solu­tions simples à des pro­blèmes com­plexes et vouant une haine enta­chée d’anti-intellectualisme contre l’« élite » (élu-e-s pro­gres­sistes, hauts fonc­tion­naires de l’État social voué aux gémo­nies, artistes, repré­sen­tants et repré­sen­tantes des mou­ve­ments sociaux), ce popu­lisme pra­ti­qué par les ani­ma­teurs (c’est un « boy’s club » !) n’est peut-être pas sans lien avec le « mys­tère Québec » (l’exceptionnelle force poli­tique de la droite dans la grande région de Québec). Il est impé­ra­tif, selon Bouchard, de consi­dé­rer la radio-pou­belle comme un véri­table acteur poli­tique que la gauche doit plus que jamais prendre au sérieux.

Fin obser­va­teur de la société amé­ri­caine, Donald Cuccioletta a enchainé sur le phé­no­mène tout aussi inquié­tant du vigou­reux popu­lisme de droite aux États-Unis dont Trump « ne repré­sente que la pointe de l’iceberg ». Il rap­pelle que le popu­lisme a tou­jours existé aux États-Unis. Nous avons affaire, avec les « trum­pe­ries » actuelles, à la pour­suite, sur un mode extrême, de la guerre cultu­relle oppo­sant les « libe­rals » et les « vrais conser­va­teurs » (béné­fi­ciant d’un réseau dense d’associations, de médias, de thinks-tanks) déten­teurs des « vraies » valeurs amé­ri­caines. Pour Francine Pelletier, le popu­lisme de droite se mani­feste éga­le­ment par un anti­fé­mi­nisme revan­chard.

Bien sûr, l’excellente cam­pagne menée par Bernie Sanders pen­dant la cam­pagne pour l’investiture démo­crate a ragaillardi la gauche amé­ri­caine qui a du retard à rat­tra­per. Selon le jour­na­liste et intel­lec­tuel amé­ri­cain Chris Hedges, l’élite pro­gres­siste état­su­nienne a renoncé à pro­té­ger les inté­rêts des classes popu­laires au cours des 30 der­nières années, alors que la grande entre­prise déman­te­lait l’État, rava­geait le sec­teur manu­fac­tu­rier, pillait le Trésor public et pré­ci­pi­tait le pays dans des guerres impé­ria­listes.

Cuccioletta asso­cie le popu­lisme à sa dimen­sion « popu­laire » (et « acces­sible ») et ins­crit Bernie Sanders dans la tra­di­tion du popu­lisme de gauche aux États-Unis. Cette tra­di­tion s’expliquerait entre autres par la per­sis­tance du mythe de la société amé­ri­caine sans classe (lui-même lié aux mythes du self-made-man). Bouchard iden­ti­fie la dimen­sion pro­pre­ment socia­liste dans le dis­cours de Sanders. En effet, ce der­nier ferait appel à l’auto-organisation des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. La gauche doit rele­ver le défi de la péda­go­gie poli­tique. Cette vision s’oppose au lieu commun vou­lant que les argu­ments de la gauche soient com­plexes alors que les idées de droite seraient aisé­ment tra­dui­sibles en for­mules sté­réo­ty­pées faci­le­ment consom­mables.

Benoît Gaulin

Luttes de classes made in USA

Avec Walda Katz-Fishman (Université Howard), Jodi Dean (Collèges Hobart et William Smith),Jerome Scott (Project South, Atlanta), Immanuel Wallerstein (Université Yale), Maureen Taylor (Michigan Welfare Rights Organization) et Serge Denis (Université d’Ottawa et NCS)

À Chicago, les ins­ti­tu­teurs et ins­ti­tu­trices ont secoué leur vieux syn­di­cat, rallié les parents d’élèves pour les asso­cier à la défense et à la pro­mo­tion de l’école publique, et obtenu des vic­toires contrac­tuelles signi­fi­ca­tives tout en fai­sant face aux poli­tiques réac­tion­naires du maire démo­crate Rahm Emanuel. Il faut éga­le­ment noter l’impact du mou­ve­ment Occupy Wall Street, contes­tant au Tea Party répu­bli­cain l’espace du débat public.

Plus récem­ment, il y a eu les luttes menées par les tra­vailleuses et les tra­vailleurs sous-payés de l’industrie de la res­tau­ra­tion rapide, les­quels ont été exem­plaires par les res­sources d’énergie et de créa­ti­vité qu’ils ont su et savent déployer, en par­ti­cu­lier pour le salaire mini­mum de 15 $ l’heure qui est devenu une source d’inspiration pour tous les autres sala­rié-e-s sur­ex­ploi­tés. On a éga­le­ment témoi­gné du cou­rage dont font preuve les tra­vailleuses et les tra­vailleurs immi­grants, légaux et sans-papiers, qui en sont arri­vés à Los Angeles à mettre sur pied avec les syn­di­cats des listes élec­to­rales muni­ci­pales vic­to­rieuses, trans­for­mant pour une large part la culture poli­tique de la région. Enfin, il y a eu la cam­pagne de Bernie Sanders pour l’investiture démo­crate, dont la portée mili­tante et socia­liste n’avait pas connu de pré­cé­dent au cours des der­nières décen­nies.

Pour Wallerstein, il faut mettre l’accent à la fois sur la néces­sité d’une trans­for­ma­tion socioé­co­no­mique et poli­tique glo­bale, mais aussi sur le besoin d’agir posi­ti­ve­ment pour répondre aux reven­di­ca­tions et aux besoins immé­diats. Jerome Scott est revenu sur son expé­rience mili­tante avec la League of Revolutionary Black Workers des années 1960, et le besoin que les membres avaient res­senti alors d’étudier et d’approfondir leur connais­sance du monde dans lequel ils et elles vivaient (il a sou­li­gné à cet égard l’influence de l’analyse mar­xiste de la mar­chan­dise et de l’échange). Les mili­tants et les mili­tantes ont tenu à plu­sieurs occa­sions à sou­li­gner l’importance de l’unité de lutte entre tra­vailleurs blancs et noirs.

Il y a incon­tes­ta­ble­ment une éner­gie reven­di­ca­trice nou­velle qui tra­verse aujourd’hui la base des tra­vailleurs et des tra­vailleuses aux États-Unis. Est-ce le signe d’une relance d’envergure his­to­rique de la lutte de la classe ouvrière amé­ri­caine ? Certains élé­ments semblent poindre dans cette direc­tion.

Serge Denis

Occuper l’imaginaire

Avec Steve Giasson (artiste concep­tuel), Érik Bordeleau (essayiste), Sophie Castonguay (artiste en arts visuels) et Judith Trudeau (Collège Lionel-Groulx et NCS)

Par l’usage de moda­li­tés nar­ra­tives, Sophie Castonguay sou­haite inté­grer la spec­ta­trice et le spec­ta­teur au cœur de l’œuvre, modu­lant ainsi sa per­cep­tion du lieu et sa récep­tion de l’œuvre. Sophie danse dans une com­mu­ni­ca­tion à la fois fra­gile et dense avec un jeune homme, alors qu’au même moment, à tra­vers des déca­lages tem­po­rels résonne le chant mélo­dieux aux accents énig­ma­tiques d’une jeune femme. Sous la forme tantôt inter­ro­ga­tive, tantôt affir­ma­tive, les paroles des spec­ta­teurs et des spec­ta­trices se font entendre : « il n’y a pas d’art qui ne soit pas une libé­ra­tion », « créer, c’est résis­ter », « le monde ne serait pas ce qu’il est s’il n’y avait pas d’art », « qu’est-ce que cela veut dire avoir quelque chose en commun » : autant d’impressions livrées avec dou­ceur posant les socles sur les­quels il devient pos­sible de réflé­chir sur ce qui peut exis­ter entre les êtres, sur les liens entre l’artiste et le spec­ta­teur et la spec­ta­trice, sur le repli dans la sphère privée et l’inscription dans un monde commun. Devant les voix toni­truantes de la société du spec­tacle, les per­for­mances par­ti­ci­pa­tives de Sophie Castonguay s’offrent comme des espaces de résis­tance où la spectatrice/​le spec­ta­teur-citoyen est invité à réflé­chir autre­ment que sur le mode du diver­tis­se­ment. Les dis­po­si­tifs nar­ra­tifs uti­li­sés par l’artiste ins­taurent une autre tem­po­ra­lité que celle de l’immédiateté, reliant la consom­ma­trice et le consom­ma­teur et son objet dans l’acte de consom­ma­tion. S’absenter en soi-même (pour ensuite rejoindre l’autre) devient donc pos­sible à tra­vers l’art par­ti­ci­pa­tif qui invite l’individu à la fois à réflé­chir en lui-même, mais aussi à son rôle citoyen, à sa capa­cité de se réap­pro­prier l’espace public.

Érik Bordeleau ne croit pas en une effi­ca­cité poli­tique de l’art, à l’instrumentalisation de l’art comme outil poli­tique. La liberté de l’art réside dans sa capa­cité à faire adve­nir des lieux où il est pos­sible de penser « autre­ment ». À une logique de maxi­mi­sa­tion des pro­fits et des êtres, reste une « utopie » réa­li­sable pour les sujets pen­sants et dési­rants que nous sommes ; celle de la « désoc­cu­pa­tion des abs­trac­tions finan­cières qui occupent nos vies » en créant du commun. Qu’est-ce que le commun ? Comment le faire naitre, adve­nir, réson­ner en une « nou­velle » force indi­vi­duelle et com­mune ? C’est à tra­vers le « com­mu­nisme de la réson­nance sen­sible[1] », un « com­mu­nisme de la rela­tion tran­sin­di­vi­duelle pour lequel l’essentiel se joue entre les êtres », là où l’individu a la pos­si­bi­lité « de par­ta­ger ce qui ne lui appar­tient pas en propre – un lan­gage, un ima­gi­naire, une sen­si­bi­lité ou une amitié – et qui n’existe que parce qu’il y a un effet de réson­nance entre plu­sieurs êtres, sus­cep­tible de les trans­for­mer » que la puis­sance d’agir poli­tique (indi­vi­duelle et com­mune) est pos­sible.

Pour Steve Giasson, la résis­tance des artistes devant les débor­de­ments de la société du spec­tacle broyant les sub­jec­ti­vi­tés pour en faire des pro­duits sur le marché de la concur­rence des indi­vi­dua­li­tés, trouve une réson­nance à tra­vers une atten­tion portée au quo­ti­dien, aux petites choses. Ses per­for­mances basées sur des concepts, des énon­cés tex­tuels, « de petites pen­sées cris­tal­li­sées » : « res­pi­rer (au lieu de tra­vailler) », « faire de la réten­tion d’information », « manger des truffes au milieu des clo­chards », « ralen­tir son orgasme en pen­sant à un indi­vidu déplai­sant (par exemple Donald Trump », sont autant d’interventions micro­po­li­tiques intem­po­relles nous invi­tant à penser ni du dehors, ni du dedans, mais entre quelque chose, quelque part entre l’espace privé et public.

En constant dia­logue avec le champ de l’art, de l’esthétique et du poli­tique, les trois artistes sou­haitent une (ré)appropriation des ter­ri­toires de l’imaginaire, de l’art et du poli­tique par des sub­jec­ti­vi­tés dési­rantes. Penser l’individu et son ins­crip­tion dans le monde, le « com­mu­nisme de la réson­nance sen­sible », l’art, le poli­tique (et leur ren­contre) consiste à penser en marge des ins­ti­tu­tions. Se pose alors l’inévitable ques­tion des ins­ti­tu­tions, ou plutôt de celles qui méritent d’être conser­vées, afin de pré­ser­ver le monde commun et, sur­tout, la société, au moment même où nous assis­tons à des ten­ta­tives de plus en plus vio­lentes de des­truc­tion des soli­da­ri­tés col­lec­tives par les pou­voirs poli­tiques, éco­no­miques et judi­ciaires.

Anne-Marie Le Saux

Décoloniser le savoir

Avec Mireille Fanon Mendès-France (Fondation Frantz Fanon)

et Boaventura de Sousa Santos (Université de Coimbra)

Pour Boaventura de Sousa Santos, la déco­lo­nia­lité est un appel à la prise de conscience géné­ra­li­sée du lien intrin­sèque entre colo­nia­lisme et moder­nité, à tra­vers trois formes de colo­ni­sa­tion : pou­voir, savoir et être. Si la race doit être com­prise comme un prin­cipe d’organisation sociale, elle devient un pilier cen­tral du sys­tème-monde quand elle est jume­lée à une autre forme d’organisation sociale qu’est le capi­ta­lisme mon­dial. Race et capi­ta­lisme forment les deux prin­ci­paux piliers colo­niaux des dif­fé­rentes formes et expres­sions du pou­voir poli­tique et éco­no­mique. Le savoir et sa pro­duc­tion s’inscrivent dans cette même logique d’imposition d’un modèle épis­té­mique soumis aux lois du marché et à l’idée indé­pas­sable du Progrès ver­tueux.

Face à cette impo­si­tion, des voix au Sud remettent la ratio­na­lité occi­den­tale en ques­tion. Face à un uni­ver­sa­lisme qui ne serait fina­le­ment qu’un mythe sou­te­nant une dis­tinc­tion réelle entre les hommes et les femmes, cer­tains sont allés vers les péri­phé­ries et les marges afin d’en reve­nir en por­tant un nouvel espoir : celui de penser l’hétérogénéité des tech­niques et des savoirs pour fina­le­ment (re)penser l’altérité humaine. Finalement, il s’agit d’une décons­truc­tion qui se ferait sur un mode épis­té­mo­lo­gique pour abou­tir à une trans­for­ma­tion onto­lo­gique. Pour Mireille Fanon Mendès-France, si nous pen­sons tous avoir coupé avec la colo­nia­lité, il nous reste une impor­tante part d’inconscience qui entrave la pos­si­bi­lité réelle d’une éman­ci­pa­tion totale.

À ce propos, Sousa Santos estime que le Forum social mon­dial joue son rôle comme lieu de par­tage d’expériences non poli­ti­sées, vou­lant ainsi s’opposer à une forme d’universalisme colo­nial. Il faut rap­pe­ler le lien indé­fec­tible entre savoir et pou­voir et donc la néces­sité de s’organiser entre mou­ve­ments sociaux. Il est impé­ra­tif de résis­ter à la dépo­li­ti­sa­tion tout en confron­tant les blo­cages impo­sés par la glo­ba­li­sa­tion (comme l’obtention de visas).

Il y a urgence de tra­vailler sur notre propre colo­nia­lité pour lutter effi­ca­ce­ment dans le sys­tème-monde actuel. En effet, consi­dé­rer la dis­tinc­tion raciale comme prin­cipe d’organisation sociale du capi­ta­lisme passé et actuel signi­fie que la mise en œuvre d’un autre monde doit se construire sur un mode déco­lo­nial, ouvert et inclu­sif, pour pro­po­ser une véri­table alter­na­tive. Le défi est posé, il s’agit main­te­nant de le rele­ver. Et rapi­de­ment, afin de per­mettre une réelle éman­ci­pa­tion tant col­lec­tive qu’individuelle pour enfin faire en sorte que chacun puisse deve­nir « un homme qui inter­roge[2] ».

Mathilde Grandgonnet

Les défis de la gauche en Amérique latine

Avec Sueli Carneiro (Brésil), Lilian Celibeti (Uruguay), Giovanna Rosa (Chili), Pablo Solon (Bolivie), Eduardo Ballon (Pérou), Bernardo Toro (Colombie) et Pierre Mouterde (Québec, NCS)

Depuis les années 1980, la stra­té­gie de la gauche latino-amé­ri­caine a été de conqué­rir les espaces ins­ti­tu­tion­nels tout en inves­tis­sant les mou­ve­ments sociaux et la contes­ta­tion publique. Dans ce pro­ces­sus, elle a été happée par l’État et par la logique du pou­voir. Malgré le fait que les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont pro­vo­qué d’importantes trans­for­ma­tions, ils ont été absor­bés par la logique du capi­ta­lisme et par celle du pou­voir. Leur objec­tif le plus impor­tant est devenu de cher­cher le moyen d’acquérir plus de pou­voir pour rester au pou­voir. Les États d’Amérique latine sont tra­di­tion­nel­le­ment répres­sifs et repré­sen­ta­tifs des valeurs conser­va­trices et éli­tistes. En s’adaptant aux struc­tures éta­tiques, la gauche a renoncé à son objec­tif ini­tial de faire de la trans­for­ma­tion un moyen et une fin.

Pour pou­voir diri­ger, les chefs de gou­ver­ne­ment de gauche ont opté pour une stra­té­gie d’alliances avec l’opposition de droite. En réa­lité, un gou­ver­ne­ment popu­laire ne rési­dera jamais dans les struc­tures éta­tiques. La seule façon de blo­quer les élites est le recours à des orga­ni­sa­tions sociales fortes qui jouent un rôle de contre­pou­voir.

Le projet éco­no­mique de la gauche était moder­niste et clien­té­liste, basé sur une stra­té­gie éco­no­mi­ciste et éta­tique se concen­trant sur l’investissement dans des pro­jets d’infrastructures et des pro­grammes sociaux pour les plus pauvres. Cette stra­té­gie a conduit à la réduc­tion de la pau­vreté, mais aussi au ren­for­ce­ment du sec­teur privé et à une dépen­dance extrême aux expor­ta­tions des réserves pétro­lières. Elle a étendu le modèle d’exportation extrac­ti­viste et a béné­fi­cié au capi­tal trans­na­tio­nal.

L’erreur des gou­ver­ne­ments de gauche a été d’affaiblir les orga­ni­sa­tions sociales en inté­grant des lea­ders dans les struc­tures éta­tiques, s’insérant dans une stra­té­gie clien­té­liste. Cette situa­tion a été accen­tuée par les poli­tiques de ces gou­ver­ne­ments qui, d’un côté, luttent contre les mou­ve­ments dès qu’ils se dis­so­cient d’eux et, de l’autre, cherchent à les enca­drer par le biais de rap­ports clien­té­listes.

Pour renou­ve­ler le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion, il faut créer une nou­velle orga­ni­sa­tion sociale et ren­for­cer les anciennes. Il faut aussi un dia­logue inter­gé­né­ra­tion­nel pour recou­vrer la mémoire de la résis­tance sociale et la riche his­toire des luttes sociales, ses réa­li­sa­tions et ses limites. Il faut défi­nir le genre de pays à construire et faire preuve de sin­cé­rité et d’autocritique. La seule façon de réin­ven­ter le pro­ces­sus est de ren­for­cer les struc­tures démo­cra­tiques. La lutte contre le conser­va­tisme idéo­lo­gique est insé­pa­rable de la lutte pour la démo­cra­tie et les droits. Ce qu’on voit actuel­le­ment, ce sont des étin­celles de résis­tance sans forme de coor­di­na­tion ou d’expression poli­tique.

Charmain Levy

L’hypothèse com­mu­niste

Avec Simon Tremblay-Pepin (Université Saint-Paul), Jodi Dean (Collèges Hobart et William Smith) et René Charest (NCS)

Il est illu­soire de penser vaincre en com­bat­tant de manière dis­per­sée un capi­ta­lisme entré dans la phase quasi ache­vée de sa mon­dia­li­sa­tion. Le pou­voir éco­no­mique est pla­né­taire, exercé par les mul­ti­na­tio­nales, autant que par les dif­fé­rents orga­nismes de régu­la­tion mon­diale (FMI, OMC[3]). Ensemble, ces enti­tés ont un pou­voir qui dépasse lar­ge­ment celui des États. Contrairement à un cer­tain dis­cours, le capi­ta­lisme ne sou­haite pas moins d’État, il veut d’un l’État capable de lubri­fier sans ver­gogne les méca­nismes d’une crois­sance effré­née. Ainsi les gou­ver­ne­ments (même quand la gauche prend le pou­voir) se voient contraints d’exercer leurs res­pon­sa­bi­li­tés dans un cadre de plus en plus étroit, soumis aux inté­rêts supé­rieurs et incon­tour­nables du marché inter­na­tio­nal et d’un déve­lop­pe­ment à tous crins auquel ils sont forcés de sous­crire. À l’évidence, la machine capi­ta­liste ne va cer­tai­ne­ment pas céder le pou­voir réel qu’elle exerce sur la seule base de repré­sen­ta­tions poli­tiques ! Il faut donc une réponse orga­ni­sée à l’échelle mon­diale, qui doit s’appuyer sur un pro­gramme poli­tique cohé­rent, expli­cite et orga­nisé. L’échec du capi­ta­lisme, de plus en plus mani­feste et dénoncé par de plus en plus de mou­ve­ments sociaux, com­mande et rend pro­pice cette riposte poli­tique glo­bale.

Or, un tel projet poli­tique ne peut se conten­ter d’une oppo­si­tion sys­té­ma­tique, mais épar­pillée aux élé­ments les plus dévas­ta­teurs du capi­ta­lisme. Il doit nommer et décli­ner la vision sociale qu’il entend pro­mou­voir et pro­po­ser par là une bataille posi­tive, une démarche pour un projet de société éga­li­taire plutôt que contre une plé­thore d’injustices sociales. Le com­mu­nisme, nous dit Jodi Dean, est exac­te­ment cela. Il ne faut pas avoir peur des mots. Il faut reve­nir à l’idée du bien commun comme fon­de­ment d’un pro­gramme poli­tique, pro­mou­voir l’idée de pro­duire selon nos besoins, un prin­cipe qui prend une dimen­sion bien par­ti­cu­lière au vu de l’état actuel de la pla­nète.

Dean note que la gauche a boudé, depuis quelques décen­nies, la lutte pour le pou­voir poli­tique, à la fois par un rejet vis­cé­ral de ce der­nier (« le pou­voir cor­rompt »), mais aussi en vertu d’un cer­tain prag­ma­tisme, pour conqué­rir des espaces de liberté plus ciblés : luttes des femmes, droits des mino­ri­tés, combat contre le racisme, batailles envi­ron­ne­men­tales, etc. Cela a entrainé une dis­per­sion des luttes poli­tiques sur des ter­rains sec­to­riels et dès lors, malgré des prises de pou­voir occa­sion­nelles de partis de gauche dans cer­tains pays (jamais long­temps pro­bantes comme au Chili, au Brésil, en Grèce), la lutte pour le pou­voir poli­tique a été mar­gi­na­li­sée.

Le contexte com­mande qu’on y revienne et Dean pro­pose pour ce faire de remettre en avant, de manière expli­cite, le projet com­mu­niste. Les adver­saires (Obama, Trump), dira-t-elle, ont peur de nous et nous qua­li­fient déjà de « com­mu­nistes ». Il ne faut pas avoir peur de reprendre le mot à notre compte. La guerre froide est der­rière nous et un retour au com­mu­nisme ne souf­fri­rait pas, selon elle, de la charge néga­tive qu’il a pu avoir dans le passé. Le com­mu­nisme consti­tue la seule réponse pos­sible et urgente à la situa­tion actuelle (alors que le socia­lisme, lui, semble « soluble » dans le capi­ta­lisme).

Lors du débat, plu­sieurs par­ti­ci­pantes et par­ti­ci­pants ont observé que la conno­ta­tion fort néga­tive du com­mu­nisme est réelle, jus­ti­fiée ou non, impu­table au fait que les Staline de ce monde l’ont per­ver­tie. L’histoire ne s’efface pas si vite et les excès du com­mu­nisme auront tôt fait d’être rap­pe­lés si le terme était repris par un mou­ve­ment poli­tique, sans comp­ter que plu­sieurs ques­tions fon­da­men­tales (démo­cra­tie vs com­mu­nisme, nature des ins­ti­tu­tions à rem­pla­cer ou à pré­ser­ver après une chute du capi­ta­lisme, etc.) ne tiennent pas de la séman­tique. On peut recon­naître la néces­sité d’une gauche plus orga­ni­sée à l’échelle de la pla­nète, sous­crire à la volonté de sus­ci­ter une lutte géné­ra­li­sée et cohé­rente contre le capi­ta­lisme ; mais la dif­fi­culté de convaincre des mili­tantes et des mili­tants d’horizons très divers d’y fédé­rer leurs inté­rêts reste entière et se pose avec acuité à tous les pro­gres­sistes du monde. Bref, il n’est pas cer­tain que pro­po­ser un retour à l’idéologie com­mu­niste, même revam­pée, fera beau­coup avan­cer la réflexion. Chose cer­taine, le débat de fond demeure, y com­pris au Québec. Alors que plu­sieurs fronts de lutte (éco­lo­gistes, fémi­nistes, sociaux) ras­semblent et mobi­lisent, tout se passe comme si la voie d’un combat poli­tique unifié était boudée. Malgré leur vita­lité (on pense à Je pro­tège mon école publique, à la lutte étu­diante en 2012, à l’opposition aux pipe­lines), ces luttes ne s’inscrivent pas expli­ci­te­ment dans une volonté popu­laire plus large visant à prendre le pou­voir poli­tique. En atten­dant, Québec soli­daire peine à sortir d’un péri­mètre trop res­treint.

Jean Trudelle


  1. Érik Bordeleau, « Du commun, de la réson­nance et d’autres choses obs­cures et ani­mées », Les Cahiers du théâtre fran­çais du Centre natio­nal des arts, vol. 12, n° 3, automne 2013.
  2. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
  3. FMI : Fonds moné­taire inter­na­tio­nal ; OMC : Organisation mon­diale du com­merce.

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