Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Financement des universités et reconfiguration marchande

Mutations de l'éducation supérieure

Par Mis en ligne le 19 février 2020

Le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés connaît de fortes modi­fi­ca­tions depuis les années 1980. Lorsqu’on l’analyse de près, ce phé­no­mène révèle un lien serré entre le détour­ne­ment des ins­ti­tu­tions d’enseignement de leur mis­sion tradi- tion­nelle de for­ma­tion d’esprits libres et com­plets et leur réduc­tion au rôle de sou­tien de la crois­sance éco­no­mique. Étudier l’évolution du finan­ce­ment des uni­ver­si­tés, c’est donc, sans grande sur­prise, étu­dier la direc­tion prise par ces der­nières.

Au Québec, un vif débat s’est noué autour de cet enjeu dans la foulée du dégel des droits de sco­la­rité en 2007, lors des consul­ta­tions sur l’avenir de l’université en 2010[1] et, plus récem­ment, à l’occasion de la lutte étu­diante de l’hiver 2012. À chaque fois, l’analyse de la situa­tion finan­cière des uni­ver­si­tés a été en elle-même un sujet de conflits. Pour les uns, les uni­ver­si­tés souffrent d’un sous- finan­ce­ment chro­nique nui­sant à leur posi­tion­ne­ment concur­ren­tiel et, ultime- ment, à la pros­pé­rité éco­no­mique du Québec[2]; pour les autres, le pro­blème des uni­ver­si­tés ne serait pas lié à un manque de res­sources, mais bien à une mau­vaise dis­tri­bu­tion des fonds dis­po­nibles à l’intérieur même des ins­ti­tu­tions[3].

Le débat prend même sou­vent une tour­nure déma­go­gique lorsque les porte- voix favo­rables à la hausse des droits de sco­la­rité appellent les étu­diantes à « faire leur juste part », soit à payer davan­tage pour l’obtention du « pri­vi­lège » d’avoir accès à l’éducation supé­rieure. Sous plu­sieurs aspects donc, le débat revêt la forme d’une guerre de chiffres, dans laquelle le main­tien d’un idéal d’éducation libre et cri­tique peine à se retrou­ver.

Quoi qu’il en soit, il demeure impor­tant de com­prendre la situa­tion finan­cière des uni­ver­si­tés, autant pour se pré­mu­nir contre les ana­lyses pseudo-éco­no­miques que nous offre la Conférence des rec­teurs et prin­ci­paux des uni­ver­si­tés du Québec (CREPUQ) que pour déce­ler de quelle manière se des­sine, sous ce dis­cours « éco­no­mique », une recon­fi­gu­ra­tion majeure des ins­ti­tu­tions d’enseignement. Ce court texte ten­tera de dres­ser un por­trait de cette situa­tion afin de situer la hausse des droits de sco­la­rité dans leur contexte global : celui de la trans­for­ma­tion des mis­sions uni­ver­si­taires dans une pers­pec­tive mar­chande.

Pour ce faire, trois élé­ments seront abor­dés : d’abord, le sous-finan­ce­ment et le mal-finan­ce­ment des uni­ver­si­tés ; ensuite, le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion de ce finan­ce­ment ; et, fina­le­ment, le plan gou­ver­ne­men­tal déposé en 2011 pour le refi­nan­ce­ment des uni­ver­si­tés.

Les uni­ver­si­tés sont-elles « sous » ou « mal » finan­cées ?

À écou­ter les porte-paroles de la CREPUQ, les uni­ver­si­tés qué­bé­coises seraient sous-finan­cées. Les rec­teurs et rec­trices de nos uni­ver­si­tés, depuis le tour­nant de l’an 2000, ne manquent pas une occa­sion de nous le rap­pe­ler, études à l’appui. En 2002, la CREPUQ entame ses reven­di­ca­tions en faveur d’une aug­men­ta­tion des fonds pour les uni­ver­si­tés, qui exi­ge­rait une hausse des droits de sco­la­rité, en publiant une étude qui affirme que les uni­ver­si­tés qué­bé­coises souf­fri­raient d’un sous-finan­ce­ment annuel de l’ordre de 375,3 mil­lions de dol­lars[4]. Huit ans plus tard, la CREPUQ revient à la charge, mais cette fois moins d’un mois avant la jour­née de consul­ta­tion sur l’avenir du finan­ce­ment des uni­ver­si­tés orga­ni­sée par la ministre de l’Éducation en décembre 2010. Le sous-finan­ce­ment uni­ver­si­taire, malgré le dégel des droits de sco­la­rité de 2007 et d’importants inves­tis­se­ments publics et privés, attein­drait alors les 620 mil- lions de dol­lars[5] par année.

Le calcul de la CREPUQ n’est tou­te­fois pas basé sur une éva­lua­tion des besoins des uni­ver­si­tés qui, par exemple, pour­rait mettre en lumière les pro­blèmes de finan­ce­ment dont souffrent plu­sieurs biblio­thèques uni­ver­si­taires ou, plus glo­ba­le­ment, les facul­tés et dépar­te­ments atta­chés aux sciences sociales. Celle-ci se base uni­que­ment sur un tableau com­pa­ra­tif Québec-Canada, comme si cette seule com­pa­rai­son pou­vait tenir lieu d’argument. Il est éga­le­ment impor- tant de rele­ver que la CREPUQ choi­sit de ne pas prendre en compte l’ensemble des reve­nus uni­ver­si­taires afin d’effectuer sa com­pa­rai­son. Les reve­nus des uni­ver­si­tés sont répar­tis dans six fonds. Pourtant, la CREPUQ en exclut quatre d’office : les fonds de la recherche sub­ven­tion­née, les fonds pro­ve­nant des entre- prises auxi­liaires, les fonds d’immobilisation et les fonds de dota­tion. Or trois de ces quatre fonds sont à l’avantage du Québec lorsque vient le temps d’établir une com­pa­rai­son avec le reste du Canada. La CREPUQ, pour arri­ver à la conclu­sion du sous-finan­ce­ment, doit donc exclure de son calcul les fonds allant à l’encontre de l’hypothèse[6] qu’elle cherche à prou­ver.

Coïncidence heu­reuse pour les rec­teurs, leur calcul du sous-finan­ce­ment équi­vaut, à quelques mil­lions de dol­lars près, à l’écart exis­tant entre les reve­nus des uni­ver­si­tés qué­bé­coises et cana­diennes en pro­ve­nance des droits de sco­la­rité des étu­diantes. En uti­li­sant la moyenne des droits de sco­la­rité au Canada et au Québec en 2008-2009, res­pec­ti­ve­ment 5 329 et 2 180 dol­lars[7], on constate que le rat­tra­page par le Québec du niveau cana­dien équi­vau­drait à com­bler le sous-finan­ce­ment décrié par la CREPUQ. Ce qu’elle dénonce n’est donc pas l’existence d’un sous-finan­ce­ment comp­table, mais d’un sous-finan­ce­ment concur­ren­tiel : il faut rat­tra­per le niveau de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés cana­diennes en aug­men­tant la tari­fi­ca­tion de l’enseignement sous pré­texte que nous serions en concur­rence avec elles.

Cela dit, qu’en est-il vrai­ment ? Le Québec est-il réel­le­ment en retard par rap­port au niveau de finan­ce­ment des autres pro­vinces cana­diennes ? Bien que nos rec­teurs aient réussi à impo­ser leur concep­tion du sous-finan­ce­ment uni­ver­si­taire, une telle posi­tion ne résiste pas à l’analyse des faits. Les uni­ver­si­tés ne sont pas sous-finan­cées, elles sont mal-finan­cées. Compte tenu d’un accrois­se­ment de 142 % de leur finan­ce­ment depuis 1997[8], la ques­tion se pose : les uni­ver­si­tés manquent-elles vrai­ment de res­sources ? Si ce n’est pas le cas, ces res­sources sont-elles plutôt mal dis­tri­buées à l’intérieur même des éta­blis­se­ments ? Bien entendu, nos rec­teurs ne veulent pas répondre à cette ques­tion, pré­fé­rant jouer avec les chiffres afin d’accroître la cagnotte sous leur contrôle et ainsi espé­rer mieux se posi­tion­ner dans le jeu de la concur­rence effré­née les oppo­sant les uns aux autres.

En y regar­dant de plus près, plu­sieurs indi­ca­teurs incitent à remettre en ques­tion le constat de la CREPUQ. D’abord, en matière de reve­nus dis­po­nibles par étu­diante équi­va­lente temps plein (EETP), nos uni­ver­si­tés reçoivent 29 941 dol­lars en reve­nus divers par année, soit 1278 dol­lars de plus qu’ailleurs au Canada[9]. De plus, au Québec, près de 2 % du pro­duit inté­rieur brut (PIB) est des­tiné au finan­ce­ment des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur contre 1,6 % au Canada[10]. À l’échelle inter­na­tio­nale, un constat simi­laire s’impose, les pays de l’OCDE uti­li­sant en moyenne 1,3 % de leur PIB pour finan­cer leurs uni­ver­si­tés[11].

Bref, lorsque l’on com­pare le niveau de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés qué­bé­coises à celui des autres pro­vinces cana­diennes, il n’est pas du tout évident qu’elles souffrent d’un sous-finan­ce­ment jus­ti­fiant à lui seul la hausse des droits de sco­la­rité. Il semble plus appro­prié de parler de mal-finan­ce­ment, c’est-à-dire d’une répar­ti­tion inadé­quate des res­sources uni­ver­si­taires conçue pour que les ins­ti­tu­tions s’insèrent dans le jeu de la concur­rence entre éta­blis­se­ments.

Pour être mieux pla­cées dans le jeu de la concur­rence, les uni­ver­si­tés qué­bé­coises détournent une bonne part de leurs bud­gets des fins qui leur sont assi­gnées à l’origine. Ainsi, les fonds d’immobilisation et de recherche explosent tan- dis que le fond de fonc­tion­ne­ment géné­ral est laissé sans res­sources suf­fi­santes. Les uni­ver­si­tés inves­tissent dans des pro­jets immo­bi­liers afin de conqué­rir la « clien­tèle étu­diante ». C’est pour cette raison que l’Université de Sherbrooke a ouvert un campus à Longueuil et que l’Université du Québec en Outaouais s’est ins­tal­lée à Saint-Jérôme. L’objectif de ces deux éta­blis­se­ments n’est pas d’offrir une meilleure offre de ser­vice en matière d’enseignement, mais bien de concur­ren­cer les uni­ver­si­tés mont­réa­laises sur leur ter­rain.

Ce jeu concur­ren­tiel oblige les uni­ver­si­tés à inves­tir tou­jours davan­tage dans des pro­jets immo­bi­liers. Si bien qu’au Québec les dépenses d’immobilisation repré­sentent 10,7 % des dépenses glo­bales des uni­ver­si­tés, soit le plus haut niveau au Canada[12].

Au niveau des fonds de recherche, on retrouve une situa­tion ana­logue, soit le triomphe d’une logique concur­ren­tielle qui porte en elle une lourde ten­dance infla­tion­niste, bien que le Québec soit déjà plus « dépen­sier » en ce domaine que les autres pro­vinces cana­diennes. Par étu­diante, les uni­ver­si­tés qué­bé­coises dépensent 7 723 dol­lars en recherche contre 6 605 dol­lars pour les uni­ver­si­tés cana­diennes[13], ce qui a pour consé­quence que la part de la recherche occupe 26,2 % du budget global des uni­ver­si­tés qué­bé­coises, contre seule­ment 21,5 % au Canada.

Bref, le pro­blème de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés n’est pas causé par un manque de res­sources, mais par l’utilisation de ces der­nières à d’autres fins que l’enseignement.

Privatisation du finan­ce­ment uni­ver­si­taire

Le mal-finan­ce­ment uni­ver­si­taire prend éga­le­ment la forme d’une muta­tion des sources du finan­ce­ment des uni­ver­si­tés. Pour le dire sim­ple­ment, on assiste à une dimi­nu­tion de la part en pro­ve­nance des sources publiques (tant au fédé­ral qu’au pro­vin­cial) au profit d’une montée des parts pro­ve­nant de sources pri­vées et indi­vi­duelles. Il n’est pas tant ques­tion d’un désen­ga­ge­ment direct de l’État –l’État n’investit pas moins qu’avant dans les uni­ver­si­tés en valeur abso­lue –, que d’un retrait rela­tif pour que ce der­nier devienne un inves­tis­seur parmi d’autres dans le monde uni­ver­si­taire.

Depuis 20 ans, soit entre 1988 et 2009, les parts du finan­ce­ment privé et indi­vi­duel dans les bud­gets des uni­ver­si­tés ont res­pec­ti­ve­ment aug­menté de 14,5 et 6,8 points de pour­cen­tage pen­dant que la part du finan­ce­ment public chu­tait de 21,2 points[14]. Il s’agit là d’un pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion qui fra­gi­lise les finances des uni­ver­si­tés en ren­dant ces der­nières tou­jours plus dépen­dantes de sources de finan­ce­ment externes et de leurs exi­gences. Avec le recul de l’État s’institutionnalise un véri­table marché concur­ren­tiel qui oppose les uni­ver­si­tés les unes aux autres : pour com­pen­ser le retrait rela­tif de l’État, les uni­ver­si­tés doivent se livrer une com­pé­ti­tion féroce afin 1) d’attirer un maxi­mum de « clien­tèle étu­diante », 2) d’offrir des ser­vices de recherche adap­tés aux besoins des sub­ven­tion­naires privés, 3) de maxi­mi­ser les occa­sions de mar­chan­di­sa­tion de leurs acti­vi­tés et 4) de se lancer dans des cam­pagnes sou­vent très coû­teuses et ris­quées afin de sti­mu­ler la géné­ro­sité d’éventuels dona­teurs.

De plus, il s’agit d’aligner le mode de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés sur le modèle qui pré­vaut dans les pays anglo-saxons. Dans les pays de l’OCDE, seules les uni­ver­si­tés anglo-saxonnes obtiennent à la fois une part de leur finan­ce­ment pro­ve­nant de l’État plus basse qu’au Québec et un niveau de revenu de pro­ve­nance indi­vi­duelle plus élevé[15]. Comme c’est sou­vent le cas, les per­sonnes qui pré­sentent le modèle anglo-saxon comme l’unique voie à suivre passent sous silence le fait qu’il existe une majo­rité de pays de l’OCDE qui ont choisi de main­te­nir un niveau élevé de finan­ce­ment public.

Les uni­ver­si­tés des pays scan­di­naves n’ont rien du para­dis perdu ou d’un modèle idyl­lique. Cependant, elles nous offrent une pers­pec­tive alter­na­tive per­met­tant de com­battre l’américanisation de nos ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires. Les trois pays scan­di­naves (Suède, Norvège et Danemark) et la Finlande n’imposent en effet aucun droit de sco­la­rité pour fré­quen­ter leurs uni­ver­si­tés publiques[16]. Autre fait inté­res­sant, ces uni­ver­si­tés du nord de l’Europe peuvent comp­ter sur un mode de finan­ce­ment presque exclu­si­ve­ment public. Ainsi, la part du finan­ce­ment public des uni­ver­si­tés sué­doises s’élève à 97,3 % de leur budget global contre 97,4 % en Finlande et 92,2 au Danemark[17].

Quels sont les résul­tats de ce modèle ? Un taux de fré­quen­ta­tion uni­ver­si­taire et un taux de diplo­ma­tion sys­té­ma­ti­que­ment plus élevés qu’au Canada. Alors que la popu­la­tion active cana­dienne béné­fi­cie d’un taux de diplo­ma­tion uni­ver­si­taire s’élevant à 37 %, ce taux se situe à 40 % en Suède, 41 % en Norvège, 47 % au Danemark et 63 % en Finlande[18].

Le gou­ver­ne­ment et son plan

Lors du dépôt du budget du Québec en 2011, le ministre des Finances, Raymond Bachand, a pro­fité de l’occasion pour pré­sen­ter son plan de « sou­tien » aux uni­ver­si­tés qué­bé­coises[19]. Ce plan suit en droite ligne, et vise même à accé­lé­rer, le pro­ces­sus de conver­sion mar­chande des uni­ver­si­tés en éri­geant la concur­rence inter uni­ver­si­taire en dogme, en valo­ri­sant la mar­chan­di­sa­tion des acti­vi­tés des uni­ver­si­tés et en décri­vant l’éducation comme un simple inves­tis­se­ment indi­vi­duel que chaque étu­diante fait pour son avenir per­son­nel.

Concrètement, le plan du ministre Bachand pour les uni­ver­si­tés s’articule autour de trois axes : l’augmentation du fi des uni­ver­si­tés, la majo­ra­tion de l’aide fi e aux études et la maxi­mi­sa­tion de la per­for­mance des uni­ver­si­tés. Au total, ce sont 850 mil­lions de dol­lars sup­plé­men­taires que le gou­ver­ne­ment entend mettre à la dis­po­si­tion du monde uni­ver­si­taire d’ici 2016-2017[20].

La hausse des droits de sco­la­rité est cer­tai­ne­ment l’élément qui a retenu le plus l’attention du débat public. Le gou­ver­ne­ment pré­voit des aug­men­ta­tions annuelles de 325 dol­lars pen­dant cinq ans, ce qui fera passer les droits de sco­la­rité de 2 168 à 3 793 dol­lars, soit une hausse de 1 625 dol­lars (75 %). En ajou­tant cela à la pre­mière hausse, inter­ve­nue en 2007-2012, les droits de sco­la­rité auront aug­menté de 2 125 dol­lars (127 %) en dix ans, pas­sant de 1 668 à 3 793 dol­lars.

De cette manière, le gou­ver­ne­ment entend géné­rer 265 mil­lions de dol­lars en res­sources finan­cières addi­tion­nelles pour les uni­ver­si­tés. À cela, il faut ajou­ter d’autres nou­veaux reve­nus qui pro­vien­dront soit de l’État (430 mil- lions de dol­lars), soit de dons effec­tués par des entre­prises et des par­ti­cu­liers (54 mil­lions de dol­lars) ou encore de la maxi­mi­sa­tion de la mar­chan­di­sa­tion des recherches et des autres acti­vi­tés auxi­liaires des uni­ver­si­tés (101 mil­lions de dol­lars). En résumé, le plan du gou­ver­ne­ment Charest consiste en ceci : faire payer les étu­diantes malgré les effets per­vers que cela aura sur l’accessibilité aux études, diri­ger les aides sup­plé­men­taires de l’État dans les sec­teurs à haute valeur ajou­tée, miser sur la phi­lan­thro­pie privée et accé­lé­rer la trans­for­ma­tion mar­chande des uni­ver­si­tés.

De plus, le gou­ver­ne­ment pré­voit diri­ger une bonne partie des sommes pré- vues à son plan dans les domaines des­ti­nés au posi­tion­ne­ment concur­ren­tiel des uni­ver­si­tés (infra­struc­tures de recherche, recherche de sub­ven­tions et de contrats pro­ve­nant du privé, aug­men­ta­tion du nombre de pro­fes­seures de « calibre » inter­na­tio­nal, etc.). Les étu­diantes sont donc appe­lées à payer davan­tage pour avoir le pri­vi­lège de fré­quen­ter non plus des uni­ver­si­tés dont la mis­sion essen­tielle serait l’enseignement, mais bien pour fré­quen­ter des éta­blis­se­ments d’enseignement dont la mis­sion prin­ci­pale consis­tera prio­ri­tai­re­ment à répondre aux besoins de for­ma­tion de la main-d’œuvre, à la satis­fac­tion du sec­teur privé et à la recherche d’un posi­tion­ne­ment concur­ren­tiel.

Ce qui étonne dans le plan gou­ver­ne­men­tal, c’est son carac­tère lour­de­ment idéo­lo­gique. Au mieux, la hausse des droits de sco­la­rité ne géné­rera que 265 mil- lions de dol­lars en fond sup­plé­men­taires pour les uni­ver­si­tés (sur des reve­nus totaux de 5,7 mil­liards de dol­lars) et pour­tant le gou­ver­ne­ment s’entête. L’objectif n’est mani­fes­te­ment pas le refi­nan­ce­ment des uni­ver­si­tés ; celui-ci masque en réa­lité une véri­table guerre contre le prin­cipe même du ser­vice public. Comme le dit le ministre des Finances, le Québec serait appa­rem­ment mûr pour une « révo­lu­tion cultu­relle[21] » l’amenant à rompre avec le prin­cipe de gra­tuité et d’universalité d’accès aux ser­vices offerts par l’État.

Conclusion

Par la trans­for­ma­tion du finan­ce­ment des uni­ver­si­tés, le pré­sent gou­verne- ment met en pra­tique sa vision des ser­vices publics ins­pi­rée du modèle de l’utilisateur-payeur : à chacun à payer pour le ser­vice qu’il « consomme », y com­pris dans des domaines comme la santé ou l’éducation. En face d’un tel gou­verne- ment, l’avenir des uni­ver­si­tés sera tri­bu­taire des luttes qui y ont cours : soit les dif­fé­rents arti­sans de l’université – les pro­fes­seures, les char­gées de cours, le per­son­nel de sou­tien, les étu­diantes, etc. – repren­dront le dessus et réaf­fir­me­ront la pré­pon­dé­rance des mis­sions fon­da­men­tales de l’éducation supé­rieure (trans­mis­sion des connais­sances, déve­lop­pe­ment de l’esprit cri­tique, for­ma­tion citoyenne, enga­ge­ment social, etc.), soit les uni­ver­si­tés seront condam­nées à deve­nir de vastes écoles tech­niques orien­tées vers la satis­fac­tion des besoins insa­tiables du marché et des ambi­tions per­son­nelles.


  1. Pour plus d’information au sujet de ces consul­ta­tions, voir < http://www.mels.gouv. qc​.ca/​p​a​r​t​e​n​a​i​r​e​s​e​d​u​c​a​t​i​o​n​/​i​n​d​e​x​.​a​s​p​?​p​a​g​e​=​a​venir >.
  2. Comme il sera exposé dans cet article, cette posi­tion est défen­due par la Conférence des rec­teurs et prin­ci­paux des uni­ver­si­tés du Québec (CREPUQ), mais éga­le­ment par le Conseil du patro­nat et dif­fé­rentes chambres de com­merce.
  3. Voir à ce sujet le mani­feste de la Table des par­te­naires uni­ver­si­taires (TPU), 2010,< www​.uni​ver​si​te​que​be​coise​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​T​P​U​-​M​a​n​i​f​e​s​t​-​l​o​n​g​-​l​o​w.pdf >.
  4. Le niveau des res­sources de fonc­tion­ne­ment des uni­ver­si­tés qué­bé­coises : com­pa­rai­son aux autres uni­ver­si­tés cana­diennes, 1995-1996 à 2002-2003, Rapport du Comité conjoint CREPUQ-MEQ sur le niveau des res­sources, CREPUQ, 2002.
  5. Le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés qué­bé­coises com­paré à celui des uni­ver­si­tés des autres pro- vinces cana­diennes de 2001-2002 à 2007-2008, CREPUQ, 2010.
  6. Le tout avec l’assentiment métho­do­lo­gique du pré­sident et direc­teur géné­ral du groupe de recherche CIRANO, Claude Montmarquette, qui, en annexe du rap­port de la CRE- PUQ, jus­ti­fie à l’aide d’arguments dou­teux l’exclusion par les rec­teurs de 40 % des fonds uni­ver­si­taires du tableau qu’ils pré­sentent à la popu­la­tion.
  7. Frais de sco­la­rité et de sub­sis­tance dans les uni­ver­si­tés et col­lèges du Canada (FSSUC), Sta- tis­tique Canada, 2010. Tableau fourni par la Direction de la recherche, des sta­tis­tiques et de l’information du minis­tère de l’Éducation, du Loisir et du Sport.
  8. Nathalie Dyke, Michel Umbriaco et Cécile Sabourin, Financement des uni­ver­si­tés. Investir dans le corps pro­fes­so­ral, FQPPU, avril 2008, et Information finan­cière des uni­ver­si­tés et des col­lèges 2008-2009, Association cana­dienne du per­son­nel admi­nis­tra­tif uni­ver­si­taire, 2010.
  9. Indicateurs de l’ édu­ca­tion 2010, Gouvernement du Québec.
  10. Ibid.
  11. Regards sur l’ édu­ca­tion – 2010, OCDE, 2010.
  12. Information finan­cière des uni­ver­si­tés et des col­lèges 2008-2009, Association cana­dienne du per­son­nel admi­nis­tra­tif uni­ver­si­taire, 2010.
  13. Ibid.
  14. Ibid.
  15. Regards sur l’ édu­ca­tion – 2010, op. cit.
  16. Ibid.
  17. Regards sur l’ édu­ca­tion – 2011, OCDE, 2011.
  18. Ibid.
  19. Un plan de finan­ce­ment des uni­ver­si­tés équi­table et équi­li­bré : pour donner au Québec les moyens de ses ambi­tions, Gouvernement du Québec, mars 2011.
  20. Ibid.
  21. Depuis l’automne 2010, le ministre Bachand uti­lise cette expres­sion afin de décrire sa volonté d’avoir davan­tage recours à la tari­fi­ca­tion pour finan­cer les ser­vices publics,< www​.cyber​presse​.ca/​l​e​-​s​o​l​e​i​l​/​a​f​f​a​i​r​e​s​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​e​c​o​n​o​m​i​q​u​e​/​2​0​1​2​0​3​/​1​1​/​0​1​-​4​5​0​4478- que-chacun-paye-sa-juste-part-plaide-bachand.php >.

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