Feu sur l’enseignement supérieur !

Par Mis en ligne le 12 mars 2012

Pendant très long­temps, il exis­tait peu d’universités dans le monde. Pour leur part, les étu­diants – lar­ge­ment issus des classes supé­rieures – consti­tuaient un groupe social très réduit. Intégrer l’université leur confé­rait un grand pres­tige et reflé­tait une situa­tion de grand privilège.

A partir de 1945, cette situa­tion com­mença à chan­ger radi­ca­le­ment. Le nombre d’universités s’est mis à croître consi­dé­ra­ble­ment, tout comme le pour­cen­tage d’étudiants par classe d’âge. Qui plus est, ce phé­no­mène se mit à se déve­lop­per au delà des pays déjà dotés d’universités répu­tées. L’enseignement uni­ver­si­taire com­mença à se pro­pa­ger dans un grand nombre de pays qui, jusqu’en 1945, étaient glo­ba­le­ment dépour­vus d’institutions uni­ver­si­taires. A partir de ce moment, l’enseignement supé­rieur prit une dimen­sion mondiale.

La pres­sion en faveur de ce déve­lop­pe­ment est venue du « haut » et du « bas ». En « haut », les gou­ver­ne­ments res­sen­taient le besoin d’augmenter le nombre de diplô­més issus de l’université. Et ce, afin de doter leurs pays des capa­ci­tés per­met­tant de riva­li­ser sur le plan des tech­no­lo­gies les plus com­plexes dans un contexte de déve­lop­pe­ment ful­gu­rant de l’économie-monde. En « bas », par­tout dans le monde, de larges frac­tions des classes moyennes, mais éga­le­ment des couches plus modestes de la popu­la­tion exi­geaient d’avoir accès à l’enseignement supé­rieur pour amé­lio­rer consi­dé­ra­ble­ment leurs pers­pec­tives éco­no­miques et sociales.

Ce déve­lop­pe­ment des uni­ver­si­tés, remar­quable sur le plan quan­ti­ta­tif, a été rendu pos­sible grâce à l’énorme expan­sion de l’économie-monde après 1945, la plus forte de l’histoire du sys­tème-monde moderne. Beaucoup d’argent était dis­po­nible pour les uni­ver­si­tés et celles-ci étaient heu­reuses de l’utiliser.

Tout cela a bien évi­dem­ment trans­formé les sys­tèmes uni­ver­si­taires. Les uni­ver­si­tés sont deve­nues beau­coup plus grosses et ont perdu l’intimité qu’offraient de plus petites struc­tures. La com­po­si­tion sociale du corps étu­diant et de celui des pro­fes­seurs a connu une évo­lu­tion majeure. Dans de nom­breux pays, le déve­lop­pe­ment de l’enseignement supé­rieur n’a pas seule­ment signi­fié la remise en cause du mono­pole de la repré­sen­ta­tion des classes supé­rieures parmi les étu­diants, les pro­fes­seurs et les auto­ri­tés admi­nis­tra­tives. Il a éga­le­ment abouti à ce que les « mino­ri­tés » et les femmes puissent com­men­cer à béné­fi­cier d’un accès plus large à l’université. Ce qui leur avait été aupa­ra­vant tota­le­ment, ou du moins par­tiel­le­ment, refusé.

Les dif­fi­cul­tés com­men­cèrent à assom­brir ce tableau idyl­lique peu après 1970. En pre­mier lieu, l’économie-monde com­mença à entrer dans une longue période de stag­na­tion. Peu à peu, les finan­ce­ments des uni­ver­si­tés, en grande partie assu­rés par l’Etat, com­men­cèrent à dimi­nuer. Et, dans le même temps, les coûts de l’enseignement uni­ver­si­taire conti­nuèrent, eux, à aug­men­ter tandis que les pres­sions venant d’ « en bas » pour pour­suivre la démo­cra­ti­sa­tion de l’Université se fai­saient de plus en plus fortes. Dès lors, deux courbes allant dans deux direc­tions oppo­sées se sont des­si­nées : d’un côté celle de la chute des moyens finan­ciers et, de l’autre côté, celle de l’augmentation des dépenses.

A l’orée du 21e siècle, la situa­tion est, de ce point de vue, deve­nue désas­treuse. Comment les uni­ver­si­tés l’ont-elle affron­tée ? Par la « pri­va­ti­sa­tion », comme on en est venu à dési­gner ce phé­no­mène. Avant 1945, et même avant 1970, la plu­part des uni­ver­si­tés étaient des ins­ti­tu­tions publiques. Les Etats-Unis repré­sen­taient la seule excep­tion impor­tante en la matière car ce pays était, en effet, doté d’un grand nombre d’institutions non publiques. La plu­part avaient au départ un carac­tère confes­sion­nel. Mais même au sein de ce dis­po­si­tif privé, les uni­ver­si­tés étaient gérées comme des orga­ni­sa­tions à but non lucratif.

Ce mou­ve­ment de « pri­va­ti­sa­tion », pré­sent dans le monde entier, a pris plu­sieurs formes. Tout d’abord, des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur conçues comme des entre­prises à but lucra­tif se sont déve­lop­pées. Ensuite, les ins­ti­tu­tions publiques se mirent à recher­cher des dona­teurs privés, des entre­prises qui com­men­cèrent à se mêler du fonc­tion­ne­ment interne des uni­ver­si­tés. Enfin, les uni­ver­si­tés se lan­cèrent dans le bre­ve­tage des décou­vertes et des inven­tions de leurs cher­cheurs, deve­nant ainsi des opé­ra­teurs éco­no­miques, c’est-à-dire des entreprises.

Dans un contexte où l’argent se fai­sait rare, ou du moins sem­blait deve­nir rare, les uni­ver­si­tés ont com­mencé à se trans­for­mer en ins­ti­tu­tions plus proches du modèle de l’entreprise privée. Et ce, prin­ci­pa­le­ment de deux manières : les postes au sommet de la hié­rar­chie admi­nis­tra­tive des uni­ver­si­tés et de leurs facul­tés, tra­di­tion­nel­le­ment occu­pés par des uni­ver­si­taires, furent désor­mais pro­gres­si­ve­ment confiés à des per­sonnes issues du monde de l’entreprise et non du milieu uni­ver­si­taire. Ces der­nières mobi­li­saient certes des finan­ce­ments, mais com­men­çaient éga­le­ment à fixer les cri­tères d’allocation des ressources.

Commencèrent alors, dans toutes les uni­ver­si­tés et dans leurs dépar­te­ments, des éva­lua­tions basées sur le ren­de­ment de l’argent investi. Le nombre d’étudiants dési­reux de suivre tel ou tel type d’études, ou encore l’appréciation des résul­tats de la recherche d’une uni­ver­sité ou d’un dépar­te­ment donné, pou­vaient servir d’instruments de mesure. La vie intel­lec­tuelle se mit à être jugée en fonc­tion de cri­tères pseudo-éco­no­miques. Le recru­te­ment des étu­diants lui-même se mit à être évalué à l’aune de l’argent rap­porté par des méthodes de recru­te­ment nouvelles.

Et comme si tout cela n’était déjà pas suf­fi­sant, les uni­ver­si­tés com­men­cèrent à subir les attaques d’un cou­rant de droite extrême, fon­ciè­re­ment anti-intel­lec­tuel, et qui voyait en elles des ins­ti­tu­tions laïques et anti­re­li­gieuses. L’Université en tant qu’institution cri­tique – cri­tique des groupes domi­nants et des idéo­lo­gies domi­nantes – avait tou­jours sus­cité la résis­tance et la répres­sion des Etats et des élites. Mais elle avait jusque là tou­jours démon­tré une capa­cité de survie grâce à sa rela­tive auto­no­mie finan­cière basée sur de faibles coûts de fonc­tion­ne­ment réels. C’était l’université d’antan, pas celle d’aujourd’hui, ni de demain.

Certains peuvent rela­ti­vi­ser cette évo­lu­tion comme un simple aspect de plus du chaos global dans lequel nous vivons. Sauf que les uni­ver­si­tés étaient cen­sées être l’un des lieux clés (pas le seul) pour ana­ly­ser les réa­li­tés de notre sys­tème-monde. Or, ce sont de telles ana­lyses qui peuvent nous aider à navi­guer avec succès dans la tran­si­tion chao­tique qui nous mène vers un ordre mon­dial nou­veau et, espé­rons-le, meilleur. La tour­mente actuelle de l’Université ne semble pas plus facile à régler que celle de l’économie-monde. Mais elle sus­cite encore moins d’attention.

© Immanuel Wallerstein, socio­logue, cher­cheur à l’université de Yale. Distribué par Agence Global. Pour tous droits et auto­ri­sa­tions, y com­pris de tra­duc­tion et de mise en ligne sur des sites non com­mer­ciaux, contac­ter : rights@​agenceglobal.​com. Le télé­char­ge­ment ou l’envoi élec­tro­nique ou par cour­riel à des tiers sont auto­ri­sés pourvu que le texte reste intact et que la note rela­tive au copy­right soit conser­vée. Pour contac­ter l’auteur, écrire à : immanuel.​wallerstein@​yale.​edu.

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