Fête des travailleurs le 1er mai – Y a-t-il de quoi fêter

Mis en ligne le 01 mai 2008

On pour­rait se deman­der s’il est encore de mise pour les cen­trales syn­di­cales de célé­brer, le 1er mai, une fête consa­crée aux tra­vailleurs. Elle rap­pelle la lutte des sala­riés nord-amé­ri­cains en 1886, en faveur de la jour­née nor­male de tra­vail de huit heures, et les évé­ne­ments san­glants qui ont eu lieu à Chicago à cette occasion.

Par Jacques Rouillard *

La célé­bra­tion de cette jour­née par un défilé dans les rues s’est répan­due en Europe à la fin du XIXe siècle et elle est deve­nue de nos jours une fête inter­na­tio­nale com­mé­mo­rée par­tout dans le monde. Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales en Amérique du Nord n’ont pas suivi ce mou­ve­ment sauf au Québec, où les cen­trales syn­di­cales se sont joints à la ten­dance inter­na­tio­nale depuis 1970.

Manifestation de solidarité

À l’origine et pen­dant long­temps, cette mani­fes­ta­tion des tra­vailleurs sala­riés visait à mon­trer de manière sym­bo­lique, par un défilé sur la place publique, la soli­da­rité des ouvriers sala­riés et leur iden­tité comme classe sociale. Comme l’autre fête du Travail célé­brée le pre­mier lundi de sep­tembre et propre aux tra­vailleurs nord-amé­ri­cains (mar­quée par un défilé à Montréal de 1886 à 1952), elle est le reflet de la montée de la classe ouvrière dans les socié­tés indus­trielles. Mais cette volonté d’affirmation a-t-elle encore sa place de nos jours ?

En effet, la notion de classe ouvrière est dis­pa­rue du voca­bu­laire et de l’analyse de la société contem­po­raine. Elle a été lar­ge­ment rem­pla­cée par la notion de classe moyenne, qui s’étend bien au-delà des tra­vailleurs sala­riés. Cette der­nière appel­la­tion, basée uni­que­ment sur l’échelle de reve­nus, pré­sente un contour très vague, ce qui permet aux ana­lystes, aux partis poli­tiques et aux groupes d’intérêts de défi­nir à leur façon et de manière bien contra­dic­toire les inté­rêts et les aspi­ra­tions de cette classe moyenne. Au cours des der­nières années, elle signi­fie­rait pour plu­sieurs des réduc­tions d’impôt et un repli de l’interventionnisme étatique.

Salariés en expansion

Mais la classe des tra­vailleurs sala­riés est-elle vrai­ment dis­pa­rue ? Les sta­tis­tiques sur la popu­la­tion active (qui par­ti­cipe au marché du tra­vail) montrent qu’au contraire, les tra­vailleurs sala­riés sont une caté­go­rie sociale en voie d’expansion. Les per­sonnes qui échangent leur force de tra­vail pour un salaire forment de nos jours pas moins de 90 % de la popu­la­tion active, contre 71 % en 1961. Bien sûr, la struc­ture occu­pa­tion­nelle de ces sala­riés a changé, la pro­por­tion des cols bleus ayant dimi­nué et celle des cols blancs aug­menté. Mais cela n’empêche pas qu’une pro­por­tion de plus en plus impor­tante de per­sonnes touchent une rému­né­ra­tion pour leur travail.

La théo­rie éco­no­mique néo­clas­sique vou­drait que la crois­sance de la richesse dans une société per­mette « d’améliorer le niveau de vie, de réduire la pau­vreté et d’enrichir la classe moyenne», comme le défend le der­nier rap­port du groupe de tra­vail sur l’investissement des entre­prises pré­sidé par Pierre Fortin et remis der­niè­re­ment au gou­ver­ne­ment du Québec. Le rap­port plaide pour une hausse de la pro­duc­ti­vité des entre­prises, source de crois­sance de la richesse col­lec­tive, en favo­ri­sant l’investissement.

Pour ce faire, il recom­mande, entre autres, de réduire les impôts des entre­prises et de taxer davan­tage la consom­ma­tion, afin de « rendre le Québec encore plus concur­ren­tiel et ouvert sur le monde ». Cette stra­té­gie per­met­trait fina­le­ment « d’augmenter le confort maté­riel de la classe moyenne», de dimi­nuer la pau­vreté et d’assurer le finan­ce­ment des ser­vices publics.

Pouvoir d’achat

Cette approche est suivie par nos gou­ver­ne­ments depuis le milieu des années 1980. Elle repose sur le pos­tu­lat qu’il faut res­pec­ter les forces du marché et créer un envi­ron­ne­ment favo­rable à l’offre de biens plutôt que de sti­mu­ler la consom­ma­tion. Il en résul­te­rait un enri­chis­se­ment col­lec­tif béné­fique pour tout le monde.

Mais ce n’est pas ce que montre l’expérience des 25 der­nières années. Les tra­vailleurs sala­riés, qui forment la majeure partie de la popu­la­tion active, n’ont pas vu leur pou­voir d’achat aug­men­ter pen­dant cette période. En effet, le salaire réel heb­do­ma­daire ou horaire moyen dans l’ensemble des indus­tries a même légè­re­ment dimi­nué depuis 1983 au Québec comme dans l’ensemble du Canada.

Même les tra­vailleurs sala­riés de la grande entre­prise régis par des conven­tions col­lec­tives n’ont pas vu leur rému­né­ra­tion aug­men­ter au- delà de la hausse des prix pen­dant cette période. C’est unique dans l’histoire du Québec et du Canada que les sala­riés ne puissent béné­fi­cier d’une hausse de leur rému­né­ra­tion réelle. En effet, depuis que Statistique Canada relève des don­nées sur les salaires et les prix (depuis 1900), l’inflation a été très rare­ment supé­rieure à l’augmentation moyenne des salaires horaires et heb­do­ma­daires jusqu’à la fin des années 1970.

Gel sala­rial

Le gel sala­rial depuis le début des années 1980 s’accompagne éga­le­ment d’une semaine de tra­vail qui n’a guère bougé depuis les années 1960. Elle a perdu un maigre deux heures (de 40 à 38,3 heures) pour les employés à plein temps (emploi prin­ci­pal) sur près de 40 ans. Encore une fois, c’est un rac­cour­cis­se­ment du temps de tra­vail beau­coup moins marqué que pour les décen­nies anté­rieures où, par exemple, la semaine moyenne de tra­vail est passée en géné­ral de 48 à 40 heures dans les deux décen­nies d’après-guerre.

En ce qui concerne les avan­tages sociaux qu’on peut mesu­rer dans les conven­tions col­lec­tives, il y a un statu quo depuis le début des années 1980. Depuis cette période fleu­rit éga­le­ment plus que jamais le tra­vail pré­caire (temps par­tiel, inté­ri­maire, auto­nome), qui est passé de 16,7 % de la main-d’oeuvre en 1976 à 31,3 % en 2001. Pas éton­nant que les Québécois ne puissent plus épar­gner, que l’endettement des ménages atteigne des som­mets et qu’il faille deux reve­nus par famille pour avoir un niveau de vie convenable.

Niveau de vie

Ces consta­ta­tions sont d’autant plus sin­gu­lières que la crois­sance éco­no­mique a été au rendez-vous au Québec comme au Canada au cours des der­nières années. Le pro­duit inté­rieur brut mesuré en dol­lars constants s’est accru de 2,3 % par année au Québec de 1981 à 2006, et la pro­duc­ti­vité du tra­vail a aug­menté de 1,2 % par année pen­dant la même période. La richesse se crée, mais les tra­vailleurs sala­riés, qui forment 90 % de la popu­la­tion active, n’améliorent pas leur niveau de vie. C’est unique depuis plus de 100 ans de vie en société indus­trielle au Québec et au Canada.

Une stra­té­gie de crois­sance éco­no­mique qui ne pri­vi­lé­gie que le fonc­tion­ne­ment des lois du marché (déré­gle­men­ta­tion, libre-échange, recul de l’interventionnisme éta­tique) sans se sou­cier d’en mesu­rer les effets sociaux se tra­duit par une concen­tra­tion des richesses au sommet de la pyra­mide et fait de la majeure partie de la popu­la­tion des laissés-pour-compte.

Il est cer­tai­ne­ment sou­hai­table d’établir une éco­no­mie forte et de s’enrichir col­lec­ti­ve­ment afin de pour­voir, comme le veut le rap­port Fortin, « dimi­nuer la pau­vreté, se pro­cu­rer un plus grand confort maté­riel, s’accorder plus de temps libre, aug­men­ter la quan­tité et la qua­lité des ser­vices publics ».

Le sort des travailleurs

Mais le chemin suivi depuis plus de 25 ans ne s’oriente pas dans cette direc­tion. C’est le contraire qui pré­vaut. Et constam­ment, on entend répé­ter qu’il faut créer de la richesse afin de pou­voir la redis­tri­buer. Elle se crée, mais la redis­tri­bu­tion est tou­jours repor­tée à plus tard. A-t-on oublié que l’objectif de la crois­sance indus­trielle est d’améliorer le sort des humains et non de l’avilir ?

La célé­bra­tion du 1er mai a encore toute sa signi­fi­ca­tion pour mon­trer que les tra­vailleurs sala­riés sont tou­jours une force sociale et que le dis­cours néo­li­bé­ral ne permet pas une dis­tri­bu­tion équi­table de la richesse. Son appli­ca­tion depuis 25 ans engendre une dégra­da­tion de la condi­tion des sala­riés et une inéga­lité crois­sante du revenu des familles.


Professeur au dépar­te­ment d’histoire de l’Université de Montréal et auteur de l’ouvrage Le Syndicalisme qué­bé­cois – Deux siècles d’histoire (2004)

Les commentaires sont fermés.