Faut-il parler d’une crise de la démocratie représentative ?

Mis en ligne le 06 janvier 2008

Contre les repré­sen­ta­tions poli­tiques et jour­na­lis­tiques « toutes faites » qui veulent que la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive soit entrée en « crise », des élé­ments pour un reca­drage socio­lo­gique de la ques­tion. Le texte est ancien, il n’a rien perdu de ses vertus éclai­rantes.

1992 – par Bernard Lacroix, pro­fes­seur de science poli­tique à Paris X – Nanterre, membre de l’Institut Universitaire de France

LA DÉMOCRATIE repré­sen­ta­tive est-elle en crise, en France aujourd’hui ? [1] C’est ce qu’il était pos­sible de se figu­rer dans la période qui a pré­cédé les élec­tions des 22 et 29 mars 1992 en par­cou­rant la presse. On y voyait de forts sérieux jour­naux s’émouvoir de l’absence d’intérêt des élec­teurs pour les pro­chaines échéances, com­men­ter de non moins sérieux son­dages décou­vrant l’ampleur de l’abstention atten­due, quand ce n’était pas même de très res­pon­sables direc­teurs d’organes de presse aban­don­ner la réserve cou­tu­mière qui sied aux cir­cons­tances élec­to­rales, pour des­cendre dans l’arène et prê­cher la défense du vote et de la démo­cra­tie [2].

Il suf­fi­sait ainsi à « l’observateur », sous l’effet de cette ten­dance à la géné­ra­li­sa­tion qui est propre à l’expression spon­ta­née du juge­ment poli­tique, de convo­quer en vrac et tout à trac les « indi­ca­teurs » ordi­nai­re­ment mobi­li­sés en pareil cas, pour se voir confirmé dans l’évidence de cette crise annon­cée : l’accroissement du taux des abs­ten­tions aux consul­ta­tions élec­to­rales remar­quable et remar­qué depuis le réfé­ren­dum sur la Nouvelle Calédonie ; l’hémorragie mili­tante qui semble gagner tous les partis poli­tiques à l’exception du Front natio­nal dont se fai­saient alors l’écho en privé secré­taires de sec­tions ou res­pon­sables de fédé­ra­tions parce qu’ils en voyaient les effets dans les dif­fi­cul­tés à recru­ter pour la tenue des bureaux de vote et la sur­veillance des dépouille­ments ; le dis­cré­dit des hommes poli­tiques mesu­rable dans tous les entre­tiens avec des élec­teurs, immé­dia­te­ment rap­porté (en ce temps où les jour­na­listes n’avaient pas encore de pro­cé­dure de tra­duc­tion en Haute cour à se mettre sous la plume) tant au vote de la loi sur le finan­ce­ment des partis poli­tiques qu’au pro­lon­ge­ment des affaires met­tant en cause des élus ; le succès crois­sant du Front natio­nal qui sem­blait recueillir les fruits de la vigueur de sa dénon­cia­tion de l’affairisme et des com­pro­mis­sions, non seule­ment des hommes au pou­voir, mais éga­le­ment de l’établissement. On pou­vait encore ajou­ter à cette liste pour faire bonne mesure : les états d’âme d’élus vis-à-vis de l’efficacité des ins­ti­tu­tions dans les­quelles ils siègent parce que celles-ci leur paraissent de plus en plus vidées de leur sub­stance ; la baisse ten­dan­cielle de l’identification par­ti­sane des élec­teurs mesu­rée par les son­dages (encore que le phé­no­mène soit loin de faire l’accord des spé­cia­listes) ; ou même la crise du syn­di­ca­lisme attes­tée par l’effondrement des effec­tifs et la chute sen­sible de la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions pro­fes­sion­nelles. On n’était pas loin, du coup, d’un tableau apo­ca­lyp­tique sug­gé­rant une dan­ge­reuse désaf­fec­tion des citoyens pour leurs repré­sen­tants et leurs ins­ti­tu­tions, appe­lant tout natu­rel­le­ment à la défense d’une démo­cra­tie en péril.

Mais le pro­blème était-il bien posé ? C’est d’abord de ce doute que j’ai sou­haité m’ouvrir en obser­vant que « la crise » ainsi évo­quée, outre qu’elle pro­cède d’une « notion attrape-tout » qui embrasse trop évi­dem­ment tous les phé­no­mènes pré­cé­dents, passe trop vite pour un fait établi, pour ne pas sus­ci­ter immé­dia­te­ment un réflexe de vigi­lance. En évo­quant à haute voix ce doute et en pre­nant de la dis­tance vis-à-vis de ce diag­nos­tic, il me sem­blait utile de faire part de quelques appré­hen­sions que m’inspiraient le bap­tême intel­lec­tuel et la mise en cir­cu­la­tion de l’idée de « démo­cra­tie conti­nue ».

On aura com­pris, à la façon dont nous avons spé­ci­fié l’interrogation, que c’est d’abord le rap­port de l’analyste à la for­mu­la­tion du pro­blème telle que ce der­nier la ren­contre dans la presse, qui est en ques­tion. Ce rap­port invite à s’interroger sur ce qui fait que l’analyste ignore le plus sou­vent super­be­ment qu’il est issu des mêmes for­ma­tions (notam­ment uni­ver­si­taires) que le jour­na­liste (au point que l’un et l’autre mettent en jeu, sans même le savoir, les mêmes sché­mas de per­cep­tion et les mêmes sché­mas d’analyse des pro­blèmes). Il conduit à s’interroger éga­le­ment sur les méca­nismes qui les conduisent à adop­ter des posi­tions voi­sines en mécon­nais­sant la pos­ture de dis­tance intel­lec­tuelle qui leur est com­mune au regard de la défi­ni­tion concrète des phé­no­mènes (ce qui les mène pra­ti­que­ment l’un et l’autre à faire, sans le savoir, de la poli­tique par pro­cu­ra­tion). Il conduit enfin à s’interroger sur tout ce qui fait que le jour­na­liste et l’analyste sont, à peu de choses près, en accord avant même toute réflexion sur une ques­tion (quelle que soit la force que chacun tire de ren­con­trer confir­ma­tion de sa convic­tion dans la posi­tion homo­logue de l’autre). Seule, en fait, une socio­lo­gie des rela­tions entre uni­ver­si­taires, jour­na­listes et autres pré­ten­dants au statut d’expert en vision et pré­vi­sion poli­tiques per­met­trait de com­prendre, dans toutes ses rai­sons d’être, leur igno­rance par­ta­gée de ce qui fait leur conni­vence conflic­tuelle quo­ti­dienne. Faute de pou­voir, ne serait-ce qu’esquisser l’analyse qui s’impose, on se conten­tera, au titre de préa­lable à celle-ci, de s’attarder sur la manière dont l’usage non dis­cuté de la forme ini­tiale du pro­blème informe la réponse qui peut lui être apporté, jusqu’à convaincre d’une « réa­lité » loin d’être assu­rée. Le pro­blème inhé­rent à l’usage immé­diat de la caté­go­rie de « crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » n’est pas sans res­sem­bler, de ce point de vue, à celui que sou­le­vait L. Boltanski à propos d’un tout autre objet, lorsqu’il obser­vait, rela­ti­ve­ment à l’emploi des notions de « classe » ou de « caté­go­rie socio-pro­fes­sion­nelle » par les poli­to­logues, que ces caté­go­ries étaient uti­li­sées « comme un donné pré­exis­tant à l’analyse », bref « comme un ins­tru­ment d’analyse mais jamais comme un objet d’analyse » [3]. On pou­vait et on devait ainsi, à mon sens, obser­ver que la défi­ni­tion a priori de ce pro­blème est le pro­duit d’un effet de théo­rie, qu’elle engage un point de vue poli­tique neu­tra­lisé et qu’elle conduit fina­le­ment, par delà ses dif­fi­cul­tés intrin­sèques, à confondre la pos­ture du savant et celle du poli­tique. Ces obser­va­tions obli­geaient à rééva­luer le pro­blème posé et sans doute à le refor­mu­ler d’une façon qui soit plus conforme aux exi­gences du tra­vail d’analyse.

Effet de théorie et définition du problème

Le pro­blème était-il bien for­mulé tout d’abord dans ses termes ? La « notion » ou le « concept », comme on voudra, de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » n’a rien d’une caté­go­rie posi­tive qui s’imposerait en elle-même et pour elle-même devant les phé­no­mènes empi­riques qui requièrent notre atten­tion. Elle est au contraire le pro­duit d’un tra­vail social et intel­lec­tuel de construc­tion. Elle a, à ce titre, une his­toire qui en fait le résul­tat et des luttes poli­tiques qui ont vu s’imposer un cer­tain type d’institutions et des luttes sym­bo­liques visant à défi­nir le sens de celles-ci. Et ce ne sont pas l’amnésie col­lec­tive des condi­tions de sa construc­tion ni le tra­vail spé­ci­fique de neu­tra­li­sa­tion dont elle a été l’objet qui suf­fisent à trans­for­mer cette notion en un pur outil intel­lec­tuel tech­nique sur lequel devrait d’emblée exis­ter un accord entre nous. Il fau­drait pou­voir en appe­ler en pre­mier lieu, pour mon­trer que cette notion ne s’impose pas logi­que­ment comme point de départ dans notre dis­cus­sion, à un échan­tillon d’entretiens avec des élec­teurs, réa­li­sés en vue de com­prendre leurs usages du vote : ils ren­voient avec une remar­quable fré­quence à un sen­ti­ment d’impuissance pra­tique rela­ti­ve­ment aux affaires publiques, ceci étant d’autant plus vrai que ces élec­teurs sont inter­ro­gés sur des affaires qui les concernent parce qu’elles sont en rela­tion avec leur acti­vité pro­fes­sion­nelle. La « démo­cra­tie » ainsi mise en avant dans la défi­ni­tion de notre pro­blème n’est en ce sens peut-être pas aussi « démo­cra­tique » que l’emploi du terme ne l’annonce. Il suffit peut-être par ailleurs d’être fami­lier des sta­tis­tiques rela­tives à l’origine sociale ou bien à l’activité pro­fes­sion­nelle de telle ou telle caté­go­rie d’élus ou de repré­sen­tants pour être convaincu que la repré­sen­ta­ti­vité invo­quée n’est pas non plus aussi équi­table que le terme paraît le pro­mettre. On ne sau­rait mieux saisir d’emblée, en face de tels démen­tis empi­riques, du contenu logique de l’idée de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » sa dimen­sion consti­tu­tive d’arbitraire méconnu comme tel.

Il fau­drait au demeu­rant tout igno­rer du tra­vail de mise en forme de cette vision et de cette concep­tion du régime et des ins­ti­tu­tions, entre autres dans le cadre du tra­vail spé­ci­fique des légistes d’État, tout igno­rer aussi de la place de celle-ci dans la for­ma­tion des façons de voir et de conce­voir des hommes qui incarnent aujourd’hui l’État, pour se dis­si­mu­ler que cette vision résulte d’une construc­tion intel­lec­tuelle et rem­plit des fonc­tions sociales. Existerait-il une « théo­rie clas­sique de la repré­sen­ta­tion » sans l’immense effort col­lec­tif d’appropriation et de sys­té­ma­ti­sa­tion dont fait l’objet l’époque révo­lu­tion­naire par les acteurs, les hauts fonc­tion­naires et les pro­fes­seurs de la IIIè République [4] ? Que serait notre vision de la repré­sen­ta­tion poli­tique sans le tra­vail de mise en forme des grands théo­ri­ciens du droit public dont les noms de M. Hauriou ou de R. Carré de Malberg res­tent les emblèmes ? Il faut sou­li­gner deux aspects de ce tra­vail de for­ma­li­sa­tion intel­lec­tuelle. Bien que cette entre­prise soit placée sous le patro­nage de l’invocation de la science, cette for­ma­li­sa­tion n’est en rien ordon­née à une démons­tra­tion empi­ri­que­ment fondée, pas plus qu’elle ne pro­cède d’une quel­conque mani­pu­la­tion expé­ri­men­tale. Il s’agit au contraire d’une sorte de syn­thèse a pos­te­riori des­ti­née à connec­ter des élé­ments hété­ro­gènes, inven­tés au fil des luttes his­to­riques sans plan d’ensemble et à faire de ces élé­ments un ensemble orga­nisé et jus­ti­fié : l’affirmation spé­ci­fique d’un groupe comme « corps de repré­sen­tants » au sein d’un ensemble d’organes inter­dé­pen­dants, la for­ma­li­sa­tion de l’usage de l’élection comme pro­cé­dure d’État pour dési­gner les titu­laires des fonc­tions poli­tiques, l’extension de ce qui devient le « droit de suf­frage » etc… On se trouve donc fina­le­ment en pré­sence d’un ensemble de pra­tiques d’organisation col­lec­tive qui se sont impo­sées sans avoir été pro­gram­mées comme telles et sans cohé­rence a priori, jus­ti­fiées par la fina­lité répu­tée les avoir ins­pi­rées et deve­nues prin­cipes de façons de voir expli­ci­te­ment ensei­gnées à la plu­part de ceux qui sont conduits aux car­rières poli­tiques, c’est-à-dire aux car­rières « admi­nis­tra­tives » comme aux car­rières « élec­tives ». Si l’on convient alors avec P. Bourdieu de nommer « effet de théo­rie » tous ces effets pra­tiques bien réels qui trouvent leur ori­gine dans la mise en place de groupes per­ma­nents dotés d’organes per­ma­nents de repré­sen­ta­tion et qui doivent leur succès non seule­ment à leur créa­tion mais aussi à ce qu’ils s’arment d’une théo­rie pour jus­ti­fier leurs entre­prises et fonder leur acti­vité, com­ment ne pas voir que l’emploi de la notion de démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est l’un de ces effets de théo­rie ? Avec pour consé­quence : la conso­li­da­tion d’une façon de voir natu­ra­li­sée mais aussi la pré­sen­ta­tion de l’arbitraire dont cette construc­tion est issue sous le visage de ses jus­ti­fi­ca­tions indé­pen­dam­ment de la dis­tance qui peut exis­ter entre celles-ci et les pro­ces­sus consti­tu­tifs des réa­li­sa­tions obser­vables.

Définition du problème et neutralisation d’un point de vue politique

On est certes très loin de tout savoir des cir­cons­tances et des com­pro­mis qui concourent, par l’intermédiaire de la recon­nais­sance par les auto­ri­tés poli­tiques de l’autorité des légistes, à la nais­sance et à l’affirmation d’une acti­vité sym­bo­lique spé­ci­fique des hommes du droit ; loin de tout savoir aussi des rela­tions étroites qui existent, dans des for­ma­tions sociales dif­fé­rentes, entre l’autonomisation d’une acti­vité de juriste et l’autonomisation de l’activité pro­pre­ment poli­tique des hommes de pou­voir. Il reste que cha­cune de ces acti­vi­tés n’existerait pas sans l’autre comme on le voit dans toutes les conjonc­tures où les hommes de pou­voir en quête de res­sources de légi­ti­ma­tion dans les luttes qui les opposent à leurs adver­saires ont recours au ser­vice des pro­fes­sion­nels de l’autorité juri­dique et où, en contre­par­tie, ceux-ci pro­fitent de l’occasion pour défendre leurs enjeux propres, en cau­tion­nant à tra­vers la logique pro­pre­ment intel­lec­tuelle dans laquelle ils mettent en forme ces enjeux, les enjeux tem­po­rels de ceux aux­quels ils attachent leur sort.

On peut en appe­ler sur ce ter­rain, au-delà même de l’intérêt d’histoires anciennes pour dépas­sion­ner notre rap­port au pré­sent, à l’autorité de E. Kantorowicz lorsqu’il montre la conni­vence qui unit, en fait, dans la Bologne du XIIè siècle le pou­voir cultu­rel des juristes au pou­voir tem­po­rel des auto­ri­tés [5]. « Si l’autonomisation du droit a pour effet d’assurer au prince des pou­voirs d’une espèce nou­velle, plus dis­si­mu­lés, et plus légi­times, parce que fondés sur l’autorité que la tra­di­tion juri­dique et ses gar­diens ont conquise contre lui, elle est aussi, com­mente P. Bourdieu [6], au prin­cipe des reven­di­ca­tions que les juristes lui opposent et des luttes de pou­voir dans les­quelles les déten­teurs du mono­pole de la mani­pu­la­tion légi­time des textes peuvent invo­quer la légi­ti­mité spé­ci­fique du droit contre l’arbitraire du prince ». On peut aussi ren­voyer pour d’autres ana­lyses du même phé­no­mène au beau livre de S. Hanley [7]. Ce tra­vail n’est pas sim­ple­ment la cri­tique de la vérité his­to­rio­gra­phique éta­blie selon laquelle le lit de jus­tice serait l’instrument de l’absolutisme monar­chique émergent. Il ne se borne pas non plus à faire voir (malgré l’intérêt évident de cette sug­ges­tion pour l’étude des ins­ti­tu­tions) le carac­tère sin­gu­liè­re­ment dif­fé­rent selon les cir­cons­tances des rela­tions de pou­voir effec­ti­ve­ment enga­gées par delà l’identité de déno­mi­na­tion d’une pro­cé­dure. Il est aussi, grâce à l’évocation pré­cise et détaillée des luttes (pra­tiques et sym­bo­liques) sur la défi­ni­tion de l’institution, la démons­tra­tion exem­plaire des tran­sac­tions, rare­ment vécues et expli­ci­tées comme telles, qui fondent la col­lu­sion entre le Parlement de Paris et l’autorité royale dont chaque par­te­naire tend fina­le­ment à être le béné­fi­ciaire. On ne nous en voudra donc pas de remar­quer, dans le même sens, que le droit consti­tu­tion­nel n’intéresse le légis­la­teur de la IIIè République qu’en des cir­cons­tances très par­ti­cu­lières, dans les années 1880 d’une part, dans les années 1890 de l’autre c’est-à-dire très pré­ci­sé­ment dans ces temps de fon­da­tion de la République où elle est confron­tée à l’Ordre moral tout d’abord, au « péril » anar­chiste ensuite. Comment ne pas voir, dès qu’on ne passe plus sous silence le contexte des « réformes » des pro­grammes et des ensei­gne­ments du « droit » [8], que les pré­ro­ga­tives qu’elles donnent aux Facultés de droit sont en rela­tion avec les pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques des pou­voirs publics, bref que ces réformes attestent une fois encore les mêmes attentes et la même entente tacites entre les mêmes pro­ta­go­nistes que dans les cir­cons­tances évo­quées à l’instant.

Ce par­tage col­lu­sif des tâches ni vrai­ment pensé ni expli­ci­te­ment maî­trisé comme tel par les pro­ta­go­nistes des affron­te­ments où se négo­cie en pra­tique ce sin­gu­lier contrat est loin d’être sans effi­ca­cité sociale à plus long terme, si l’on s’accorde à recon­naître que l’aspect pro­pre­ment poli­tique du tra­vail de domi­na­tion requiert impé­ra­ti­ve­ment un tra­vail appro­prié pour fonder l’ordre social en raison, en par­ti­cu­lier lorsque, sous l’effet de l’apparition d’un marché de biens sym­bo­liques, cet aspect par­ti­cu­lier de l’organisation de la domi­na­tion doit pou­voir être publi­que­ment jus­ti­fié. Sans doute, la délé­ga­tion de ce tra­vail sym­bo­lique de jus­ti­fi­ca­tion n’est-elle pas sans incon­vé­nient pour les hommes de pou­voir : elle les conduit notam­ment à perdre une part de leurs droits de regard et de contrôle directs sur les visions de l’ordre en usage. Mais ils ne perdent pas tout au change puisqu’ils y gagnent au moins en com­pen­sa­tion, outre tous les béné­fices de dis­si­mu­la­tion atta­chés à l’allongement des cir­cuits de légi­ti­ma­tion, tous les pro­fits qui s’attachent à l’exercice d’un minis­tère qui a toutes les appa­rences de l’indépendance (à la manière de nos actuelles auto­ri­tés admi­nis­tra­tives dites jus­te­ment indé­pen­dantes !) ainsi que tous les pro­fits qui s’attachent à ce que ce magis­tère s’enveloppe dans son exer­cice des caté­go­ries de l’universel. De sorte qu’en met­tant en cir­cu­la­tion le pro­duit de leur tra­vail et de leur idéo­lo­gie pro­fes­sion­nelle de la chose publique ces légistes atta­chés hier à la défense de l’ordre monar­chique, aujourd’hui à la défense de l’ordre public (avant que de deve­nir ces intel­lec­tuels pour col­loques orga­ni­sés par les hommes poli­tiques défen­seurs de l’ordre euro­péen demain) rendent fina­le­ment aux hommes de pou­voir le signalé ser­vice de dire la théo­di­cée de leurs pri­vi­lèges com­muns. Mais ceci au prix d’une trans­fi­gu­ra­tion qui la neu­tra­lise, en la pré­sen­tant comme incon­tes­table : n’est-elle pas l’expression du droit ? En la pré­sen­tant comme irré­pro­chable : n’est-elle pas l’expression de la raison uni­ver­selle ?

On aura com­pris, s’il est vrai que la notion de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » comme résul­tat du tra­vail de mise en forme des juristes répu­bli­cains entre 1880 et 1930 est la der­nière en date des ratio­na­li­sa­tions juri­diques neu­tra­li­santes qui font de néces­sité vertu, ce qui rend son usage dans la défi­ni­tion d’un pro­blème impropre à toute ana­lyse aux yeux du socio­logue. Ce n’est évi­dem­ment pas son carac­tère pro­pre­ment juri­dique. Ce n’est pas non plus son archaïsme éven­tuel. C’est sur­tout que pro­duit du tra­vail de célé­bra­tion de l’autorité poli­tique par un per­son­nel délé­gué à cette fin, mais célé­bra­tion déniée par sa mise en forme par un per­son­nel qui est aussi un per­son­nel spé­cia­lisé dans le manie­ment des formes, cette notion est une phi­lo­so­phie d’État à l’usage des hommes de l’État : une phi­lo­so­phie de fonc­tion­naires et d’hommes poli­tiques qui tend à deve­nir, notam­ment grâce à leur tra­vail col­lec­tif, une forme a priori de la défi­ni­tion de la poli­tique comme savoir rela­tif à l’État propre à l’élite inté­res­sée à son fonc­tion­ne­ment. Elle inter­dit, à ce titre, non seule­ment de com­prendre le double aspect, pra­tique et sym­bo­lique, de la repré­sen­ta­tion mais éga­le­ment d’analyser celle-ci, de façon réa­liste, dans sa figure de rela­tion sociale.

Définition du problème et confusion des rôles du savant et du politique

On peut ainsi com­prendre, à partir de l’observation que la notion de démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est le pro­duit d’une tran­sac­tion entre les enjeux des hommes poli­tiques liés à la défense des méca­nismes de dévo­lu­tion des posi­tions de pou­voir, et les enjeux du tra­vail juri­dique liés à l’affirmation col­lec­tive de l’autorité du droit, sous l’espèce de la ratio­na­li­sa­tion du mode ins­ti­tué de dévo­lu­tion des posi­tions de pou­voir, que l’usage sans pré­cau­tion de cette notion conduise à confondre, sans même s’en aper­ce­voir, le tra­vail pro­pre­ment intel­lec­tuel d’analyse d’une situa­tion poli­tique par­ti­cu­lière et le tra­vail pro­pre­ment poli­tique de célé­bra­tion de l’ordre établi. Tout tient, pour tenter de le dire d’un mot, à ce que la défi­ni­tion du pro­blème qui nous occupe dans les formes dans les­quelles ce pro­blème se pose, du point de vue de la phi­lo­so­phie d’État natu­ra­li­sée qui est aujourd’hui la façon légi­time d’aborder les ques­tions poli­tiques, trans­forme l’analyste, sans même qu’il s’en rende compte, en homme d’État, même s’il s’agit d’un « homme d’État » dépourvu des res­sources d’action que donne l’occupation d’une posi­tion dans l’État. On touche du doigt cette action d’enrôlement insi­dieux si l’on s’attarde au rap­port aux phé­no­mènes obser­vables qu’engage la dési­gna­tion a priori de ces phé­no­mènes dans le cadre et dans les termes de la notion de crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. L’emploi de cette déno­mi­na­tion a priori pré­juge tout examen des faits et emprunte la forme d’un juge­ment avant même toute enquête cir­cons­tan­ciée. Bien dans la ligne de l’exercice juri­dique de qua­li­fi­ca­tion a priori des faits au nom de l’autorité qui s’attache au magis­tère juri­dique, l’emploi de cette déno­mi­na­tion enferme dans un qua­li­fi­ca­tif qui devrait être le résul­tat d’une inves­ti­ga­tion, avant même que les mani­fes­ta­tions du phé­no­mène aient fait l’objet d’un quel­conque tra­vail empi­rique. L’économie de tra­vail sur cha­cune des mani­fes­ta­tions de l’objet de l’interrogation et l’information de la recen­sion des phé­no­mènes par la défi­ni­tion préa­lable de leur sens inter­disent alors de deux façons l’investigation : en empê­chant la mise en cause par la dyna­mique de la réflexion elle-même de la défi­ni­tion préa­lable du pro­blème ; en assu­jet­tis­sant le cher­cheur à ce cadre préa­lable d’intelligence des faits. Tout se passe comme si le cher­cheur anti­ci­pait le résul­tat de son tra­vail en pro­je­tant sans le savoir sa vision ini­tiale des choses sur le terme de la recherche. De ques­tion intro­duc­tive la défi­ni­tion ini­tiale du pro­blème devient insen­si­ble­ment réponse, sans que ce pro­blème ait jamais été construit c’est-à-dire réflé­chi comme tel. Au bout du compte, le défaut de pro­to­cole empi­rique laisse alors jouer à plein l’effet de plus value sub­stan­tielle atta­ché à la pro­pen­sion du sub­stan­tif à créer dans la ligne de pente propre au rap­port natu­rel au lan­gage, la sub­stance. Le tour est joué : l’utilisation dans la for­mu­la­tion ini­tiale du pro­blème d’une idéa­lité poli­tique (démo­cra­tie repré­sen­ta­tive) puis son « trans­port » du début à la fin de la recherche, trans­forment le statut de celle-ci, d’idéal poli­tique tou­jours ten­dan­ciel­le­ment à réa­li­ser en réa­lité poli­tique consti­tu­tive du monde. On retrouve ainsi, dans le cas d’espèce, le pro­blème géné­ral de l’objectivisme en ana­lyse poli­tique dont on a tenté d’élucider quelques effets ailleurs [9]. Celui-ci est d’autant plus impor­tun ici que cette for­mule géné­ra­li­sante préa­lable à toute for­mu­la­tion claire de ques­tions conduit à trai­ter tous les phé­no­mènes regrou­pés sous le géné­rique de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » comme autant de mani­fes­ta­tions d’un pro­blème unique, alors que ceux-ci ont peut-être, chacun pour ce qui les concerne, leur expli­ca­tion propre.

Mais ce n’est pas tout. On n’aura pas été sans remar­quer tout ce que ce diag­nos­tic a priori enferme de pré­oc­cu­pa­tions thé­ra­peu­tiques. Car il est, avant tout autre chose, constat de dys­fonc­tion­ne­ment. Pourquoi nous deman­dons-nous, l’élection, mesu­rée aux taux de par­ti­ci­pa­tion consta­tés, paraît-elle avoir moins d’attrait pour les élec­teurs qu’en d’autres cir­cons­tances pas­sées ? Pourquoi nous deman­dons-nous impli­ci­te­ment de même, est-ce le parti qui dénonce avec le plus de vigueur les élus et l’action des élus, qui paraît être, au vu des résul­tats des consul­ta­tions élec­to­rales, le seul à accroître son audience ? Paradoxalement cepen­dant, ce constat se trouve être rela­ti­visé à peine énoncé. Dans sa pré­sen­ta­tion en rela­tion avec l’attestation de la fina­lité démo­cra­tique du sys­tème repré­sen­ta­tif. Dans la connexion éta­blie entre l’observation de l’insuffisance des accom­plis­se­ments repré­sen­ta­tifs et la péren­nité essen­tielle de l’assimilation de la démo­cra­tie à la repré­sen­ta­tion. Dans l’invocation de la pré­sence de l’être sous le patro­nage duquel se place la ques­tion à l’instant où l’existence de celui-ci paraît se déro­ber. Le pro­blème qui requiert notre atten­tion entre­tient ainsi un double rap­port inavoué à l’action. D’abord en ce qu’il est appel à l’action : com­ment s’y prendre pour remé­dier à cette inquié­tante infir­mité et amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment de l’institution confor­mé­ment à ce qu’elle devrait être ? Mais aussi en ce que la for­mu­la­tion du pro­blème est déjà action, action sur les auteurs de cet appel à l’action : tech­nique de réas­su­rance par rappel des fins supé­rieures au ser­vice des­quelles il faut à tout prix se placer. La dif­fi­culté intel­lec­tuelle que révèle cet enga­ge­ment à peine voilé n’est pas sans res­sem­bler à celle que l’on ren­contre à propos de la repré­sen­ta­tion lorsqu’on découvre que celle-ci est envi­sa­gée le plus sou­vent « sous l’aspect pra­tique et du point de vue de l’État c’est-à-dire uni­que­ment sous l’angle de son effi­ca­cité fonc­tion­nelle » [10]. En cédant aux exi­gences de l’expertise au détri­ment de l’analyse, on se trouve conduit à rai­son­ner « comme si les faits sociaux n’existaient qu’en vue du rôle qu’ils sont censés rem­plir et comme si ceux-ci n’avaient d’autre cause ori­gi­nelle que le sen­ti­ment, clair ou confus des ser­vices qu’ils sont appe­lés à rendre » [11]. Or, ajou­tait Durkheim aus­si­tôt, « faire voir à quoi un fait est utile n’est pas expli­quer com­ment il est né ni com­ment il est, ce qu’il est ». De sorte que faire valoir au titre de la défense de la démo­cra­tie les remèdes à lui appor­ter pour­rait bien être, au contraire de ce que croient trop de cha­ri­tables sama­ri­tains inté­res­sés à la défense de cette cause, le meilleur moyen de ne pas se mettre en posi­tion d’en com­prendre les ava­tars.

On croit ainsi avoir pro­gressé dans l’examen de quelques-unes des dif­fi­cul­tés aux­quelles expose l’usage de la notion de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » dans l’analyse des pro­blèmes conven­tion­nel­le­ment ras­sem­blés sous le terme de « crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ». Dès qu’on s’intéresse en effet, aux inven­teurs de cette notion (les pro­fes­seurs de la IIIè République), à l’archéologie de l’activité de ses pro­mo­teurs (le tra­vail de for­ma­li­sa­tion juri­dique) ou même à ses usages et aux incli­na­tions entraî­nées par ces usages (objec­ti­visme et fonc­tion­na­lisme), on est ren­voyé à une série d’observations conver­gentes qui alertent sur les ambi­guï­tés qu’elle doit à ses ori­gines : son avè­ne­ment comme outil intel­lec­tuel de ratio­na­li­sa­tion accom­pa­gnant la construc­tion d’un régime, le rôle d’auxiliaires du pou­voir de ses auteurs, sa pro­pen­sion à enrô­ler dans les rangs d’un parti au ser­vice d’une cause enfin. Il s’agit donc d’abord de recon­naître que la notion de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » est impropre à l’analyse, même et y com­pris des phé­no­mènes qu’elle permet de réper­to­rier, tout sim­ple­ment parce qu’elle n’a pas été construite pour cela. Mais inver­se­ment, du point de vue du tra­vail scien­ti­fique, tout, depuis l’objectivisme et le fonc­tion­na­lisme d’une notion qui tra­hissent les pré­oc­cu­pa­tions pra­tiques et la hau­teur de vue de ses auteurs jusqu’à sa fonc­tion de théo­di­cée mobi­li­sa­trice com­mande d’abandonner celle-ci à ses ambi­guï­tés parce que, non contente d’être un obs­tacle à l’examen des faits, elle détourne de l’analyse. Car s’il n’est pas de théo­rie per­ti­nente de la repré­sen­ta­tion sans retour sur la construc­tion sociale de cette façon de faire et de cette façon de voir ni sans ana­lyse du mode sur lequel cette façon de voir devient façon de croire en s’imposant jusqu’à faire appa­raître la délé­ga­tion comme néces­saire c’est-à-dire jus­te­ment comme fonc­tion­nelle, on ne peut pas se conten­ter pour com­prendre le fonc­tion­ne­ment effec­tif de la repré­sen­ta­tion d’une sorte de répé­ti­tion, dans la forme de la dis­tance intel­lec­tuelle, des rai­sons sup­po­sées de l’utilité de celle-ci. En sou­li­gnant cet aspect des choses, il ne s’agit pas, loin de là, d’interdire au savant l’action poli­tique au nom de la science. Il s’agit seule­ment d’admettre que l’analyste poli­tique a tout à gagner à l’explicitation des pré­sup­po­sés poli­tiques qui hantent son rap­port au monde, ne serait-ce que pour ne pas se prendre au jeu du porte parole en confon­dant son propre rap­port poli­tique au monde avec celui de ceux qu’il cherche à com­prendre.

On ne peut pour­tant mal­heu­reu­se­ment pas se satis­faire, à l’évocation de la crise actuelle de la repré­sen­ta­tion, de com­prendre ce que la forme et peut-être l’existence du pro­blème doivent à la façon dont celui-ci s’impose à l’analyste poli­tique parce qu’il habite son regard, préa­la­ble­ment à toute ana­lyse. On ne sau­rait, en effet, oublier, au nom de « la réa­lité », cette réa­lité de la crise de la repré­sen­ta­tion qui est d’être attes­tée par ceux qui en parlent, que ce soit pour en dénon­cer l’existence ou pour appe­ler à en conju­rer les effets. Quel que soit l’intérêt du retour sur l’observateur, informé par la socio­lo­gie, puisque celui-ci conduit à voir en quoi, en matière poli­tique notam­ment, l’observateur est impli­qué dans la « réa­lité » qu’il décrit, il faut aussi prendre acte afin d’en rendre compte, du fait que cette vision s’impose à d’autres, pré­ci­sé­ment sur le mode de « la réa­lité » et que cette vision de la réa­lité, à son tour, parce qu’elle sert à jus­ti­fier des entre­prises poli­tiques, tend à exis­ter au moins à tra­vers les réa­li­sa­tions qu’elle ins­pire. Érik Neveu a récem­ment pro­posé une piste inté­res­sante en ce sens : ce serait dans ces « essais » que se doivent désor­mais de publier les plus en vue des jour­na­listes poli­tiques que pren­drait forme cette résur­gence du thème de « la crise de la repré­sen­ta­tion » [12]. Ce n’est que dans un second temps qu’interviendraient d’autres « spé­cia­listes », uni­ver­si­taires ou intel­lec­tuels, pour inter­ro­ger à leur tour le phé­no­mène et le relier, par exemple, au « déclin de l’engagement » [13]. Cette indi­ca­tion a le mérite de la clarté : car, s’il est hors de doute que « la crise de la repré­sen­ta­tion » appa­raît d’un point de vue immé­diat comme un effet public de dis­so­nance cog­ni­tive, elle invite, si on ne croit pas à la géné­ra­tion spon­ta­née, à mettre en rela­tion cette appa­ri­tion avec cer­taines trans­for­ma­tions struc­tu­relles des rela­tions entre hommes poli­tiques et jour­na­listes dont il n’est pas sûr qu’on ait épuisé toutes les consé­quences. Mais ceci sans oublier que la socio­lo­gie des phé­no­mènes poli­tiques tend à se confondre avec la socio­lo­gie de l’inconscient poli­tique refoulé à l’oeuvre dans notre pré­sent poli­tique : c’est pour­quoi cette crise appa­raît aussi comme un avatar conjonc­tu­rel du tra­vail de légi­ti­ma­tion, jamais orga­nisé ni expli­ci­te­ment pensé comme tel, de la jus­ti­fi­ca­tion élec­tive de la délé­ga­tion.

Un effet public de dissonance cognitive

Une fois reconnu que la « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » est moins cette réa­lité consti­tu­tive du monde dans lequel nous vivons qu’une figure ratio­na­li­sa­trice qui sert à jus­ti­fier dans ce monde l’organisation de la délé­ga­tion, la « crise » dont nous avons à nous occu­per est moins celle de la « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » en tant que telle que la « crise » de l’image offi­cielle que peuvent s’en faire ceux qui tiennent à la poli­tique parce que la poli­tique les tient : les hommes poli­tiques parce que leur image publique (et donc leur image de soi) dépend de leur réus­site à l’épreuve de la com­pé­ti­tion élec­to­rale, et tous les pro­fes­sion­nels du tra­vail « intel­lec­tuel » néces­saire aujourd’hui au tra­vail poli­tique, qui, en adop­tant les façons de voir qu’ont accré­dité les hommes poli­tiques, se font, expli­ci­te­ment ou impli­ci­te­ment les auxi­liaires de leur tra­vail. Tout donne à penser de ce point de vue, que l’idée de « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » n’est uti­li­sable sans risque de ren­con­trer le démenti dans le débat public, qu’à la condi­tion que cette figure « ration­nelle » sup­porte l’épreuve prag­ma­tique de sa vali­dité. Malheureusement, dans la conjonc­ture, toute une série de phé­no­mènes hété­ro­gènes (depuis les réac­tions d’amertume ou de pro­tes­ta­tions qui se tra­duisent en abs­ten­tion ou en repli quand ce n’est pas en votes Front natio­nal, en pas­sant par l’hostilité à la classe poli­tique montée en épingle par les son­dages sans oublier toutes les dénon­cia­tions publiques entre­te­nues par le dévoi­le­ment des « affaires ») consti­tuent autant de démen­tis qui empêchent cet usage éco­no­mique de la notion. Le pre­mier aspect du pro­blème posé sous la déno­mi­na­tion a priori de « crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » est donc celui de la dis­so­nance cog­ni­tive à laquelle la conjonc­ture et les débats appe­lés par la conjonc­ture exposent les hommes poli­tiques ainsi que tous les « intel­lec­tuels » (et notam­ment les jour­na­listes) qui contri­buent à la défense sym­bo­lique des enjeux de ces der­niers. C’est le pre­mier fait qui doit rete­nir notre atten­tion puisque, pour des rai­sons qui tiennent à notre for­ma­tion ainsi que pour des rai­sons qui tiennent aux condi­tions d’exercice de notre tra­vail (se faire connaître et recon­naître comme intel­lec­tuel sup­pose d’abord, dans un contexte où les cri­tères de la défi­ni­tion socia­le­ment légi­time du tra­vail intel­lec­tuel échappent aux intel­lec­tuels, de se faire admettre comme expert des pro­blèmes posés dans la forme publique dans laquelle ces pro­blèmes sont expo­sés), nous sommes pris dans la défi­ni­tion du pro­blème et de ses termes consa­crés. Nous ris­quons pure­ment et sim­ple­ment de ce fait de rester aveugle à ce qu’une convic­tion par­ta­gée peut n’être en aucune façon une ana­lyse de la réa­lité.

Le propre des situa­tions de dis­so­nance cog­ni­tive, on le sait depuis l’ouvrage clas­sique de L. Festinger [14], n’est pas seule­ment de conduire les gens expo­sés au démenti de leurs attentes par le cours des choses à défendre, à la faveur de l’accommodation à laquelle ils sont contraints, ce à quoi ils tiennent, parce que cela struc­ture leur rap­port au monde. Il est aussi de les pous­ser, comme cela appa­raît immé­dia­te­ment à l’observateur étran­ger à leurs convic­tions, à exa­gé­rer, malgré la néces­sité où ils se trouvent d’en rabattre sur leurs pré­ten­tions, les élé­ments consti­tu­tifs de leur credo plutôt qu’à le renier en bloc. La pré­sence d’un acte de défense par anti­ci­pa­tion au coeur de la for­mu­la­tion du pro­blème qui nous occupe (ou si l’on veut, la décou­verte par l’observateur étran­ger à ce credo en la valeur trans­cen­dante de la repré­sen­ta­tion comme prin­cipe de la démo­cra­tie, d’une pro­tes­ta­tion révul­sive en sa faveur, dans la ques­tion posée) est un méca­nisme d’exagération de cette sorte. Cette décou­verte, somme toute assez banale, n’en est pas moins une indi­ca­tion de pre­mier ordre que la crise invo­quée n’a, en toute hypo­thèse, peut-être pas l’importance, l’ampleur, ou le volume que lui prêtent ceux qui sont portés, à raison de leurs enjeux, à la dénon­cer avant même d’en avoir exa­miné les mani­fes­ta­tions. On voit tout l’intérêt qu’il y a à recon­naître un pro­blème mal for­mulé pour ce qu’il est, si l’on veut se donner des chances de le résoudre. Il n’y a rien d’étonnant ni même d’illégitime à ce qu’en se défen­dant, les hommes poli­tiques et les intel­lec­tuels, atta­chés à la défense de ce qui est une de leurs rai­sons de vivre, prennent ainsi la défense de la démo­cra­tie ainsi que du prin­cipe repré­sen­ta­tif censé en être l’incarnation contem­po­raine. Mais à condi­tion qu’ils ne réus­sissent pas, à la faveur de ce dis­cours inté­ressé, à nous faire prendre des ves­sies pour des lan­ternes et par exemple la défense des inté­rêts des repré­sen­tants et des inté­rêts des porte-parole de la démo­cra­tie, pour la défense de la démo­cra­tie.

Voilà bien le second aspect du pro­blème for­mulé qui doit rete­nir notre atten­tion : n’en déplaise à tous les spé­cia­listes du concept en mal de pureté et à tous les entre­pre­neurs en morale qui se trans­forment pour le plus grand profit de l’image qu’ils peuvent se faire d’eux-mêmes, en héros de la démo­cra­tie, il se pour­rait bien * rien n’interdit, au moins en rigueur, d’en faire l’hypothèse * que les consti­tuants pra­tiques de la « démo­cra­tie repré­sen­ta­tive » sous les visages mul­tiples sous les­quels nous fai­sons l’expérience de celle-ci (soit d’un côté, l’ensemble des jeux et des enjeux propres aux entre­pre­neurs poli­tiques péren­ni­sés par toutes les rétri­bu­tions dont est désor­mais assorti l’exercice des man­dats élec­tifs, et de l’autre, les actions de défense et de pro­mo­tion de la démo­cra­tie offertes par toutes les occa­sions de défendre ces jeux et ces enjeux) donnent à cette orga­ni­sa­tion col­lec­tive la force consi­dé­rable de l’institution. Personne n’a de prise, à brève échéance et sauf cir­cons­tances par­ti­cu­lières, sur ces élé­ments. Si l’on ajoute à l’observation que cette crise a la par­ti­cu­la­rité d’être dénon­cée en même temps qu’elle est annon­cée (au point qu’on ne peut pas ne pas se deman­der si elle n’est pas tant annon­cée que parce qu’elle est annon­cée par ceux-là mêmes qui tirent profit de pré­tendre la conju­rer) que pour des rai­sons struc­tu­relles qui tiennent au débat public les seuls à pou­voir être enten­dus sont ceux qui parlent de cette « crise » dans les termes et dans les formes consa­crés, alors que tous ceux qui expriment autre chose que cette vérité offi­cielle sont de fait réduits au silence, on admet­tra peut-être plus aisé­ment qu’avant de sous­crire à la crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, on pour­rait en retar­der le constat jusqu’à l’inventaire ! S’il s’avérait en par­ti­cu­lier que l’une ou l’autre des mani­fes­ta­tions de cette crise sup­po­sée, ana­ly­ti­que­ment consi­dé­rée, est rede­vable d’une expli­ca­tion propre à la faveur d’une construc­tion per­ti­nente, l’expression glo­bale et glo­ba­le­ment dénon­cia­trice d’une crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive appa­raî­trait peut-être pour ce qu’elle est : la forme nou­velle d’un fan­tasme socia­le­ment et poli­ti­que­ment situé, aussi ancien que l’État par­le­men­taire.

Il reste, troi­sième aspect du pro­blème, qu’on ne peut pas se conten­ter d’identifier un méca­nisme de dis­so­nance cog­ni­tive en se satis­fai­sant de prendre à partie une idée reçue, et en res­tant, par là même, pri­son­nier du jeu de l’expertise. Il n’est pas pos­sible, en rigueur, de faire comme si l’univers de ceux qui s’expriment publi­que­ment en matière de poli­tique était un monde objec­ti­ve­ment unifié a priori, en pas­sant sous silence l’hétérogénéité des ori­gines, l’hétérogénéité des tra­jec­toires ou la concur­rence qui opposent entre eux les pro­fes­sion­nels de la poli­tique voire les enjeux très dif­fé­rents qui dis­tinguent ceux-ci des jour­na­listes ou des spé­cia­listes de l’observation de la vie poli­tique, quelle que soit la soli­da­rité orga­nique qui les attache les uns aux autres. Trop géné­rale, l’observation d’une dis­so­nance cog­ni­tive géné­ra­li­sée ignore les mani­fes­ta­tions très dif­fé­rentes de ce phé­no­mène selon les gens consi­dé­rés, par exemple en fonc­tion de l’activité qu’ils exercent (les attentes pro­fes­sion­nelles de l’homme poli­tique et du jour­na­liste ne sont pas sem­blables, même s’ils par­tagent les mêmes convic­tions poli­tiques) ou selon qu’ils se recon­naissent ou non dans le parti au pou­voir (le mal­heur de la majo­rité fait aujourd’hui le bon­heur de l’opposition). Et le pro­blème est moins, au demeu­rant, de consta­ter cette décep­tion des attentes que de com­prendre com­ment et pour­quoi le monde poli­tique en est arrivé là. La cri­tique de la géné­ra­lité de l’observation conduit ainsi au réa­lisme socio­lo­gique. Elle place, en effet en pre­mier lieu, le pro­blème sur le ter­rain sur lequel ce der­nier mérite d’être posé : celui de l’attente de réélec­tion des hommes au pou­voir, cela va de soi, mais éga­le­ment de façon beau­coup plus large celui de l’attente anti­ci­pée de trans­for­ma­tion du rap­port de force par­ti­san dans le cadre de la rela­tion qui unit les hommes de l’opposition aux hommes au pou­voir (la dis­so­nance cog­ni­tive pou­vant alors prendre l’aspect pour l’homme de l’opposition du démenti d’une pro­gres­sion escomp­tée), ou, si l’on veut, sur le ter­rain des attentes propres à tous ceux qui s’intéressent pra­ti­que­ment à l’activité poli­tique (soit qu’ils aspirent à son exer­cice, soit qu’ils attendent quelque chose de ceux qui aspirent à son exer­cice) et à partir duquel s’opposent tous ceux qui peuvent pré­tendre à des postes de repré­sen­ta­tion, à tous ceux qui n’ont pas ou ne se ser­vi­ront pas de cette chance. Mais cette cri­tique conduit éga­le­ment à être atten­tif à l’autre face de l’attente de réélec­tion c’est-à-dire au tra­vail poli­tique comme tra­vail de l’homme poli­tique pour se faire élire. On sait, sans entrer dans le détail, la ten­dance de ce tra­vail à la ratio­na­li­sa­tion pour parler comme Max Weber, insé­pa­rable de l’avènement de l’entreprise poli­tique moderne et de la forme que celle-ci donne à la poli­tique comme donnée immé­diate de notre expé­rience ; son déve­lop­pe­ment comme acti­vité spé­ci­fique de démar­chage pour inté­res­ser les élec­teurs à l’opération élec­to­rale, tou­jours plus sys­té­ma­tique et plus sys­té­ma­ti­que­ment orien­tée, ce qui conduit les can­di­dats à deve­nir plus sen­sibles aux enjeux de leurs suf­fra­geants ; son orga­ni­sa­tion comme tra­vail par­tagé sou­cieux de ses relais (du col­por­tage des bul­le­tins à la créa­tion de jour­naux) puis comme tra­vail col­lec­tif appuyé sur des orga­ni­sa­tions (le parti machine élec­to­rale) ce qui explique les rela­tions orga­niques qui se nouent entre l’activité poli­tique et la presse ; son auto­no­mi­sa­tion comme tra­vail sym­bo­lique spé­ci­fique appe­lant la défi­ni­tion de biens sym­bo­liques par­ti­cu­liers (les pro­messes élec­to­rales) et incor­po­rant ten­dan­ciel­le­ment de plus en plus de capi­tal sym­bo­lique objec­tivé, ulti­me­ment res­pon­sable de ce que « la poli­tique » finit par se confondre avec les pro­blèmes que l’élite inté­res­sée au fonc­tion­ne­ment de l’État défi­nit sous ce nom. Il n’y a donc rien de sur­pre­nant à ce que cette cri­tique attire fina­le­ment l’attention sur les effets inhé­rents aux trans­for­ma­tions de la divi­sion du tra­vail sym­bo­lique sous l’espèce de laquelle s’accomplit aujourd’hui le tra­vail poli­tique.

Une transformation structurelle des relations entre hommes politiques et auxiliaires de leur travail.

On ren­contre ici, au titre des condi­tions de pos­si­bi­lité de construc­tion de la réa­lité de la crise sup­po­sée de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, le résul­tat des trans­for­ma­tions struc­tu­relles, à la fois évi­dentes et insen­sibles, qui ont bou­le­versé, ces vingt der­nières années, les rela­tions entre le monde poli­tique et la presse et dont on n’aperçoit pas l’importance lorsqu’on se contente de les nommer : je veux parler des son­dages et de la pri­mauté conquise par l’information télé­vi­suelle. Des son­dages, parce qu’ils font du futur élec­to­ral tel que le construisent les hommes de presse à partir de cet ins­tru­ment, le pré­sent de la vie poli­tique au quo­ti­dien. De la pri­mauté conquise par l’information télé­vi­suelle, parce qu’en dis­qua­li­fiant au nom de son effi­ca­cité sup­po­sée des formes plus anciennes de tra­vail poli­tique, elle fait de l’excellence télé­vi­suelle le prin­cipe d’une nou­velle défi­ni­tion de l’excellence poli­tique. À quoi il fau­drait ajou­ter, pour décrire com­plè­te­ment un sys­tème d’interdépendances entre par­te­naires inéga­le­ment et dif­fé­rem­ment puis­sants qui se referme sur lui-même, les organes spé­cia­li­sés nés de l’expansion et de la trans­for­ma­tion du marché de la publi­cité : puisque, à tra­vers le marché des recettes publi­ci­taires, leur pré­sence et leur inter­ven­tion rap­pelle à l’ordre de la ren­ta­bi­lité éco­no­mique, avec une bru­ta­lité jusqu’alors moins expli­cite et moins expli­ci­te­ment reven­di­quée, les entre­prises de presse en tous genres. Car, avec ces inno­va­tions tout est en place, sans d’ailleurs que cette situa­tion ait jamais été voulue par per­sonne et sans qu’elle soit jamais com­plè­te­ment contrô­lée par qui­conque, pour que se déve­loppent deux enchaî­ne­ments aux effets conver­gents qui, en se ren­for­çant mutuel­le­ment, accroissent l’emprise sur la vie publique d’une presse de plus en plus sou­mise aux exi­gences éco­no­miques et de plus en plus assu­jet­tie aux visions qui ont cours dans les milieux éco­no­miques. Le pre­mier enchaî­ne­ment se laisse voir dans la trans­for­ma­tion de la hié­rar­chie entre la presse écrite et la presse audio­vi­suelle sous l’effet de leur audience res­pec­tive : cette trans­for­ma­tion sen­sible à tra­vers les résul­tats de n’importe quelle enquête parmi les jeunes aspi­rants au jour­na­lisme ou parmi les jour­na­listes débu­tants, contraint le tra­vail poli­tique à se rendre inté­res­sant pour sa retrans­mis­sion visuelle et à se confor­mer aux impé­ra­tifs que les « hommes d’information » croient être ceux de leur métier. Simultanément, en ins­tal­lant l’activité poli­tique dans la confron­ta­tion per­ma­nente avec « l’opinion publique », les son­dages donnent à la presse une auto­rité qui permet aux jour­na­listes de se poser, sous cou­vert de l’apparente neu­tra­lité de « l’enquête d’opinion » et donc avec un sur­croît de légi­ti­mité, en porte parole du « citoyen ». L’effet le plus spec­ta­cu­laire de ce deuxième enchaî­ne­ment est de faire passer le jour­na­liste du statut de faire valoir au rang de déten­teur du der­nier mot. Toutes les condi­tions sont alors réunies pour per­mettre l’apparition de ce débat inédit qui passe pour être « le débat public » quoiqu’il se réduise au face à face entre hommes poli­tiques et jour­na­listes parce qu’il est d’abord la lutte qui les oppose entre eux pour le mono­pole de la posi­tion de porte parole.

Il est impos­sible de décrire toutes les consé­quences atta­chées à cette dyna­mique telles qu’on com­mence à les ana­ly­ser ici ou là [15] ; trans­for­ma­tion sen­sible de l’activité poli­tique, l’omniprésence de ces ver­dicts sur leur action impo­sant aux hommes poli­tiques de nou­velles contraintes dans l’exercice de leur métier en même temps que la démons­tra­tion per­ma­nente de leur art tac­tique les expose davan­tage à la répro­ba­tion publique ; trans­for­ma­tion non moins évi­dente de l’activité gou­ver­ne­men­tale, le gou­ver­ne­ment par les son­dages exa­cer­bant à la fois l’activisme de dis­tinc­tion entre pro­fes­sion­nels aux inté­rêts élec­to­raux oppo­sés et l’accord de fait entre hommes poli­tiques confron­tés aux mêmes contraintes qui pousse à l’immobilisme ; trans­for­ma­tion du sens de l’élection enfin, la cam­pagne élec­to­rale per­dant en impor­tance et en inté­rêt parce que toute la vie poli­tique devient cette cam­pagne élec­to­rale per­ma­nente dont la presse donne le coup d’envoi après chaque élec­tion, dont elle défi­nit les étapes à partir des évé­ne­ments « média­tiques » qu’elle sus­cite et qu’elle arbitre, et dont elle se fait ulti­me­ment le juge en en éva­luant les per­for­mances, comme s’il s’agissait d’un simple spec­tacle spor­tif.

Toutes ces trans­for­ma­tions obser­vables signalent et accom­plissent la réor­ga­ni­sa­tion et l’autonomisation d’une confi­gu­ra­tion d’interdépendance asy­mé­trique. D’un côté, sous l’effet de la concur­rence qui oppose entre eux les pro­fes­sion­nels de la poli­tique ainsi que sous l’effet de la convic­tion par­ta­gée que la recon­nais­sance par les médias, hier ins­tru­ment du tra­vail poli­tique, devient un élé­ment de la sta­ture poli­tique (ce qui fait que la concur­rence entre pro­fes­sion­nels de la poli­tique tend à prendre de plus en plus la forme d’une concur­rence pour l’accès aux médias), les pro­fes­sion­nels de l’activité poli­tique tendent à anti­ci­per les exi­gences qu’ils savent être celles des hommes de médias. De l’autre, sous l’effet de cette auto­no­mie accrue, les hommes de médias sont conduits à pro­mou­voir la vision de la poli­tique qui est la plus proche de leur vision de la poli­tique, notam­ment en valo­ri­sant les entre­prises les plus proches de leurs repré­sen­ta­tions et de leurs aspi­ra­tions (la géné­ra­tion morale, SOS racisme ou les apôtres de l’humanitaire…) au détri­ment de toutes les entre­prises poli­tiques plus tra­di­tion­nelles ren­voyées, du même coup, à l’image d’entreprises « pas­séistes », « archaïques » quand ce n’est pas pure­ment et sim­ple­ment « rin­gardes ». Mise en forme « intel­lec­tuelle » de la dénon­cia­tion des hommes poli­tiques qu’autorise la maî­trise de l’instrument réputé mesu­rer leur dis­tance aux pré­oc­cu­pa­tions des « citoyens » en même temps qu’exploitation, rendue pos­sible par le pri­vi­lège du der­nier mot, de toutes les contes­ta­tions, exo­gènes ou endo­gènes, dont ces hommes font l’objet, la pro­mo­tion du thème abs­trait de « la crise de la repré­sen­ta­tion » par quelques jour­na­listes mul­ti­po­si­tion­nels de renom pour­rait bien n’être rien de plus que l’expression jour­na­lis­tique de la trans­for­ma­tion du rap­port de force qu’on vient d’évoquer.

Cet anta­go­nisme com­plice entre hommes poli­tiques et jour­na­listes défi­nit une struc­ture qui existe, pour ainsi dire, deux fois, bien que sous deux modes dis­tincts : une pre­mière fois, au titre des rela­tions qu’il spé­ci­fie, ce qui explique qu’on le ren­contre dans à peu près tous les « évé­ne­ments » de la vie publique où les obser­va­teurs croient déce­ler une mani­fes­ta­tion de la « crise de la repré­sen­ta­tion » ; et une deuxième fois au titre des caté­go­ries et des schèmes de per­cep­tion de ces « obser­va­teurs » ce qui explique main­te­nant que, pré­sent dans tous les évé­ne­ments qui mettent en jeu ce com­plexe sta­bi­lisé de rela­tions, il tend à réac­tua­li­ser indé­fi­ni­ment la vision des choses qu’il accré­dite. On peut donc en débus­quer empi­ri­que­ment la pré­sence et les effets aussi bien dans l’étude d’une réunion poli­tique telle que le congrès de Rennes du Parti socia­liste, d’une grève, d’une mani­fes­ta­tion voire de l’une quel­conque de ces causes défen­dues dans les jour­naux [16], que sous la plume de l’un ou l’autre de ces auteurs d’essais à pré­ten­tion géné­ra­li­sante évo­qués par É. Neveu [17]. Nous vivrions ainsi, à croire ces témoins, une crise de l’autorité par­ti­sane. Désespérément iden­tique « à droite » (avec naguère la contes­ta­tion des qua­dras) et « à gauche » (avec l’exacerbation des « ten­sions » entre « cou­rants » au parti socia­liste), ce phé­no­mène serait le résul­tat des riva­li­tés entre équipes et lea­ders de géné­ra­tions dif­fé­rentes induites par l’agenda que défi­nit l’échéance pré­si­den­tielle. Tout aussi « pré­oc­cu­pante », à leurs yeux, serait la mul­ti­pli­ca­tion des « demandes » sans réponse poli­tique en pro­ve­nance de « la société civile » : nous assis­te­rions désor­mais à une explo­sion de « causes » toutes plus justes et plus dignes d’intérêt les unes que les autres, dont le point commun serait de ne pas être prises en charge par les orga­ni­sa­tions dont c’est la raison d’être, orga­ni­sa­tions poli­tiques ou syn­di­cales entre autres.

Or, com­ment igno­rer, devant ces figures de rhé­to­rique, tout ce que leur vul­ga­ri­sa­tion doit à la construc­tion des rela­tions d’interdépendance qu’on vient d’évoquer ? Comment dis­so­cier le « constat » dans la presse d’une crise de l’autorité par­ti­sane, de l’usage de la presse dans les conflits de ten­dance et de cote­ries ? Les entre­prises par­ti­sanes visant à désta­bi­li­ser les hommes en place ne pren­draient sans doute pas cet aspect de luttes arbi­trées par la presse si la confi­gu­ra­tion des rela­tions entre pro­fes­sion­nels de la poli­tique et pro­fes­sion­nels de la presse n’encourageait de telles ten­ta­tives. Inversement, l’expression publique des désac­cords inter­par­ti­sans ne por­te­rait sans doute pas autant atteinte au crédit public « du parti » si elle n’exacerbait d’une façon toute par­ti­cu­lière les ten­sions internes et si elle ne contri­buait, en fai­sant exis­ter publi­que­ment les dis­sen­sions, à créer le sen­ti­ment col­lec­tif de dif­fé­rends insur­mon­tables. Pourquoi alors cher­cher plus loin les rai­sons de la convic­tion qui se fait jour parmi « les obser­va­teurs » du dis­cré­dit crois­sant dont seraient vic­times les partis ? On peut en dire autant de « la mul­ti­pli­ca­tion des causes » que nous serions censés avoir sous les yeux. On n’en est pas quitte, en effet, avec cette flo­rai­son, après avoir évoqué « l’émiettement du social » ou « le retour de la société civile ». Comment la mul­ti­pli­ca­tion et la diver­si­fi­ca­tion des « causes » serait-elle pos­sible sans la mul­ti­pli­ca­tion (on pense à la mor­pho­lo­gie de la pro­fes­sion de jour­na­liste) et sans le tra­vail des porte-parole en quête de causes ? Comment pour­rait-on assis­ter à une « explo­sion des demandes sociales » si la mul­ti­pli­ca­tion des res­sources offertes à la « publi­ca­tion » des causes (à tous les sens du terme) n’encourageait les gens en mesure de le faire, à en inven­ter, et si l’accroissement du nombre des porte-parole de métier sans cause ne pous­sait ceux-ci à se faire les porte-dra­peau de nou­velles croi­sades ?

On ne veut certes pas réduire l’explosion numé­rique des pro­tes­ta­tions et des mécon­ten­te­ments, répu­tés para­ly­ser le « sys­tème poli­tique » en le sur­char­geant, à la pos­si­bi­lité qui leur est offerte de s’exprimer. Mais pas plus qu’on ne croit pou­voir igno­rer tout ce que les causes qui réus­sissent doivent de pou­voir exis­ter à leur affi­nité préa­lable avec la vision du monde propre au monde des jour­na­listes pas plus ne croit-on pou­voir igno­rer ce que la pro­li­fé­ra­tion anar­chique des « demandes poli­tiques insa­tis­faites » doit à la pos­si­bi­lité qui leur est donnée, de se faire voir ou entendre c’est-à-dire de s’exposer dans les médias. Cette obser­va­tion n’interdit pour­tant pas de noter, même sur un échan­tillon limité d’auteurs attes­tant de la crise de la repré­sen­ta­tion dans les termes qu’on a men­tion­nés, quelques mani­fes­ta­tions, dans la rhé­to­rique comme dans l’argument, d’un point de vue très par­ti­cu­lier. Quoique notre accou­tu­mance à ce type de propos ne nous y rende pas sen­sible, il y a, par exemple, de la dénon­cia­tion à peine euphé­mi­sée dans l’observation d’un déclin de l’autorité par­ti­sane : l’impuissance des déten­teurs légi­times de l’autorité choque évi­dem­ment l’auteur de ce ver­dict, même s’il déguise son indi­gna­tion en appel au sur­saut.

Inversement, et même si nous ne sommes pas plus portés que pré­cé­dem­ment à y faire atten­tion, il y a de l’auto-célébration dis­si­mu­lée dans l’éloge de la société civile au nom de la nou­veauté. Mais le plus curieux reste que cette vision ne fait pas que mettre en scène en l’inversant sur le mode de la valo­ri­sa­tion de soi au détri­ment de l’autre, la pré­séance de fait de l’homme poli­tique par rap­port au jour­na­liste, carac­té­ris­tique de leurs rela­tions quo­ti­diennes. Elle témoigne aussi d’autre chose, pré­sent sous les dehors d’un mélange de modes­tie et d’assurance, de retrait et de hau­teur et qui n’est pas sans rap­pe­ler l’effet d’oracle dans l’exercice de l’autorité sacer­do­tale tel qu’on le ren­contre dans le propos de l’homme poli­tique d’appareil. Comment ces jour­na­listes peuvent-ils ainsi en venir à faire de la poli­tique d’une manière qui n’est pas très éloi­gnée de celle des hommes poli­tiques, malgré tout ce qui les dis­tingue ? Est-ce parce que ces hommes sont aussi d’anciens mili­tants ou parce qu’ils exercent comme déten­teurs de man­dats élec­to­raux des fonc­tions élec­tives ? Sans doute. Mais c’est aussi qu’en se ser­vant des son­dages qui font exis­ter, dans l’univers sym­bo­lique du débat public, des groupes qui s’opposent aux groupes au nom des­quels s’expriment les hommes poli­tiques, ils sont placés, à leur corps défen­dant en situa­tion de porte-parole, ce rôle imposé les condui­sant, à leur tour, à se poser en s’opposant aux hommes poli­tiques sans qu’ils cessent de défendre, et pour cause, la poli­tique comme tra­vail légi­timé et légi­ti­mant du porte-parole qui est le propre de l’homme poli­tique. Leur dis­cours sur la repré­sen­ta­tion en dit ainsi autant sinon plus sur ses auteurs et leurs enjeux que sur les défauts éven­tuels de la repré­sen­ta­tion. Cela suf­fi­rait pour l’abandonner à ses chi­mères si, parce qu’il est le pro­duit d’une situa­tion qu’il tend à per­pé­tuer, il ne parais­sait assuré d’un cer­tain avenir.

Un avatar conjonc­tu­rel du tra­vail de légi­ti­ma­tion de la jus­ti­fi­ca­tion élec­to­rale de la délé­ga­tion

Reste tou­te­fois un ultime pro­blème : com­ment ces essais d’herméneutique poli­tique, bien que non concer­tés, peuvent-ils se recou­per par­tiel­le­ment jusqu’à se ren­con­trer autour de la figure de la crise de la repré­sen­ta­tion ? Il ne faut pas négli­ger, de ce point de vue, l’indication que consti­tue la for­ma­tion de ces auteurs et notam­ment leur pas­sage par des Facultés de droit ou des Instituts d’Études Politiques. Il existe ainsi, en deçà même de l’implication dans la lutte pour la posi­tion de porte-parole dans la com­pé­ti­tion poli­tique légi­time, une autre raison majeure à cette conver­gence et qui tient aux sté­réo­types com­muns que ces hommes doivent à leurs appren­tis­sages passés. On ne peut pas igno­rer, sous cet aspect, les effets atta­chés à l’enseignement de « la théo­rie de la repré­sen­ta­tion » comme prin­cipe de jus­ti­fi­ca­tion offi­ciel du mode de sélec­tion des hommes poli­tiques, et plus géné­ra­le­ment comme raison d’être accep­tée et accep­table de l’organisation poli­tique qui est la nôtre. Cette « concep­tion » peut encore aujourd’hui faire l’objet d’enseignements sys­té­ma­tiques, par exemple à tra­vers l’enseignement sys­té­ma­tique des rai­sons répu­tées la jus­ti­fier. Elle sert plus sou­vent et plus sim­ple­ment de prin­cipe de des­crip­tion impli­cite de la vie poli­tique. Mais ce n’est, en tout cas, qu’à partir de sa consé­cra­tion et de son incul­ca­tion sco­laires, qu’elle devient prin­cipe de vision et de pré­vi­sion for­ma­teur de « l’oeil poli­tique », commun à une frac­tion crois­sante des pré­ten­dants aux fonc­tions poli­tiques. Cette obser­va­tion nous ren­voie, devant un phé­no­mène appa­rem­ment aussi sin­gu­lier et aussi conjonc­tu­rel que le constat d’une crise dans la repré­sen­ta­tion, à une tout autre chro­no­lo­gie que celle du pré­sent et de l’immédiat : à l’histoire longue de l’invention de la délé­ga­tion et à la ratio­na­li­sa­tion de celle-ci sous la figure de la « théo­rie » de la repré­sen­ta­tion ; à la rou­ti­ni­sa­tion de cette forme d’organisation sous les traits du rite élec­to­ral en lequel elle s’incarne, et sous la forme des schèmes lan­ga­giers qui servent à en parler ; à sa natu­ra­li­sa­tion comme prin­cipe de vision et de divi­sion sous l’effet et de son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion et sa trans­mis­sion. Cette obser­va­tion nous ren­voie, en d’autres termes, à l’histoire de la délé­ga­tion poli­tique, insé­pa­rable de l’avènement de l’opération élec­to­rale, mais aussi à l’histoire de la for­ma­li­sa­tion et de la consé­cra­tion sco­laires de cette alliance res­pon­sable de la for­ma­tion d’un nombre crois­sant de ceux qui seront appe­lés à se servir de l’élection et de ses jus­ti­fi­ca­tions. Seule fina­le­ment, cette double chro­nique d’un même pro­ces­sus met en situa­tion de pou­voir com­prendre non seule­ment les réa­li­tés aux­quelles tous ceux qui se posent en « repré­sen­tants » (qu’ils occupent ou non des fonc­tions offi­cielles de ce type) ont à faire face, mais éga­le­ment les « images » que ces der­niers engagent dans le tra­vail qu’ils accom­plissent, pour maî­tri­ser ces « réa­li­tés ».

Il fau­drait, en somme, pour exa­mi­ner comme devrait l’être cet ultime aspect de l’usage du motif de « la crise de la repré­sen­ta­tion » consub­stan­tiel à la défi­ni­tion de la réa­lité que cet usage contri­bue à réac­cré­di­ter, pou­voir s’attarder sur les ori­gines et le deve­nir de la délé­ga­tion et de sa légi­ti­ma­tion élec­to­rale. Rappeler qu’à l’époque révo­lu­tion­naire, la délé­ga­tion poli­tique change qua­si­ment de nature avec le gigan­tesque coup de force sym­bo­lique qui la fait appa­raître comme jus­ti­fiée, en inau­gu­rant les luttes pro­pre­ment sym­bo­liques pour la défi­ni­tion et l’imposition des prin­cipes (le peuple ou la Nation) au nom des­quels les titu­laires des posi­tions de délé­gués se recon­naissent en commun le droit d’occuper ces postes. La délé­ga­tion vient en ce sens au monde, dans le contexte de dis­cré­dit de l’Ancien Régime, comme une auto-pro­cla­ma­tion col­lec­tive qui s’autorise des jus­ti­fi­ca­tions qu’elle se donne. Mais il fau­drait s’attarder aussi sur la construc­tion du lien entre l’opération élec­to­rale et l’invention de l’idée de repré­sen­ta­tion, en place seule­ment avec l’avènement de la IIIè République. En la cir­cons­tance encore, ce sont les délé­gués qui mettent en forme la jus­ti­fi­ca­tion de l’autorité qu’ils se recon­naissent, mais ils s’abritent main­te­nant der­rière le sens qu’ils imputent et qu’ils veulent voir reconnu à l’opération élec­to­rale : l’affirmation d’une rela­tion entre l’électeur et son man­da­taire sup­po­sée trans­for­mer ce der­nier en « repré­sen­tant » du pre­mier. Cette affir­ma­tion inté­res­sée qui prend corps à l’occasion de la mise en forme intel­lec­tuelle du sens de l’élection en rela­tion avec les luttes pour la bonne repré­sen­ta­tion élec­to­rale, notam­ment à la faveur de l’intervention des légistes de la République, répète ainsi, à un degré supé­rieur, l’autoproclamation igno­rée comme telle, accom­plie trois quart de siècle plut tôt. Et la trans­fi­gu­ra­tion de la délé­ga­tion en repré­sen­ta­tion permet, au bout du compte, de faire passer l’organisation col­lec­tive de l’État dans laquelle les man­dants ne s’expriment que par la voix de leurs repré­sen­tants, pour l’incarnation supé­rieure de la démo­cra­tie. On com­prend, à l’évocation de cette his­toire ense­ve­lie sous les condi­tions de son accom­plis­se­ment que le sens pro­gres­si­ve­ment donné à l’élection d’instrument de repré­sen­ta­tion et qui devient son sens offi­ciel, reste exposé à la menace de voir réap­pa­raître ce qui est la vérité pro­saïque de l’élection, son fonc­tion­ne­ment comme pure et simple tech­nique de rati­fi­ca­tion ou encore, car cela revient au même, que « la repré­sen­ta­tion » ne puisse se per­pé­tuer comme illu­sion poli­tique bien fondée qu’au prix de la réaf­fir­ma­tion de son sens offi­ciel, c’est-à-dire du sens auquel croient et doivent faire croire ceux qui s’en servent.

C’est pour­quoi, et ceci est impor­tant pour notre propos, la construc­tion sociale de la délé­ga­tion poli­tique sous l’espèce de la repré­sen­ta­tion élec­to­rale puis sa consé­cra­tion comme prin­cipe de fonc­tion­ne­ment de l’État par­le­men­taire, ne peut se passer en pra­tique de ce qui la jus­ti­fie, soit aujourd’hui encore de la réat­tes­ta­tion du prin­cipe repré­sen­ta­tif dont elle est répu­tée tirer son auto­rité. Mais comme l’opération élec­to­rale n’a pas été ini­tia­le­ment inven­tée pour per­mettre « la repré­sen­ta­tion des citoyens », comme elle ne peut être contrô­lée au point de rendre par avance cer­tain qu’elle accré­di­tera pour tous ceux qu’il convient d’intéresser à son inter­pré­ta­tion, sa fonc­tion offi­cielle, elle ne joue son rôle d’épreuve de jus­ti­fi­ca­tion de ses rai­sons d’être que moyen­nant un tra­vail sym­bo­lique spé­ci­fique qui la mette à l’abri des contes­ta­tions qui pren­draient appui sur les prin­cipes répu­tés la jus­ti­fier. On aura reconnu l’engagement col­lec­tif des « repré­sen­tants » poli­tiques obser­vable à l’issue de chaque élec­tion, pour, quels que soient les enjeux en matière de postes qui les oppose entre eux, faire dire au résul­tat élec­to­ral ce qu’il signi­fie. Ou bien la dis­cus­sion, sous cou­vert de neu­tra­lité scien­ti­fique, des résul­tats élec­to­raux dans les formes dans les­quelles ceux-ci demandent à être pré­sen­tés, par les experts en tous genres, ceci pour ne rien dire de tous les savants débats autour de l’élection attes­tant de son essence démo­cra­tique. Un aspect méconnu et pour­tant essen­tiel de la légi­ti­mité et de la lon­gé­vité sociales du vote est, en somme, au terme du long procès his­to­rique d’institutionnalisation de cette tech­no­lo­gie légi­ti­ma­trice de la délé­ga­tion, que l’usage de cette pro­cé­dure conduit à faire régu­liè­re­ment plé­bis­ci­ter le sens que ceux qui s’en servent, ont inté­rêt à lui voir reconnu. Tout se passe, de ce point de vue, comme il se doit, tant que l’usage de l’opération élec­to­rale appelle les can­di­dats et les vain­queurs des joutes élec­to­rales à s’acquitter de ce tra­vail sym­bo­lique comme par sur­croît ; tout devient un tan­ti­net plus pro­blé­ma­tique lorsque leurs auxi­liaires obli­gés dans ce tra­vail prennent de l’autonomie (comme c’est le cas dans la situa­tion qui nous occupe) quoique rien de très grave ne soit en cause, puisque, sous l’effet de leur for­ma­tion pré­ci­sé­ment, ces auxi­liaires res­tent pétris des façons de voir requises.

On com­prend, au terme de cet effort som­maire d’archéologie, que la dis­cus­sion poli­tique autour de « la crise de la repré­sen­ta­tion » par­ti­cipe du tra­vail de légi­ti­ma­tion indis­pen­sable à la réac­cré­di­ta­tion régu­lière de l’opération élec­to­rale et de son sens, ce tra­vail n’étant pas expli­cité et pensé en tant que tel notam­ment parce qu’il tire une part essen­tielle de son effi­ca­cité de n’être dévolu à qui­conque en par­ti­cu­lier. On s’explique sur­tout le prin­ci­pal para­doxe atta­ché aux usages actuels du thème de la crise de la repré­sen­ta­tion, soit que l’existence de cette crise soit déniée, soit que son impor­tance soit majo­rée : sous l’apparence de la cri­tique, et par­fois même de la cri­tique intel­lec­tuel­le­ment la plus sub­ver­sive, l’entreprise de conser­va­tion n’est jamais très loin. Quelle cri­tique, en effet, pour­rait sem­bler plus radi­cale que celle selon laquelle « la repré­sen­ta­tion » telle que nous la connais­sons, n’est pas une bonne repré­sen­ta­tion des points de vue, des façons de voir et fina­le­ment de la diver­sité des sen­si­bi­li­tés des citoyens ? Mais dire que cette repré­sen­ta­tion n’est pas la bonne repré­sen­ta­tion ne veut pas dire qu’elle ne peut pas l’être. On mesure l’ambiguïté de l’argument, et par là son enfer­me­ment dans le tra­vail de légi­ti­ma­tion lorsqu’il ne s’agit que de réac­ti­ver la jus­ti­fi­ca­tion élec­to­rale de la délé­ga­tion poli­tique au prix d’ajustements mineurs : regrou­per les élec­tions… pour ne pas lasser l’électeur ( !) ou intro­duire le soup­çon de « pro­por­tion­nelle » qui per­met­trait, le débat n’est pas neuf, de ne lais­ser aucun « grand cou­rant d’opinion » en dehors du Parlement. On s’explique éga­le­ment que cette humeur cri­tique vis-à-vis de notre orga­ni­sa­tion poli­tique se résolve ulti­me­ment, au moins sous la plume des jour­na­listes les plus inté­grés au monde poli­tique, en défense et illus­tra­tion du métier poli­tique… pourvu que ceux qui l’exercent, sachent se mettre à la page, c’est-à-dire se faire les modestes arti­sans de la réforme intel­lec­tuelle et morale de la poli­tique que prêchent désor­mais les jour­na­listes [18]. I1 n’y a peut-être rien d’étonnant fina­le­ment à ce que, sous l’emprise d’une socia­li­sa­tion qui a accou­tumé les hommes poli­tiques à penser la délé­ga­tion dont ils sont béné­fi­ciaires sous la figure de la repré­sen­ta­tion et dans une conjonc­ture où, sous l’effet du déve­lop­pe­ment d’une nou­velle forme de divi­sion du tra­vail poli­tique qui conduit les jour­na­listes, sous l’empire de l’autorité que leur donnent les son­dages, à se croire les repré­sen­tants auto­ri­sés de « l’opinion publique », ces mêmes hommes poli­tiques soient convain­cus, devant les dif­fi­cul­tés élec­to­rales qu’ils ren­contrent, du bien fondé de la leçon que leur admi­nistrent les jour­na­listes.

On aime­rait avoir sug­géré que com­prendre « la crise de la repré­sen­ta­tion » sup­pose de prendre au sérieux la soli­dité de la repré­sen­ta­tion soit d’un côté la soli­dité de la délé­ga­tion comme ins­ti­tu­tion, et de l’autre le résul­tat prag­ma­tique de son fonc­tion­ne­ment qui est de réser­ver la pos­si­bi­lité de prendre part au débat public aux seuls porte-parole, c’est-à-dire à ceux qui doivent à l’histoire de la repré­sen­ta­tion d’avoir un titre à se faire passer pour tel. On nous accor­dera peut-être de ce point de vue, l’intérêt qu’il y a à remettre le pro­blème sur ses pieds, en obser­vant d’abord les posi­tions à partir des­quelles cette crise sup­po­sée est sen­sible et donc les gens qui s’en font les porte parole, pour se convaincre que cette crise n’est peut-être pas beau­coup plus que la crainte publi­que­ment expri­mée par ceux qui sont offi­ciel­le­ment en charge de l’expression poli­tique que celle-ci leur échappe. Car le pro­blème aujourd’hui posé par « la crise de la repré­sen­ta­tion » pour­rait bien être, au total, moins celui de cette crise en tant que telle que celui de la coexis­tence entre le sen­ti­ment publi­que­ment exprimé de celle-ci et un fonc­tion­ne­ment rou­ti­nier de la délé­ga­tion poli­tique qui ne semble pas, à vue d’oeil, connaître plus de déboires qu’il n’en connût par le passé.

On ne pré­tend certes pas nier, par là, la super­po­si­tion de crises de confiance hété­ro­gènes dont jour­na­listes et hommes poli­tiques se font l’écho : crise de confiance dans les pers­pec­tives d’avenir de gens confron­tés à des trans­for­ma­tions qui condamnent leur façon passée de vivre, ce déses­poir exis­ten­tiel s’exprimant notam­ment dans des votes en faveur du Front natio­nal ; crise de confiance dans la classe poli­tique, liée à ce que, sous l’effet des trans­for­ma­tions du jour­na­lisme, les enjeux stric­te­ment pro­fes­sion­nels des hommes poli­tiques deviennent plus immé­dia­te­ment visibles, en contra­dic­tion avec les attentes d’honnêteté et de mora­lité inhé­rentes au prin­cipe de délé­ga­tion ; crise de confiance vis-à-vis des hommes au pou­voir, isolés dans leur tour d’ivoire et pré­su­més res­pon­sables d’avoir orga­nisé, en don­nant leur appui à la pensée ges­tion­naire en laquelle se recon­naît aujourd’hui le patro­nat et la noblesse d’État, le dur­cis­se­ment des condi­tions d’existence quo­ti­dienne. Mais on ne veut pas oublier ce que la per­cep­tion et la mise en scène dans le débat public de ces phé­no­mènes doit à l’usage ins­ti­tué des « ins­tru­ments de mesure » de « l’écart » entre les « pré­oc­cu­pa­tions » des élec­teurs et les « concep­tions » des hommes poli­tiques, c’est-à-dire à l’intervention des mul­tiples entre­prises inté­res­sées à l’utilisation de leurs résul­tats. Cette omni­pré­sence des son­dages pour­rait même appa­raître la prin­ci­pale dif­fé­rence par rap­port à d’autres époques d’invocation de telle ou telle forme de crise dans la repré­sen­ta­tion, si l’attention au plus immé­dia­te­ment visible ne dis­si­mu­lait, ici comme tou­jours, des trans­for­ma­tions autre­ment essen­tielles : la construc­tion, sous l’effet de la consé­cra­tion sociale et sco­laire de l’opération élec­to­rale, des pro­ces­sus qui tendent à ne consa­crer comme « repré­sen­tants » que des pro­sé­lytes conver­tis à cette façon de faire et à cette façon de voir, entre autres. On trou­vait ainsi un début de confir­ma­tion de ces indi­ca­tions dans l’analyse des résul­tats élec­to­raux contem­po­rains de ces réflexions. Les élec­tions régio­nales et can­to­nales des 22 et 29 mars 1992 (ceci serait vrai a for­tiori du réfé­ren­dum sur le traité de Maastricht ou des élec­tions légis­la­tives de 1993) témoi­gnaient, dans leur logique propre, et de cette soli­dité ins­ti­tu­tion­na­li­sée des méca­nismes de délé­ga­tion poli­tique, et de ces formes d’humeur super­po­sées, qu’on vient d’évoquer. Comme le mon­traient les taux de par­ti­ci­pa­tion démen­tant les pro­nos­tics alar­mistes des ins­ti­tuts de son­dage, elles attes­taient de l’enracinement d’un sens de l’usage du vote en dépit de l’absence de confiance en la classe poli­tique. Comme le sug­gé­rait l’éparpillement des voix entre les forces poli­tiques repré­sen­tées dans la com­pé­ti­tion et le rejet du parti socia­liste, elles reflé­taient l’inquiétude vis-à-vis de l’avenir à tra­vers la sanc­tion infli­gée aux gou­ver­nants pré­su­més res­pon­sables de l’accroissement des dif­fi­cul­tés de beau­coup.

Mais ces obser­va­tions conviaient sur­tout à un retour cri­tique sur « la crise de la repré­sen­ta­tion ». Parler en ces termes, n’était-ce pas se trans­for­mer en intel­lec­tuels d’État, plus enclins à lais­ser l’État s’exprimer et s’organiser dans nos tra­vaux qu’à com­prendre les res­sources, les usages et fina­le­ment la force de ce der­nier ? N’était-ce pas, du même coup, renouer avec le fan­tasme du légiste, dont un peu d’histoire rap­pelle qu’il n’a pas le mérite de la nou­veauté : avec l’utopie d’une démo­cra­tie comme construc­tion de papier où se laisse voir l’irrépressible méfiance devant toute inter­ven­tion incon­trô­lée du « peuple » ? N’était-ce pas, en somme, se conten­ter de l’une de ces entre­prises de moder­ni­sa­tion conser­va­trice (en l’espèce du droit) qui passent aujourd’hui pour la fin mot du tra­vail intel­lec­tuel ? La démo­cra­tie est, au meilleur sens du terme, trop inté­res­sante pour pou­voir être aban­don­née à ceux qui, en pré­ten­dant l’organiser et la cana­li­ser, tendent tou­jours plus ou moins à s’en réser­ver l’usage.

Bernard Lacroix


[1] Un pre­mière ver­sion de ce texte a été pré­sen­tée au col­loque « La démo­cra­tie conti­nue » orga­nisé à Montpellier les 2 et 3 avril 1992 dont les actes sont en cours de publi­ca­tion.

[2] . On a fait figu­rer en guise de pré­am­bule la cou­ver­ture et un article du jour­nal « Libération » du 16 mars 1992 pour rap­pe­ler au lec­teur une thé­ma­tique qu’il aura pro­ba­ble­ment oubliée lorsqu’il par­courra ces lignes et qu’il ris­que­rait, de ce fait, d’imputer à l’imagination mal­veillante du socio­logue. Cette cou­ver­ture et cet article emprun­tés au dos­sier de presse qu’on a ras­sem­blé pour la pré­pa­ra­tion de la pré­sente com­mu­ni­ca­tion sont exem­plaires de posi­tions lar­ge­ment repro­duites, à l’époque, dans la plu­part des grands organes de presse.

[3] . Boltanski (L.), Les cadres. La for­ma­tion d’un groupe social, Paris, Les Éditions de Minuit, 1982, p. 53.

[4] . Redor (M. J.), De l’État légal à l’État de droit : I’évolution des concep­tions de la doc­trine publi­ciste fran­çaise (1879-1914), Paris, Economica, 1991.

[5] . Kantorowicz (E.), « Kingship under the impact of scien­ti­fic juris­pru­dence », in Clagett (M.), Post (G.) and Reynolds (R.), dir., Twelfth cen­tury Europe and the for­ma­tion of modern society, Madison, The uni­ver­sity of Wisconsin Press, 1961.

[6] . Bourdieu (P.), La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éditions de Minuit, 1989, p.553.

[7] . Hanley (S.), Le lit de jus­tice des rois de France, Paris, Aubier, 1991.

[8] . Comme le fait P. Favre dans son ouvrage Naissances de la science poli­tique en France. 1870-1914, Paris, Fayard, 1989, p.92.

[9] . Lacroix (B.), « Ordre poli­tique et ordre social : objec­ti­visme, objec­ti­va­tion et ana­lyse poli­tique », in Grawitz (M.), Leca (J.) , dir., Traité de science poli­tique, Paris, PUF, 1985, tome 1, p. 469-565.

[10] . Lacroix (B.), « Conclusion » in d’Arcy (F.), dir., La repré­sen­ta­tion, Paris, Economica, 1985, p.177.

[11] . Durkheim (E.), Les règles de la méthode socio­lo­gique, Paris, PUF, 1963, p.89.

[12] . Neveu (E.), « La dyna­mique des médias dans la construc­tion de la crise de la repré­sen­ta­tion », L’Aquarium, Automne 1992, n° 10, p.5-23.

[13] . Politiques, 2, prin­temps 1992 « L’utopie en panne : l’engagement ».

[14] . Festinger (L.), Riecken (H.), Schachter (S.), When pro­phecy fails. An account of a modern group that pre­dic­ted the des­truc­tion of the world, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1956 [tra­duc­tion fran­çaise sous le titre L’échec d’une pro­phé­tie. Psychologie sociale d’un groupe de fidèles qui pré­di­saient la fin du monde, Paris, PUF, 1993].

[15] . On a tenté d’en recen­ser quelques-unes dans Lacroix (B.), « A quoi servent les son­dages ? », Revue de science admi­nis­tra­tive de la Méditerranée occidentale,22-23, 2è/​3è tri­mestre, 1988, p.123-146. L’ouvrage le plus impor­tant sur la ques­tion reste tou­te­fois celui de P. Champagne [Faire l’opinion : le nou­veau jeu poli­tique, Paris, Éditions de Minuit, 1990] auquel on ajou­tera, pour les pro­blèmes évo­qués ici, l’article pré­cité d’É. Neveu.

[16] . Collowald (A.), Gaïti (B.), « Des causes qui parlent », Politix,16, 4è tri­mestre 1991, p.7-22. Faute tou­te­fois de dis­so­cier net­te­ment le rap­port du porte-parole d’une cause à la presse (quelque soit la mul­ti­pli­cité de ses dimen­sions) et le rap­port de l’analyste des mécon­ten­te­ments à leur expres­sion dans la presse, les auteurs de cette sti­mu­lante enquête cèdent mal­heu­reu­se­ment, pour partie, à la pro­pen­sion actuelle à croire que le tra­vail scien­ti­fique doit conduire l’observateur à voir les phé­no­mènes dans les termes mêmes où les voit l’acteur : c’est le cas en par­ti­cu­lier lorsqu’elles élar­gissent leur propos de l’examen d’une mani­fes­ta­tion spé­ci­fique à l’étude de la mise en scène publique de « la crise de la repré­sen­ta­tion » (p.15-22). C’est pré­ci­se­ment sur cet oubli de la posi­tion de l’observateur et ses effets sur le regard intel­lec­tuel, ou plus pré­ci­sé­ment encore sur le réa­lisme de pre­mier degré qu’engendre cet oubli parce qu’il conduit imman­qua­ble­ment à accor­der aux phé­no­mènes poli­tiques et (ou) à leurs images dans la presse la même pré­sence et la même réa­lité que leur accordent leurs porte-parole, qu’on a sou­haité atti­rer l’attention dans la pré­sente inter­ven­tion.

[17] . July (S.), Le salon des artistes, Paris, Grasset, 1989 ; Duhamel (A.), Les habits neufs de la poli­tique, Paris, Flammarion, 1989 ; de Virieu (F. H.), La média­cra­tie, Paris, Flammarion, 1990.

[18] . On pourra se repor­ter, parmi beau­coup d’autres varia­tions du même style, à l’urgence des quatre moder­ni­sa­tions de la vie poli­tique, telle que l’évoque A. Duhamel dans son ouvrage pré­cité Les habits neufs de la poli­tique.

Source : Fondation Copernic 

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