Faut-il liquider la gauche pour la sauver ?

Par Mis en ligne le 14 novembre 2010

Le désar­roi des domi­nants abou­tit pré­sen­te­ment à une grave crise de légi­ti­mité non seule­ment des gou­ver­ne­ments en place mais aussi plus lar­ge­ment, du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » que l’on connaît sous le nom de néo­li­bé­ra­lisme. Face à cette dérive, les réac­tions sont mul­tiples. La montée de l’ultra-droite est l’une des plus connues, dans ce mélange de mili­ta­risme et de popu­lisme qui débouche, à des degrés divers, sur la répres­sion et la guerre. Mais le phé­no­mène touche des couches intel­lec­tuelles et poli­tiques beau­coup plus larges. Les grandes forces poli­tiques, qui ont marqué le pay­sage depuis 50-60 ans, sont toutes affec­tées.

Désarticulation de la droite

Ainsi, la droite « tra­di­tion­nelle » ne par­vient plus à se pré­sen­ter comme un projet « moderne ». Elle est coin­cée entre ses thèmes de pré­di­lec­tion comme la défense des « valeurs » hié­rar­chiques et auto­ri­taires et la demande de ses propres bases sociales pour reve­nir un demi-siècle en arrière lorsque les domi­nés devaient comp­ter sur leur « com­pas­sion ». Cette droite dans le pay­sage cana­dien est repré­sen­tée par le Parti conser­va­teur. Le « centre», sorte d’amalgame fra­gile entre la droite et cer­taines fac­tions moder­nistes (le Parti libé­ral au Canada, les Démocrates aux États-Unis), est tota­le­ment bous­culé. La base popu­laire demande l’arrêt du « grand projet » de liqui­da­tion de l’État-providence. Mais sa hié­rar­chie très proche des domi­nants ne veut pas cela évi­dem­ment.

Voyoucraties

C’est ce désar­roi qui explique l’essor de ce qu’on peut appe­ler la « voyou­cra­tie ». Celle-ci prend diverses allures. Il y a les voyous « clow­nesques » comme l’ADQ (ou Sarah Pallin et Sarkozy), et dont la carac­té­ris­tique est de dire n’importe quoi d’une manière qui fait honte à l’intelligence mais qui fait appel aux mêmes registres que ceux qui avaient été employés par l’ultra droite dans les années 1920-30. Il y a les voyous « sérieux » qui misent énor­mé­ment sur la « guerre sans fin » pour faire accep­ter aux domi­nés la « néces­sité » d’en finir avec les poli­tiques key­né­siennes anté­rieures, comme Stephen Harper (Obama éga­le­ment).

Voleurs en cra­vates ou autre­ment

Il y a aussi les voyous tout sim­ple­ment « voleurs » qui s’en mettent pleins les poches en pen­sant que de toutes façons, le déluge s’en vient : on pour­rait mettre dans cela Jean Charest, par exemple (Berlusconi serait l’équivalent). Sous toutes ces variantes, ces voyou­cra­ties sont prêtes à tout pour mas­quer leur inep­tie. Au-delà des per­son­na­li­tés, elles ne sont pas capables de pro­duire un dis­cours cohé­rent.

De moins en moins d’hégémonie et de plus en plus de coer­ci­tion

Ces voyou­cra­ties sont encore moins aptes à gou­ver­ner comme les domi­nants tra­di­tion­nels qui, lorsqu’ils ont l’ascendant, gou­vernent en mélan­geant habi­le­ment la coer­ci­tion et l’hégémonie. Les voyou­cra­ties sont dénu­dées et pour cela, elles deviennent dan­ge­reuses. La vio­lence éta­tique est la manière prin­ci­pale de domi­ner dans un contexte où il n’y a plus de com­pro­mis à offrir aux domi­nés. Chaque jour qui passe nous rap­proche de frac­tures encore plus impor­tantes, de dérives, de manœuvres diverses des­ti­nées à ter­ro­ri­ser, contrô­ler, punir.

Les domi­nés sous le choc

L’assaut est sys­té­ma­tique, ce qui désta­bi­lise pro­fon­dé­ment les domi­nés qui res­tent atta­chés, et pour cause, aux grands acquis arra­chés aux len­de­mains de la grande crise et du fas­cisme. Tout cela est bien connu : des­truc­tion pro­gram­mée du sys­tème de conven­tions col­lec­tives via la mar­gi­na­li­sa­tion des syn­di­cats et l’atomisation du monde du tra­vail, déman­tè­le­ment des sys­tèmes de cou­ver­ture quasi uni­ver­sels dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’assistance sociale, élar­gis­se­ment des légis­la­tions répres­sives et liber­ti­cides, etc. Les moyens de défense tra­di­tion­nels, que sont les syn­di­cats et les partis de centre-gauche sont désem­pa­rés et de plus en plus forcés à gérer leur propre déclin.

Dilemmes

Pendant plus d’un demi-siècle dans les pays capi­ta­listes, la social-démo­cra­tie a lutté pour le « grand com­pro­mis ». Elle par­fois échoué, elle a aussi gagné, encore là, sous diverses formes. Au Québec, la social-démo­cra­tie avait pris la forme d’une fusion instable entre le natio­na­lisme et cer­tains objec­tifs de réforme sociale regrou­pée autour du PQ. Aujourd’hui, cette social-démo­cra­tie tra­di­tion­nelle, ici mais éga­le­ment ailleurs, se retrouve le dos au mur. L’assaut des domi­nants est trop agres­sif et exclut une ges­tion par com­pro­mis. Les forces poli­tiques de sen­si­bi­lité social-démo­crate peuvent alors tenter de gérer » le néo­li­bé­ra­lisme, essayer de l’«humaniser » : c’est le cœur de la pro­po­si­tion des tenants de la dite « troi­sième voie » (mise de l’avant à l’origine par Tony Blair).

Virages

En gros, la « troi­sième voie » part du fait que le néo­li­bé­ra­lisme a triom­phé et qu’il se sert à rien de s’«accrocher » à l’État-providence. Il faut alors liqui­der l’héritage social-démo­crate, à la fois par un dis­cours rési­gné («on ne peut rien faire»), à la fois par des pro­po­si­tions qui se veulent nou­velles («il faut « libé­rer » l’initiative privée et « dimi­nuer » l’État et la bureau­cra­tie»). Parallèlement, la troi­sième voie pro­pose de se posi­tion­ner der­rière une nou­velle offen­sive impé­ria­liste, orches­trée par les États-Unis, contre les peuples du monde, tout en don­nant à cette offen­sive un carac­tère « éman­ci­pa­teur » (on enva­hit l’Afghanistan « pour libé­rer les femmes»). À terme, quelques sec­teurs pri­vi­lé­giés de cette social-démo­cra­tie et de grands mou­ve­ments sociaux espèrent ainsi « sauver les meubles » tout en assu­rant leur par­ti­ci­pa­tion au pou­voir et aux pri­vi­lèges qui vont avec.

La guerre des idées

Il n’est cepen­dant pas facile de convaincre des couches popu­laires que l’État-providence est le grand ennemi à abattre, qu’il est pré­fé­rable de déman­te­ler la sécu­rité sociale, l’accès à l’éducation et à la santé, et qu’il faut plutôt accep­ter la mili­ta­ri­sa­tion, la répres­sion, le sau­ve­tage des banques. La bataille des idées, nous l’avons évoqué aupa­ra­vant, est alors une bataille pour faire peur, pour ter­ro­ri­ser les gens et les forcer à accep­ter l’inacceptable. Mais cette bataille des idées est plus com­plexe. Il faut miner la capa­cité des domi­nés de résis­ter, et même de penser la résis­tance. « Il ne sert à rien de résis­ter», comme disaient les Nazis au moment de leur ascen­dance. À cela on ajoute : « on n’a pas raison de se révol­ter ».

L’approche pal­lia­tive

C’est ce dis­cours, sous des formes moder­ni­sées, qui est servi aujourd’hui. La social-démo­cra­tie tra­di­tion­nelle, désar­çon­née, intègre ce dis­cours. Elle offre, au mieux, une approche pal­lia­tive : on ne doit pas déman­te­ler « tota­le­ment » la sécu­rité sociale. On ne peut pas répri­mer de manière « extré­miste » la dis­si­dence. Il faut « dis­ci­pli­ner » et non « mas­sa­crer » les Afghans ou les Palestiniens, etc. Les syn­di­cats doivent accep­ter de ne plus pou­voir impo­ser des « stan­dards de base ».

« Moderniser » l’État-providence ?

Au Québec et ailleurs dans les pays du G8, une petite armée d’intellectuels est à l’œuvre pour « arti­cu­ler » ce dis­cours. Ce sont eux, bien sûr, qui mono­po­lisent l’univers média­tique. Certains font leur tra­vail comme les mer­ce­naires qu’ils sont, pour Québécor, Power Corporation, l’Institut éco­no­mique de Montréal, etc. Certains le font parce qu’ils sont convain­cus qu’il faut effec­ti­ve­ment « moder­ni­ser » la social-démo­cra­tie, la déta­cher d’un État-pro­vi­dence qui serait selon eux « dépassé ». C’est un peu ce tra­vail que l’on constate au sein de et autour du PQ. Certes, ce parti a tou­jours été ambigu sur la social-démo­cra­tie. Il a tou­jours refusé ce que René Lévesque qua­li­fiait dédai­gneu­se­ment d’«étiquette » de gauche.

Le rêve de Pauline Marois

Après l’épisode réfor­miste de 1976-1980, le PQ a dérivé vers la « bonne ges­tion » ce qui impli­quait notam­ment de remettre les syn­di­cats à « leur place » (com­pres­sions du sec­teur public en 1982 et en 1995), quitte à donner à leurs diri­geants l’illusion qu’ils devaient éga­le­ment deve­nir « res­pon­sables » et « ges­tion­naires » (avec le Fonds de soli­da­rité de la FTQ notam­ment). Aujourd’hui, Pauline Marois et les autres pro­posent de chan­ger la donne en « libé­rant » l’initiative privée et en s’ajustant aux prin­cipes du « libre-marché » et du « libre-échange » qui nous ont conduits à la plus grave crise depuis 1929. En fin de compte, le calcul du PQ (comme celui de bien d’autres) est plutôt brutal. Il faut stop­per la montée de l’ultra-droite en deve­nant nous-mêmes de droite, mais de façon « modé­rée ».

Sorties de crise ?

Qui sait si ce projet peut avan­cer ? Certes, l’électorat est lassé de la voyou­cra­tie et cherche « ailleurs ». Le popu­lisme et le men­songe ont le vent dans les voiles, un peu (mais pas tota­le­ment) comme l’avaient à l’époque Mussolini et Hitler. Les domi­nants res­tent un peu crain­tifs face à des pro­jets qui jouent avec le feu. Au bout de la ligne cepen­dant, la bour­geoi­sie en Allemagne ou en France, avait fini par capi­tu­ler en esti­mant que des deux « périls», la droite extrême était un moindre mal face à la pos­si­bi­lité d’une remon­tée de la gauche. Mais aujourd’hui, on n’en est pas (encore) là. Reste alors dans une stra­té­gie éprou­vée depuis 50 ans, le jeu de l’«alternance ». Après un gou­ver­ne­ment de centre-droit, on aura un gou­ver­ne­ment de « centre-gauche ». Si ce « centre-gauche » est prêt à res­pec­ter les « règles du jeu » (sauver et main­te­nir le sys­tème), c’est une sortie de crise qui peut être contem­plée.

Auto-liqui­da­tion

Le pro­blème, cepen­dant, est que les domi­nants demandent au centre-gauche de gérer le néo­li­bé­ra­lisme, et non le grand com­pro­mis key­né­sien. C’est à cela que les domi­nants convient le PQ, notam­ment. On com­prend dès lors les tiraille­ments internes, pré­sen­tés déri­soi­re­ment par les médias-mer­ce­naires comme les « éter­nelles chi­canes » au sein du PQ. « Finissez-en avec cela » leur crie-t-on. Le retour au « ber­cail » des François Legault et Joseph Facal est la seule manière de reve­nir au pou­voir. Il faut briser les liens avec les syn­di­cats. Si le centre-gauche ne peut aller vers la droite, la droite pren­dra son envol encore plus rapi­de­ment. L’auto-liquidation de la pensée social-démo­crate tra­di­tion­nelle est une « néces­sité ».

Résistances

Dans notre uni­vers chao­tique et mena­çant, une partie impor­tante de la popu­la­tion achète ce dis­cours. Qu’est-ce qu’on entend d’autres dans les médias, y com­pris dans Le Devoir et à Radio-Canada, de toutes façons ?!? Mais la réa­lité n’est pas si simple. Les gens ne sont pas tota­le­ment dupes. Ainsi, malgré les appels des voyous et des clowns, on n’est pas prêt à détruire l’environnement pour quelques dol­lars qui iront aux mono­poles éner­gé­tiques. Lassée des défaillances du sys­tème public, la popu­la­tion conti­nue de défendre l’assurance-santé, l’accès à l’éducation supé­rieure, les CPE. Les illu­mi­nés du Réseau « Liberté » ont beau faire beau­coup de bruit, les faits res­tent têtus.

Renouveler

Aussi dans ce contexte, on peut espé­rer que le « renou­vel­le­ment » de la social-démo­cra­tie, invo­quée par un groupes d’intellectuels (1) pour­rait vou­loir dire autre chose que de pro­cé­der à l’auto-liquidation. Condition indis­pen­sable et de départ, le renou­vel­le­ment en ques­tion doit se tra­duire par une rup­ture avec le PQ et aider à ren­for­cer l’initiative de conver­gence en cours autour de Québec Solidaire. Faut-il rap­pe­ler que le grand projet de l’émancipation humaine, dans la tra­di­tion social-démo­crate et socia­liste, aspire à une société juste, démo­cra­tique, auto­nome ? Faut-il rap­pe­ler que l’émancipation est construite par les couches popu­laires elles-mêmes, et non « octroyée » par un « sau­veur suprême » ? Par ailleurs, est-il néces­saire d’insister sur le fait que cette éman­ci­pa­tion est anti­no­mique avec le pou­voir des domi­nants et que, sans être dog­ma­tique, il y a entre le capi­ta­lisme et la liberté humaine un fossé infran­chis­sable ? Certes, on ne décré­tera pas la mort du capi­ta­lisme demain matin. En atten­dant, il faut se défendre et impo­ser aux domi­nants, au moins, un autre « grand com­pro­mis ». Si on se base sur l’expérience du passé, il n’y a pas 36 000 moyens pour y arri­ver. Il n’y a pas d’alternative à un prin­cipe aussi vieux que le monde et éga­le­ment ter­ri­ble­ment effi­cace : la lutte.

(1) Benoît Lévesque et al, Chantier pour une nou­velle social-démo­cra­tie. http://​www​.oikos​blogue​.coop/​?​p=332.

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