Wikiliquidation de l’Empire ?

Fascisme social globalisé : Repenser la nature des pouvoirs et la résistance

Par Mis en ligne le 21 décembre 2010
La divul­ga­tion de cen­taines de mil­liers de docu­ments confi­den­tiels, diplo­ma­tiques et mili­taires par Wikileaks ajoute une nou­velle dimen­sion à l’approfondissement contra­dic­toire de la glo­ba­li­sa­tion : la révé­la­tion, sur une courte période, non seule­ment de la docu­men­ta­tion dont l’existence était connue, mais dont l’accès public avait été long­temps refusé par ceux qui la déte­naient, mais aussi de celle dont per­sonne n’imaginait l’existence. Ceci dra­ma­tise les effets de la révo­lu­tion des tech­no­lo­gies de l’information et oblige à recon­si­dé­rer la nature des pleins pou­voirs glo­baux qui nous (dé)gouvernent et les résis­tances qui peuvent les défier.

La mise en ques­tion doit être si pro­fonde qu’elle doit inclure Wikileaks lui-même : tout n’est pas si trans­pa­rent dans cette orgie de trans­pa­rence que nous offre le por­tail. La révé­la­tion est impres­sion­nante tant par sa tech­no­lo­gie que par son contenu. Par exemple, nous pou­vons entendre avec hor­reur ce dia­logue : « Good shoo­ting. Thank you » (« Bon tir. Merci »), enre­gis­tré pen­dant que tom­baient des jour­na­listes de Reuters et des enfants qui allaient à l’école ou, autre­ment dit, pen­dant que des crimes contre l’humanité étaient commis. Nous appre­nons que l’Iran est, par consen­sus, une menace nucléaire pour ses voi­sins et, par consé­quent, qu’il ne reste plus qu’à déci­der qui va atta­quer en pre­mier, les États-Unis ou Israël.

Qu’une grande mul­ti­na­tio­nale phar­ma­ceu­tique, Pfizer, avec la conni­vence de l’ambassade des Etats-Unis au Nigeria, a essayé de faire chan­ter le pro­cu­reur géné­ral de ce pays pour éviter de payer des indem­ni­tés pour l’usage expé­ri­men­tal indu de sub­stances qui ont eu pour consé­quences la mort d’enfants.

Que les États-Unis ont fait pres­sion de façon illé­gi­time sur des pays pauvres pour les obli­ger à signer la décla­ra­tion non offi­cielle de la Conférence Mondiale sur le Changement Climatique – qui a eu lieu en décembre der­nier à Copenhague — pour pou­voir conti­nuer à domi­ner le monde sur la base de la conta­mi­na­tion pro­vo­quée par l’économie du pétrole bon marché.

Que le Mozambique n’est pas un narco-État tota­le­ment cor­rompu, mais qu’il court le risque de le deve­nir.

Qu’avec le « plan de paci­fi­ca­tion des fave­las » de Río de Janeiro est en train de s’appliquer la doc­trine de la contre-insur­rec­tion des­si­née par les États-Unis pour l’Irak ou l’Afghanistan, c’est à dire la mise en œuvre contre un « ennemi inter­ieur » de tac­tiques uti­li­sées contre un « ennemi exte­rieur ».

Que le frère du « sau­veur » de l’Afghanistan, Hamid Karzai, est un impor­tant tra­fi­quant d’opium.

Etc, etc, dans 250.000 docu­ments.

Le monde chan­gera-t-il après ces révé­la­tions ? La ques­tion est de savoir laquelle des glo­ba­li­sa­tions qui s’affrontent aujourd’hui tirera le plus profit de ces fuites d’information : la glo­ba­li­sa­tion hégé­mo­nique du capi­ta­lisme ou la glo­ba­li­sa­tion contre-hégé­mo­nique des mou­ve­ments sociaux qui luttent pour un autre monde pos­sible ? Il est pro­bable que le pou­voir impé­rial des États-Unis tirera plus rapi­de­ment les leçons de Wikileaks que les mou­ve­ments et les partis qui s’opposent à eux dans dif­fé­rentes régions du monde. Une nou­velle vague de droit pénal impé­rial est déjà en marche, des lois « anti­ter­ro­ristes » pour tenter de dis­sua­der les divers « pirates infor­ma­tiques » (hackers), ainsi que des nou­velles tech­niques pour rendre le pou­voir wiki­sûr. Cependant, à pre­mière vue, Wikileaks a un plus grand poten­tiel pour favo­ri­ser les forces démo­cra­tiques et anti­ca­pi­ta­listes. Pour que ce poten­tiel se concré­tise, deux condi­tions sont néces­saires : digé­rer conve­na­ble­ment les nou­velles infor­ma­tions et les trans­for­mer en nou­velles rai­sons de mobi­li­sa­tion.

En ce qui concerne la pre­mière condi­tion, nous savions déjà que les pou­voirs poli­tiques et éco­no­miques glo­baux mentent quand ils en appellent aux Droits de l’Homme et à la Démocratie, puisque leur objec­tif prin­ci­pal est de conso­li­der la domi­na­tion qu’ils ont sur nos vies et pour cela ils n’hésitent pas à recou­rir aux méthodes fas­cistes les plus vio­lentes. Tout cela se véri­fie, et plus encore que ce que pour­raient admettre les plus avisés. Une meilleure connais­sance entraîne de nou­velles exi­gences en termes d’analyse et de dif­fu­sion.

En pre­mier lieu, il est néces­saire de faire connaître l’écart entre l’authen­ti­cité des docu­ments et la véra­cité de leur conte­nue.

Par exemple, que l’Iran soit une menace nucléaire n’est que « la vérité » pour les mau­vais diplo­mates qui, à la dif­fé­rence des bons, remontent à leurs gou­ver­ne­ments uni­que­ment ce que ces der­niers veulent entendre et non la réa­lité. De même, que la tac­tique éta­su­nienne de contre-insur­rec­tion doive être employée dans les fave­las n’est que l’opinion du Consulat géné­ral des États-Unis à Río. Il revient aux citoyens d’interpeller les gou­ver­ne­ments natio­naux, pro­vin­ciaux et muni­ci­paux sur la vali­dité de cette opi­nion. De même qu’il revient aux tri­bu­naux mozam­bi­cains d’enquêter sur la cor­rup­tion pré­su­mée dans ce pays. L’important, c’est que nous sachions divul­guer que de nom­breuses déci­sions, qui peuvent entrai­ner à la mort de mil­liers de per­sonnes et la souf­france de mil­lions d’autres, sont prises sur la base de men­songes, et que nous sachions aussi créer une rébel­lion orga­ni­sée contre un tel état des choses.

Dans le domaine du trai­te­ment de la connais­sance, il sera de plus en plus cru­cial de faire ce que j’appelle une socio­lo­gie des absences : ce qui n’est pas divul­gué lorsque tout est appa­rem­ment divul­gué. Par exemple, il semble très étrange qu’Israël, l’un des pays qui aurait le plus à craindre des révé­la­tions sur les atro­ci­tés com­mises contre le peuple pales­ti­nien, soit si absent des docu­ments confi­den­tiels. Il existe des soup­çons fondés qu’un accord ait été conclu entre Israël et Julian Assange pour que ces docu­ments ne soient pas publiés. Cela signi­fie que nous avons besoin d’une alter­na­tive à Wikileaks, encore plus trans­pa­rente. Sa créa­tion est peut-être déjà en marche.

La deuxième condi­tion – les nou­velles rai­sons et moti­va­tions pour la mobi­li­sa­tion – est encore plus exi­geante. Il sera néces­saire d’établir une arti­cu­la­tion orga­nique entre le phé­no­mène Wikileaks et les mou­ve­ments et partis de gauche jusqu’à pré­sent peu enclins à explo­rer les pos­si­bi­li­tés offertes par la révo­lu­tion des tech­no­lo­gies de l’information. Cette arti­cu­la­tion pour­rait créer de meilleures condi­tions pour révé­ler une infor­ma­tion par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante pour les forces démo­cra­tiques anti­ca­pi­ta­listes. D’un autre côté, il serait néces­saire que l’articulation inclue le Forum Social Mondial et les médias alter­na­tifs qui le com­posent.

Curieusement, le Forum Social a été la pre­mière nou­veauté éman­ci­pa­trice de la pre­mière décen­nie de ce siècle et Wikileaks, cela reste à confir­mer, pour­rait se révé­ler être la pre­mière nou­veauté de la deuxième décen­nie. Pour réa­li­ser cette arti­cu­la­tion, une intense réflexion est néces­saire au sein des mou­ve­ments afin d’identifier les des­seins les plus insi­dieux et agres­sifs de l’impérialisme et du fas­cisme social glo­ba­lisé, ainsi que ses fai­blesses insoup­çon­nées au niveau natio­nal, régio­nal et global. Il est néces­saire de créer une nou­velle éner­gie mobi­li­sa­trice à partir de la consta­ta­tion appa­rem­ment contra­dic­toire que le pou­voir capi­ta­liste global est à la fois plus écra­sant que nous ne le pen­sions et plus fra­gile que ce que nous pou­vions en déduire. Le Forum Social Mondial, qui se réunira en février pro­chain à Dakar, doit être rénové et ren­forcé et ceci pour­rait être une voie pour y par­ve­nir.

Boaventura de Sousa Santos

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi + quelques ajus­te­ments par LGS

Source http://​www​.elcor​reo​.eu​.org/​?​F​a​scism…

* Boaventura de Sousa Santos est Docteur en Sociologie du Droit et pro­fes­seur à l’Université de Coimbra (Portugal) et à l’Université du Wisconsin (USA).

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