Face à la finance mondiale : le peuple grec montre l’exemple

Mis en ligne le 19 mai 2010

BATOU Jean

18 mai 2010

Au moment où nous met­tons sous presse, la Grèce est à la veille d’une cin­quième grève géné­rale depuis le 17 décembre der­nier, convo­quée le 20 mai, à l’appel des deux grandes cen­trales syn­di­cales du public et du privé. L’épreuve de force s’installe dans la durée. Son issue sera déci­sive pour l’Europe toute entière. Au-delà du piquet du 5 mai devant la mis­sion grecque à Genève, notre soli­da­rité doit se pour­suivre et s’intensifier.

Après les Etats Baltes, la Grèce se trouve aujourd’hui expo­sée aux rigueurs extrêmes d’un Plan d’ajustement struc­tu­rel, cette fois-ci sous la hou­lette com­bi­née du FMI et de l’Union Européenne (avec impos­si­bi­lité de déva­luer sa mon­naie). En effet, le soi-disant « sau­ve­tage de la Grèce », concocté par le « socia­liste » Strauss-Kahn et voté par les dépu­tés unis du PS et de l’UMP à L’Assemblée Nationale fran­çaise, n’est en réa­lité qu’un for­mi­dable marché de dupes. Son objec­tif : débar­ras­ser au plus vite les grandes banques alle­mandes et fran­çaises des « titres pour­ris » de la dette exté­rieure d’Athènes (300 mil­liards d’euros) en prê­tant 100 à 130 mil­liards d’euros sur trois ans au gou­ver­ne­ment Papandreou contre l’engagement ferme d’en faire payer le prix au peuple grec.

Accroître les inéga­li­tés

Le cynisme des « mécènes » euro­péens est à son comble, puisque les créan­ciers vont prêter au taux de 5% des fonds qu’ils empruntent à 3% sur les mar­chés finan­ciers, et que les banques com­mer­ciales obtiennent de la Banque cen­trale euro­péenne (BCE) à 1%, chacun réa­li­sant un impor­tant profit au pas­sage sur le dos du peuple grec. En effet si la BCE n’a pas la pos­si­bi­lité de refi­nan­cer les Etats, elle a la com­pé­tence de prêter aux banques à des taux pra­ti­que­ment nuls, et ceci en pleine crise finan­cière…

Ce prêt est condi­tionné à une baisse géné­ra­li­sée des salaires du public et du privé, alors que le salaire moyen n’est que de 1200 euros par mois (le FMI parle d’une dimi­nu­tion glo­bale de 10 à 15%). Il vise une réduc­tion mas­sive de l’emploi (non rem­pla­ce­ment de 4 départs à la retraite sur 5 dans le public, faci­li­ta­tion des licen­cie­ments dans le privé). Il impose une cure d’amaigrissement aux pres­ta­tions sociales (pro­lon­ga­tion de la durée de coti­sa­tions, élé­va­tion de l’âge de la retraite à 67 ans et baisse des rentes). Il pré­voit une réduc­tion des ser­vices publics (édu­ca­tion et santé) et la pri­va­ti­sa­tion de sec­teurs essen­tiels (che­mins de fer, eau, éner­gie). Il exige une taxa­tion accrue des classes popu­laires (TVA pas­sant de 19% à 23%) qui exo­nère la for­tune et les reve­nus des nantis. Avec un taux de chô­mage qui dépasse déjà 10%, ces mesures ne peuvent que pré­ci­pi­ter le pays dans une réces­sion durable, un endet­te­ment cumu­la­tif et une perte de sou­ve­rai­neté crois­sante au profit de la finance inter­na­tio­nale.

Un modèle pour le capi­tal euro­péen

Par rico­chet, ces condi­tions dra­co­niennes donnent le ton aux autres Etats euro­péens qui pré­parent leurs plans d’austérité, d’abord dans la péri­phé­rie de l’euro-zone aux éco­no­mies les plus fra­giles : les PIGS (cochons, en anglais), dans le jargon mépri­sant des ins­ti­tu­tions finan­cières (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et l’Espagne). Mais aussi au Royaume-Uni et en France, dont les dettes publiques dépassent très lar­ge­ment 60% et les défi­cits 3% du PIB (cri­tères de Maastricht). Ainsi, la crise actuelle du capi­ta­lisme, liée pour­tant à une insuf­fi­sance struc­tu­relle de la demande sol­vable (dépenses de consom­ma­tion des ménages et inves­tis­se­ments des entre­prises), se tra­duit-elle aujourd’hui par la volonté de répar­tir les reve­nus de façon plus inéga­li­taire encore, au profit d’activités finan­cières tou­jours plus para­si­taires.

Rappelons le fil des évé­ne­ments. L’explosion de la bulle des sub­primes aux Etats-Unis et la panique finan­cière qui s’en est suivie, à l’automne 2008, a amené les Etats à mobi­li­ser des mil­liers de mil­liards de dol­lars pour ren­flouer les banques, sou­te­nir les indus­tries clés et éviter une grave dépres­sion éco­no­mique. D’où un accrois­se­ment colos­sal de l’endettement public. Aujourd’hui, le coût de ces efforts en faveur du capi­tal finan­cier est reporté sur les tra­vailleurs-euses et les popu­la­tions du monde entier, contri­buant à accroître encore le dés­équi­libre entre offre poten­tielle et demande sol­vable, entre capi­taux en friche et demande sociale insa­tis­faite… Une telle fuite en avant ne peut conduire qu’à une montée de la colère et de la révolte sociales, mais aussi des réponses auto­ri­taires des domi­nants, dans le but d’assurer la péren­nité d’un sys­tème de plus en injuste et instable.

Les Grecs ont osé dire non

Dans un tel contexte, la mobi­li­sa­tion mas­sive du peuple grec est une leçon pour toute l’Europe. En effet, la vic­toire élec­to­rale du Pasok (Parti socia­liste), à la fin 2009, avait déjà marqué une volonté popu­laire de rompre avec les poli­tiques anti­so­ciales du pré­cé­dent gou­ver­ne­ment de droite. C’est pour­quoi, malgré les appels à la modé­ra­tion des syn­di­cats liés à la social-démo­cra­tie, les nou­velles coupes bud­gé­taires de l’administration Papandreou ont sus­cité un vaste mou­ve­ment de résis­tance à la base qui a conduit à la grève du 17 décembre, ini­tiée par les ensei­gnants, qui s’est rapi­de­ment géné­ra­li­sée à d’autres sec­teurs, en dépit de l’abstention des grandes cen­trales.

Ce n’est que dans un deuxième temps, que les direc­tions syn­di­cales du sec­teur public ont tenté de che­vau­cher le tigre en appe­lant à la grève du 10 février, qui a amené les syn­di­cats du privé à se joindre à la seconde grève géné­rale du 24 février. A ce moment, l’annonce des pre­mières coupes bru­tales exi­gées par l’UE est appa­rue comme une pro­vo­ca­tion, jus­ti­fiant la troi­sième grève géné­rale du 11 mars, très mas­si­ve­ment suivie. La géné­ra­li­sa­tion du mou­ve­ment a même donné nais­sance à un nou­veau syn­di­cat de tra­vailleurs immi­grés…

La néces­sité d’une grève illi­mi­tée com­men­çait alors à être débat­tue à la base, même si les syn­di­cats convo­quaient encore une qua­trième grève géné­rale de 24h. le 5 mai, qui a représnté un nou­veau succès. Le fait que trois per­sonnes aient trouvé la mort dans l’incendie d’une banque, dont le patron avait contraint les employé-e-s à tra­vailler et condamné toutes les issues, a certes porté un coup au mou­ve­ment, mais il n’a pas empê­ché la convo­ca­tion d’une cin­quième grève géné­rale de 24h pour le 20 mai…

Solidarité avec le peuple grec

L’issue de la confron­ta­tion dépend main­te­nant de la capa­cité de la gauche syn­di­cale et des forces anti­ca­pi­ta­listes grecques d’unifier la popu­la­tion autour du mou­ve­ment, mais aussi de ren­for­cer sa mobi­li­sa­tion et de radi­ca­li­ser ses reven­di­ca­tions. Elle dépend aussi de la soli­da­rité euro­péenne que nous pour­rons déve­lop­per, qui est aujourd’hui beau­coup trop faible. En Suisse, nous devons exiger la levée du secret ban­caire et la trans­mis­sion d’informations au fisc grec sur les dépôts non décla­rés des for­tunes de ce pays, qui se mon­te­raient à 36 mil­liards de francs (selon Sonntag​.ch du 2 mai 2010).

Hugo Harari Kermadec et Catherine Samary, du groupe de tra­vail éco­no­mie du NPA, ont raison de sou­li­gner que « le carcan euro-FMI » vise à blo­quer tout débat sur les mesures que pour­rait déci­der démo­cra­ti­que­ment le peule grec, notam­ment « l’ouverture des livres de compte » de l’Etat, des banques et des entre­prises [1]. Le 7 mars der­nier, les Islandais ont refusé mas­si­ve­ment par réfé­ren­dum (93% de NON) le plan de rem­bour­se­ment de 3,8 mil­liards d’euros (11 200 euros par hab.) réclamé par le Royaume-Uni et les Pays-Bas afin d’indemniser leurs inves­tis­seurs. Pourquoi le peuple grec n’irait-il pas plus loin, comme le pro­pose François Chesnais, en répu­diant pure­ment et sim­ple­ment sa dette publique (28 000 euros par hab.) [2]. En effet, ne s’agit-il pas d’une « dette odieuse » résul­tant de la défis­ca­li­sa­tion – légale et frau­du­leuse – des nantis, de la mul­ti­pli­ca­tion de chan­tiers pha­rao­niques (jeux olym­piques de 2004), mais aussi de com­mandes d’armes déli­rantes (cf. Europe​-soli​daire​.org).

Jean Batou

[1] Voir sur ESSF : Crise en Europe : racket orga­nisé contre la Grèce [2] Voir sur ESSF : La dette de la Grèce : quel mot d’ordre faut-il défendre ?

* A paraître en Suisse dans lle pro­chain numéro de « solidaritéS » (n° 168).

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