Face à la crise, que fait le mouvement syndical en France ?

Par , , , Mis en ligne le 21 novembre 2009

La stra­té­gie adop­tée par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales fran­çaises depuis jan­vier 2009, en plein contexte de crise éco­no­mique et de confron­ta­tion avec le gou­ver­ne­ment Fillon, ne cesse d’alimenter des com­men­taires cri­tiques, mar­qués par l’incompréhension ou le scep­ti­cisme. Alors que l’attentisme des syn­di­cats durant la deuxième moitié de l’année 2008 pou­vait être éclairé par la guerre de posi­tions qu’ils se livraient en vue du scru­tin prud’homal du 3 décembre – consul­ta­tion élec­to­rale qui, si elle n’a pas mobi­lisé les sala­riés, a par contre for te- ment occupé les équipes mili­tantes, de Solidaires à la CFE-CGC –, la pru­dence que tra­duit l’organisation à plu­sieurs semaines d’inter valle de grandes jour­nées natio­nales d’action ali­mente de for tes inter­ro­ga­tions quant aux fina­li­tés pour­sui­vies et sur tout quant aux rai­sons pré­si­dant à de tels choix tac­tiques.

Le temps a paru effec­ti­ve­ment fort long, en par­ti­cu­lier dans les sec­teurs en lutte comme l’enseignement supé­rieur, entre l’imposante jour­née de grèves et de mani­fes­ta­tions du 29 jan­vier et celle du 19 mars 2009. Mais que dire, alors même que les mani­fes­ta­tions de mars se sont révé­lées plus mas­sives encore que celle de jan­vier, que des sala­riés du sec­teur privé y ont été de nou­veau pré­sents en raison de la mul­ti­pli­ca­tion des plans de licen­cie­ments col­lec­tifs, de l’incapacité de l’intersyndicale à pro­po­ser des suites à la mobi­li­sa­tion, au len­de­main de cette seconde jour­née d’action ? Après dix jours d’attente, le 1er mai a fina­le­ment été annoncé comme ne devant pas être « pro­to­co­laire » mais « reven­di­ca­tif » et l’annonce de défi­lés com­muns à toutes les orga­ni­sa­tions comme un évé­ne­ment his­to­rique, donc en lui-même signi­fiant.

Une expli­ca­tion cou­rante, au moins dans les dis­cours pro­duits « à chaud » dans les rangs mili­tants, consiste à poin­ter la dis­tance qui sépare la « base », soit les sala­riés et syn­di­ca­listes « de ter­rain » ayant mas­si­ve­ment répondu aux appels du 29 jan­vier et du 19 mars, des appa­reils diri­geants qui gou­vernent le « sommet » des orga­ni­sa­tions. La bureau­cra­ti­sa­tion de ces der­niers les condui­rait à pri­vi­lé­gier d’autres inté­rêts que ceux qu’ils affichent offi­ciel­le­ment, et ce au mépris d’un poten­tiel de lutte pour tant attesté par la force des démons­tra­tions convo­quées à six semaines de dis­tance. Les direc­tions, et en par­ti­cu­lier celle de la confé­dé­ra­tion à l’heure actuelle la plus puis­sante, soit la CGT, seraient-elles en train de « trahir » alors même qu’elles dis­posent d’un impor­tant rap­port de forces ? La ques­tion résonne d’autant plus fort qu’ailleurs, et en par­ti­cu­lier en Guadeloupe, l’épreuve de force pro­lon­gée avec le gou­ver­ne­ment n’a pas été écar­tée et qu’elle s’est incar­née dans un mou­ve­ment social d’ampleur excep­tion­nelle.

La foca­li­sa­tion sur une oppo­si­tion entre base et sommet, la dénon­cia­tion des tra­hi­sons bureau­cra­tiques peuvent servir de cathar­sis dans le feu de l’action, afin de ne pas céder au décou­ra­ge­ment. Mais force est de consta­ter qu’elles contri­buent bien plus sou­vent à confor­ter les convic­tions des mili­tants par­ti­sans d’un syn­di­ca­lisme « de lutte » qu’à désta­bi­li­ser la ligne de diri­geants réduits à l’identité de cyniques pro­fes­sion­nels. Parfois, l’accusation de cynisme va jusqu’à la mise en cause des « bureau­crates cor­rom­pus ». Si les pra­tiques d’influence orches­trées par des repré­sen­tants d’intérêt patro­naux sont bien réelles, cette dimen­sion est cepen­dant un cas d’espèce pour faire explo­ser la dicho­to­mie base/​sommet. Des pro­fes­sion­nels du syn­di­ca­lisme natu­rel­le­ment por tés au dia­logue social parce qu’ils col­lec­tionnent les jetons de pré­sence dans les orga­nismes sociaux, aux res­pon­sables de syn­di­cat ou de fédé­ra­tion qui troquent la « paix sociale » contre des faci­li­tés maté­rielles pour leur orga­ni­sa­tion, en pas­sant par les syn­di­ca­listes en entre­prise qui négo­cient avan­ta­geu­se­ment leur propre licen­cie­ment, les façons d’être « acheté » sont mul­tiples, même s’il convient de les rela­ti­vi­ser. Dans ce contexte, les som­mets confé­dé­raux, certes parce qu’ils sont le plus expo­sés publi­que­ment, mais aussi parce qu’ils sont au faîte de hié­rar­chies encore fon­dées sur une légi­ti­mité pro­pre­ment mili­tante, appa­raissent rela­ti­ve­ment moins inquié­tés par de telles dépen­dances. Ce registre d’explication sup­pose en outre un déca­lage entre le dis­cours et les actes, une sorte de conscience cou­pable, alors même que les diri­geants des cen­trales syn­di­cales sont per­sua­dés de pro­po­ser la meilleure orien­ta­tion, sinon la seule pos­sible. Ce sont dès lors d’autres formes d’adhésion, plus idéo­lo­giques, qui doivent être explo­rées pour expli­quer cette stra­té­gie d’empilement de jour­nées d’action.

Un autre registre cou­rant d’explication éclaire les stra­té­gies syn­di­cales par leur « fonc­tion » dans le cadre du capi­ta­lisme mon­dia­lisé. Partout dans le monde, des orga­ni­sa­tions syn­di­cales « inté­grées » depuis plu­sieurs décen­nies au sys­tème ne pour­raient faire autre­ment que de négo­cier des contre­par­ties sociales à la logique de l’exploitation, contre­par­ties de plus en plus maigres du fait de la radi­ca­li­sa­tion néo­li­bé­rale des classes domi­nantes. Cette approche néglige un point essen­tiel : le rôle du syn­di­ca­lisme n’est jamais donné une fois pour toutes, il dépend des luttes qui se mènent dans et hors de cet uni­vers. De ce point de vue, la situa­tion fran­çaise est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante. À la dif­fé­rence de beau­coup d’autres pays, le syn­di­ca­lisme pou­vait en effet y appa­raître moins « inté­gré », la confi­gu­ra­tion syn­di­cale étant mar­quée par l’hégémonie de la CGT, autre­ment dit par un syn­di­ca­lisme inter­pro­fes­sion­nel depuis ses ori­gines, his­to­ri­que­ment nourri par une idéo­lo­gie de lutte des classes (dans ses ver­sions suc­ces­si­ve­ment syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire et com­mu­niste), refu­sant de se penser comme un « média­teur » entre tra­vail et capi­tal. De même, l’émergence des syn­di­cats Sud à la fin des années 1980, comme le main­tien d’une cer­taine conflic­tua­lité sociale tout au long de cette période, sem­ble­raient témoi­gner de l’existence de nom­breuses res­sources pour pro­po­ser une alter­na­tive radi­cale au néo­li­bé­ra­lisme. Comment dès lors expli­quer l’adoption d’une stra­té­gie d’évitement rela­tif de la confron­ta­tion, légi­ti­mée de fait par toutes les orga­ni­sa­tions dans le cadre de l’intersyndicale ? Pour éclai­rer ce para­doxe, il importe de passer d’une approche macro­sco­pique à une com­pré­hen­sion fine des logiques qui struc­turent l’univers syn­di­cal natio­nal.

La diver­sité pré­sente au sein du champ syn­di­cal fran­çais empêche en pre­mier lieu de géné­ra­li­ser trop vite. La com­pré­hen­sion des orien­ta­tions qui semblent s’imposer au sein de cette inter­syn­di­cale à huit – rap­pe­lons que celle-ci ras­semble la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC, la CGT, FO, la FSU, Solidaires et l’Unsa – passe par un décryp­tage des logiques qui pré­sident aux déci­sions des diri­geants syn­di­caux et qui demeurent per­çues comme per­ti­nentes par une partie des équipes inter­mé­diaires, dans les fédé­ra­tions et les struc­tures ter­ri­to­riales. Elle implique ainsi de penser le syn­di­ca­lisme en termes rela­tion­nels, c’est-à-dire d’intégrer dans le rai­son­ne­ment le poids des cultures orga­ni­sa­tion­nelles, les effets de champ syn­di­cal et de posi­tion­ne­ment dans l’espace des rela­tions pro­fes­sion­nelles.

Pour ce faire, nous nous pro­po­sons dans cet article de par tir de ques­tions cou­rantes – celles qui sont dis­cu­tées dans le cadre de la mobi­li­sa­tion, qui struc­turent le « sens commun mili­tant » – afin non pas de pré­tendre y répondre de façon tran­chée, mais de les éclai­rer sous des angles com­plé­men­taires. Il ne s’agit en aucune manière de « jus­ti­fier » des posi­tions, ni de les « juger » en se parant de l’extériorité du cher­cheur. Nous vou­lons plutôt tenter d’en expli­ci­ter les pré­sup­po­sés, les refor­mu­ler dans les termes des res­pon­sables syn­di­caux, de manière à déli­mi­ter ce qui nous sem­ble­rait être les ter­rains et les enjeux d’une confron­ta­tion pro­duc­tive. Pour que la cri­tique des orien­ta­tions syn­di­cales domi­nantes pro­duise des effets, elle doit partir des logiques qui pré­sident aux déci­sions des syn­di­ca­listes. C’est en pre­nant le risque de les com­prendre, en res­ti­tuant les prises de posi­tion des res­pon­sables natio­naux à leurs posi­tions dans l’espace syn­di­cal, qu’on peut espé­rer avoir prise sur elles. C’est en déga­geant leur ratio­na­lité, les che­mi­ne­ments intel­lec­tuels qui les rendent cré­dibles, qu’on peut mettre en lumière leurs impasses et les bifur­ca­tions pos­sibles.

Pourquoi s’enfermer dans une inter­syn­di­cale avec la CFDT, la CFTC et la CFE-CGC, au risque de frei­ner la mobi­li­sa­tion ? Le main­tien d’une inter­syn­di­cale à huit orga­ni­sa­tions consti­tue une démarche rela­ti­ve­ment contrai­gnante. Il sup­pose un com­pro­mis per­ma­nent entre des posi­tions diver­gentes, abou­tis­sant à des prises de posi­tion a minima. Ce fai­sant, ce com­pro­mis mini­mal permet aux orga­ni­sa­tions de conser­ver cer­taines liber­tés les unes par rap­port aux autres, et paral­lè­le­ment aux porte-parole syn­di­caux de dis­po­ser de marges de manœuvre dans leurs dis­cus­sions avec le patro­nat et les pou­voirs publics, sans être tenus vis-à-vis des sala­riés par des reven­di­ca­tions pré­cises. La CFDT, qui s’est retrou­vée isolée fin décembre 2008 lorsqu’elle a été la seule orga­ni­sa­tion à signer l’accord sur l’assurance-chômage, béné­fi­cie en outre grâce à l’intersyndicale d’une place cen­trale dans la mobi­li­sa­tion et le fait savoir. La récu­pé­ra­tion d’une partie des pro­po­si­tions de cette orga­ni­sa­tion par le gou­ver­ne­ment (comme le « fonds d’investissement social ») – réplique du scé­na­rio de 2003 – plane dès lors comme une menace plus ou moins pré­cise. L’intersyndicale ne ser­vi­rait-elle donc qu’à frei­ner la mobi­li­sa­tion ? Serait-elle d’abord pro­fi­table à l’organisation répu­tée la moins exi­geante vis-à-vis du patro­nat et du gou­ver­ne­ment ? Mais dans ce cas, com­ment expli­quer le fait qu’aucune orga­ni­sa­tion ait envi­sagé de sortir de ce cadre ?

On peut d’abord ima­gi­ner qu’en raison des crises internes qu’elle a connues, de son affai­blis­se­ment sur le plan numé­rique et mili­tant après 2003 et de son recul rela­tif aux élec­tions prud’homales de décembre 2008, la CFDT ne puisse pas se per­mettre de faire cava­lier seul avec le gou­ver­ne­ment. L’exaspération et la radi­ca­li­sa­tion sen­sible des sala­riés intiment les res­pon­sables syn­di­caux à faire preuve de pru­dence dans leurs choix. En outre, entre 2003 et 2008, il y a eu 2006 : l’unité syn­di­cale sans exclu­sive réa­li­sée contre le CPE, à rebours des pra­tiques tra­di­tion­nelles, a été consi­dé­rée par les res­pon­sables syn­di­caux comme un fac­teur essen­tiel de la réus­site du mou­ve­ment. Le cadre uni­taire consti­tué à par tir de la décla­ra­tion com­mune du 5 jan­vier 2009 est par ailleurs ori­gi­nal. Les tac­tiques syn­di­cales rou­ti­nières tendent géné­ra­le­ment à sérier les ter­rains de confron­ta­tion et de négo­cia­tion. Ici, la plate-forme uni­taire se décline en plu­sieurs axes qui touchent autant aux reven­di­ca­tions pour l’emploi et les salaires qu’à une réorien­ta­tion des poli­tiques publiques. De la sorte, comme ne cessent de le pré­sen­ter les diri­geants de la CGT, cette inter­syn­di­cale se dif­fé­ren­cie des pré­cé­dentes en ceci qu’elle ne s’est pas consti­tuée autour du refus d’une réforme en par­ti­cu­lier, mais qu’elle esquisse le projet d’une poli­tique éco­no­mique alter­na­tive. Dans la situa­tion pré­sente, les poten­tia­li­tés anti­li­bé­rales de la mobi­li­sa­tion syn­di­cale appa­raissent ainsi comme latentes, por­tées par la situa­tion bien plus que résul­tant de la confron­ta­tion, au sein de l’intersyndicale, entre deux « camps ».

Sur tout, la grille de lec­ture oppo­sant des orga­ni­sa­tions « réfor­mistes » à d’autres plus com­ba­tives est loin d’être le prin­ci­pal cadre de pensée de celles et ceux qui font la poli­tique – au sens concret du terme – des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Il nous semble que ce sont d’autres pré­oc­cu­pa­tions qu’il faut res­ti­tuer afin de repé­rer les lignes de par­tage et les prin­cipes de divi­sion qui servent de repères dans l’élaboration des orien­ta­tions syn­di­cales.

La valo­ri­sa­tion de l’unité ren­voie, tout d’abord, à l’intériorisation par les équipes diri­geantes de la faible repré­sen­ta­ti­vité du syn­di­ca­lisme fran­çais dans le sala­riat, résul­tante d’une « crise » dont le taux de syn­di­ca­li­sa­tion appor­te­rait la preuve objec­tive indis­cu­table : 8 % de syn­di­qués dans la popu­la­tion active sala­riée, soit le taux le plus faible des pays de l’OCDE. Cette approche est par­ti­cu­liè­re­ment pré­gnante à la CGT où la ques­tion du « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé » four­nit un des axes stra­té­giques de la cen­trale depuis le milieu des années 1990. Durant la séquence qui a suivi le mou­ve­ment social de l’automne 1995, cette reven­di­ca­tion a servi à la CGT à rela­ti­vi­ser, d’une part, son rap­pro­che­ment avec la CFDT (que ren­dait néces­saire sa demande d’adhésion à la Confédération euro­péenne des syn­di­cats) et à se démar­quer, d’autre part, de la construc­tion d’un « pôle radi­cal », en lien avec la FSU, Solidaires et, dans cer­taines confi­gu­ra­tions, FO. De ce fait, le projet de « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé » n’a jamais été syno­nyme à la CGT d’un syn­di­ca­lisme de lutte, tourné vers la contes­ta­tion des réformes néo­li­bé­rales. Il ren­voie à l’idée que, les fac­teurs endo­gènes étant au cœur de la crise du syn­di­ca­lisme, celui-ci devrait trou­ver en lui-même les res­sources pour rebon­dir. L’unité est perçue comme une condi­tion essen­tielle pour recré­di­bi­li­ser le syn­di­ca­lisme. Derrière cette ana­lyse se trouve la convic­tion que les sala­riés se dés­in­té­res­se­raient des syn­di­cats à cause de leurs luttes intes­tines, de leurs divi­sions et, en der­nière ins­tance, de leur poli­ti­sa­tion. De ce point de vue, les résul­tats des élec­tions prud’homales n’ont pas consi­dé­ra­ble­ment modi­fié la donne. S’ils confortent la pre­mière place de la CGT et conduisent à rela­ti­vi­ser l’image de « trois grandes confé­dé­ra­tions » (CGT, CFDT, FO), ils n’ont aucune raison d’être inter­pré­tés, en interne, comme un signe que la recom­po­si­tion syn­di­cale pour­rait être accé­lé­rée par une dyna­mique volon­ta­riste de ras­sem­ble­ment des syn­di­cats les plus com­ba­tifs. D’où la néga­tion, dans le projet cégé­tiste, de rela­tions pri­vi­lé­giées avec telle ou telle orga­ni­sa­tion pour des rai­sons « idéo­lo­giques » et, au contraire, la mise en avant de rela­tions diver­si­fiées et non exclu­sives, cen­sées mani­fes­ter la volonté de défendre les inté­rêts des sala­riés avant des « inté­rêts de bou­tique ».

Au regard de cette situa­tion, il semble éton­nant que des acteurs plus péri­phé­riques, dont la posi­tion n’est pas com­plè­te­ment conso­li­dée dans le champ, n’en contestent pas plus ouver­te­ment les règles et sur tout les moda­li­tés de fonc­tion­ne­ment impli­cites. Pour for­mu­ler l’idée autre­ment, pour­quoi Solidaires – qui avait à plu­sieurs reprises appelé à la « grève géné­rale » en 2003 – ou la FSU – dont bien des sec­teurs sont mobi­li­sés, à la fois dans le pri­maire et dans le supé­rieur – ne font-ils pas entendre des voix dis­so­nantes ? De même, pour­quoi les diri­geants de FO ont-ils accepté l’issue de l’intersyndicale du 30 mars alors qu’ils avaient reçu mandat de leur CCN de défendre le prin­cipe d’une jour­née de « grève franche » de 24 h ? Plusieurs fac­teurs agissent là encore de façon inter­dé­pen­dante. En pre­mier lieu, le pré­cé­dent de la mobi­li­sa­tion de 2003 a laissé des traces sur le plan indi­vi­duel et col­lec­tif. L’atonie actuelle dans le sec­teur de l’enseignement secon­daire – outre qu’il est nourri par une posi­tion ambi­guë du SNES sur la mas­te­ri­sa­tion – se com­prend aussi au regard du sen­ti­ment de défaite qui a suivi les longues semaines de lutte du prin­temps 2003. A la suite de celui-ci, le bureau de Solidaires tirait éga­le­ment un bilan cri­tique sur l’incapacité de l’organisation à pous­ser la CGT à accé­lé­rer le rythme du mou­ve­ment, en raison même de la dif­fi­culté ren­con­trée par les mili­tants des dif­fé­rents SUD à élar­gir la grève dans leurs propres sec­teurs d’activité. Enfin, la convic­tion selon laquelle la CGT détien­drait les clés d’un appel à la grève géné­rale est, para­doxa­le­ment, d’autant plus for te à FO que les res­pon­sables de cette orga­ni­sa­tion récusent toute forme de mobi­li­sa­tion des sala­riés « par le bas », qui échap­pe­rait d’une manière ou d’une autre à la « démo­cra­tie de délé­ga­tion » incar­née par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales repré­sen­ta­tives.

Un autre élé­ment qui résulte aussi en partie de l’épisode de 2003 est la néces­sité pour une orga­ni­sa­tion comme Solidaires de se tour­ner com­plè­te­ment vers son propre ren­for­ce­ment. Bien que cela ne soit pas dit expli­ci­te­ment, la repré­sen­ta­tion par­ta­gée de Solidaires comme struc­ture tran­si­toire dans le cadre d’un mou­ve­ment de recom­po­si­tion plus large a perdu de son actua­lité et revêt moins de sens pour les mili­tants inves­tis notam­ment dans les SUD. C’est bien une nou­velle confé­dé­ra­tion, même si elle ne porte pas ce nom, qui est en construc­tion. Il en résulte un tra­vail mili­tant de type dif­fé­rent – et l’intense pré­pa­ra­tion des élec­tions prud’homales l’a bien montré –, moins tourné vers la jonc­tion avec d’autres mou­ve­ments sociaux et davan­tage guidé par les contraintes des luttes de posi­tions dans le champ syn­di­cal. Les Solidaires locaux ont mené ce combat au quo­ti­dien pour obte­nir une place dans les inter­syn­di­cales au niveau des villes, ce qui semble aujourd’hui rela­ti­ve­ment acquis. La direc­tion natio­nale de Solidaires le fait éga­le­ment depuis plus d’une décen­nie et de ce fait, le « coût » de sortie ou de démar­ca­tion de l’intersyndicale à huit peut appa­raître comme trop impor­tant ou contre-pro­duc­tif au regard de ces efforts accu­mu­lés pas à pas. Le choix qui est alors fait – et qui sus­cite des débats impor­tants dans l’organisation – est celui d’investir la mobi­li­sa­tion au niveau local, en mul­ti­pliant les ini­tia­tives et les formes d’action, mais sans bous­cu­ler le cadre uni­taire à l’échelon natio­nal. Plus lar­ge­ment, la conscience des coûts d’une éven­tuelle mar­gi­na­li­sa­tion et l’insistance mise par chaque orga­ni­sa­tion sur son propre ren­for­ce­ment s’est exa­cer­bée après l’adoption de la loi du 20 août 2008 modi­fiant les règles de la repré­sen­ta­ti­vité : en sub­sti­tuant les résul­tats élec­to­raux au prin­cipe de pré­somp­tion irré­fra­gable, la réforme impose à tous, sous peine de dis­pa­raître, un redé­ploie­ment mili­tant, voire des rap­pro­che­ments orga­ni­sa­tion­nels. Des effets impor­tants sont atten­dus de l’application des nou­velles règles de repré­sen­ta­ti­vité – réforme qui a été portée conjoin­te­ment par la CGT et par la CFDT -, mais en termes « d’assainissement » du champ, c’est- à-dire de réduc­tion de sa plu­ra­lité interne et de ren­for­ce­ment des orga­ni­sa­tions qui seront capables de mobi­li­ser les sala­riés sur le plan élec­to­ral. La situa­tion de la FSU est sans doute plus spé­ci­fique, dans la mesure où des logiques cen­tri­pètes, celles des syn­di­cats nation- aux, l’emportent aux dépens de la fédé­ra­tion. L’éventualité d’une sortie de l’autonomie, c’est- à-dire de l’entrée dans une confé­dé­ra­tion – en l’occurrence la CGT –, appa­raît comme une pos­si­bi­lité pour une partie des mili­tants et se cris­tal­lise peu à peu en ligne de cli­vage interne, dans un contexte de crise de la fédé­ra­tion et de fonc­tion­ne­ment défi­cient de celle-ci.

Pourquoi ne pas battre le fer quand il est chaud en lan­çant un mou­ve­ment de grève recon­duc­tible et inter­sec­to­riel ? Eclairer au moins en partie les rai­sons qui conduisent au main­tien de cette inter­syn­di­cale à huit n’explique pas com­plè­te­ment la rela­tive timi­dité des syn­di­cats quant aux moda­li­tés d’action choi­sies avec la suc­ces­sion de jour- nées de mobi­li­sa­tion.

Une for­mule est deve­nue rituelle parmi les cadres syn­di­caux : « la grève géné­rale ne se décrète pas ». Si ce genre de propos sert sou­vent à dis­qua­li­fier une telle pers­pec­tive comme étant irréa­liste a priori, elle n’en contient pas moins une part de vérité. À la dif­fé­rence d’autres tra­di­tions syn­di­cales dans le monde, le syn­di­ca­lisme fran­çais se dis­tingue par sa fai­blesse struc­tu­relle en matière de mobi­li­sa­tion coor­don­née des tra­vailleurs. La dis­tinc­tion pré­coce des acti­vi­tés syn­di­cale et mutua­liste, la prise en charge de la pro­tec­tion sociale par des orga­nismes éta­tiques ou paraé­ta­tiques, un droit du tra­vail n’autorisant aucune déro­ga­tion conven­tion­nelle ou légis­la­tive au béné­fice des syn­di­qués ont his­to­ri­que­ment borné le syn­di­ca­lisme fran­çais au ter­rain reven­di­ca­tif, le pri­vant ainsi des masses d’adhérents « cap­tifs » qui ont fait la force des syn­di­ca­lismes belge, alle­mand ou scan­di­nave . De ce fait, les syn­di­cats fran­çais n’ont pas les res­sources ou le degré de cen­tra­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions d’autres pays. En dehors de sec­teurs pro­fes­sion­nels déli­mi­tés se fai­sant de plus en plus rares, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales n’ont pas les moyens mili­tants de construire une grève de manière volon­ta­riste, ni les moyens maté­riels de la tenir (à l’aide, par exemple, de caisses de grève consé­quentes). Si des impul­sions syn­di­cales furent à l’origine d’importants épi­sodes de grève, par­ti­cu­liè­re­ment dans le sec­teur public (de 1953 à 2003, en pas­sant par 1995), les deux prin­ci­paux épi­sodes de mobi­li­sa­tion inter­pro­fes­sion­nelle, en 1936 et 1968, furent quant à eux lar­ge­ment spon­ta­nés.

L’absence rela­tive de mobi­li­sa­tion dans le sec­teur privé et la crainte de ren­for­cer la repré­sen­ta­tion domi­nante d’un sec­teur public comme lieu pri­vi­lé­gié de la grève est un motif qui a pu guider, en 2003, la stra­té­gie suivie par la CGT. Si ce type de repré­sen­ta­tion, lar­ge­ment dif­fu­sée par les médias, repose sur une connais­sance par­tielle et en partie erro­née de ce qui se passe dans les entre­prises pri­vées, il n’en reste pas moins que le cli­vage public/​privé joue en interne, qu’il est inté­rio­risé par une partie des direc­tions syn­di­cales. L’hypothèse d’un « dépha­sage » avec ce que vivent les sala­riés du privé, d’une incom­pré­hen­sion rela­tive de ces der­niers par rap­port aux stra­té­gies et aux dis­cours syn­di­caux, est sou­vent pré­sen­tée comme l’une des rai­sons de la faible syn­di­ca­li­sa­tion. À nou­veau, la pré­gnance du thème de la crise du syn­di­ca­lisme se fait ici sentir. Celle- ci entre­rait en réso­nance avec une crise plus large des iden­ti­fi­ca­tions col­lec­tives. Les sala­riés se seraient ainsi d’autant plus éloi­gnés des orga­ni­sa­tions syn­di­cales qu’ils seraient deve­nus plus indi­vi­dua­listes. En 1995, la notion de « grève par pro­cu­ra­tion » avait été pro­po­sée pour sou­li­gner le rap­port ambi­va­lent des sala­riés à l’action col­lec­tive. Après ce mou­ve­ment, une partie des orga­ni­sa­tions qui avaient été à la pointe du mou­ve­ment (CGT et FO) ne connurent pas de remon­tée de leurs effec­tifs. C’est au contraire la CFDTqui tira son épingle du jeu grâce à la conti­nuité d’une poli­tique de déve­lop­pe­ment ins­pi­rée des méthodes mana­gé­riales. L’inversion de la courbe de ses effec­tifs, qui lui permit de retrou­ver en 2002 le nombre maxi­mum d’adhérents qu’elle avait atteint au milieu des années 1970, sem­blait confor­ter une stra­té­gie de resyn­di­ca­li­sa­tion pensée dans les termes du prag­ma­tisme, de proxi­mité et de ser­vices aux adhé­rents. La condam­na­tion des actions mino­ri­taires et l’impératif de modé­ra­tion se jus­ti­fient, dès lors, par la néces­sité de renouer avec une pro­gres­sion des effec­tifs. La construc­tion d’un tel rai­son­ne­ment, tel qu’il peut être avancé par la direc­tion confé­dé­rale de la CGT, repro­duit effec­ti­ve­ment sur cer­tains points des argu­ments qui ont ali­menté le pro­ces­sus de recen­trage dans la CFDT, à l’orée des années 1980. La direc­tion confé­dé­rale de la CGT s’oppose ainsi ouver­te­ment à l’idée d’une grève géné­rale et recon­duc­tible ; si elle « com­prend » les actions radi­cales comme les séques­tra­tions, elle met en garde ses mili­tants contre leurs limites et leur ins­tru­men­ta­li­sa­tion par des mino­ri­tés « poli­tiques » ; et elle évoque des formes d’action nou­velles, plus « média­tiques », cen­sées conqué­rir « l’opinion publique ».

La situa­tion actuelle se dif­fé­ren­cie pour tant des séquences conflic­tuelles anté­rieures en raison de mou­ve­ments de grèves dans les entre­prises pri­vées, de la visi­bi­lité média­tique des formes d’action qui y sont menées et d’une par­ti­ci­pa­tion effec­tive de ces sala­riés aux grandes jour­nées d’action. Les effets de la crise ne créent-ils pas jus­te­ment les condi­tions pour dépas­ser le cli­vage public-privé par des mots d’ordre com­muns, notam­ment sur le plan des reven­di­ca­tions sala­riales ? On pour­rait donc penser que le préa­lable de la mobi­li­sa­tion du privé pèse d’un poids beau- coup plus réduit dans l’élaboration des stra­té­gies syn­di­cales. C’est peut-être le cas, mais d’autres consi­dé­ra­tions qui, là encore ne sont pas nou­velles, contri­buent à cet évi­te­ment d’une situa­tion de confron­ta­tion ouverte avec le gou­ver­ne­ment. Pousser l’épreuve de force jusqu’à la grève géné­rale, c’est ris­quer d’entrer dans une logique de délé­gi­ti­ma­tion du pou­voir poli­tique. Or, pour la quasi-tota­lité des orga­ni­sa­tions membres de l’intersyndicale, le fait de se retrou­ver de facto dans le rôle d’une oppo­si­tion au gou­ver­ne­ment est une situa­tion à éviter, et ce d’autant plus que la logique même de l’intersyndicale, qui met en cause la poli­tique éco­no­mique du sar­ko­zysme, porte en soi un poten­tiel impor­tant de poli­ti­sa­tion. Elle a par exemple donné prise à l’appel uni­taire des dix orga­ni­sa­tions de la gauche anti­ca­pi­ta­liste en sou­tien aux mobi­li­sa­tions du 29 jan­vier. Au len­de­main de cette date, les res­pon­sables de la CFDT met­taient en garde contre le risque de « glo­ba­li­sa­tion ». La croyance dans l’autonomie du champ syn­di­cal va de pair avec cette idée que la poli­ti­sa­tion du mou­ve­ment condui­rait à dépor­ter les syn­di­cats vers un ter­rain qui n’est pas le leur ou, du moins, qui ne doit plus l’être. On ren­contre ici un autre aspect d’un sens commun syn­di­cal struc­turé par l’omniprésente crise du syn­di­ca­lisme, tant les équipes diri­geantes que de nom­breux mili­tants de ter­rain ont inté­rio­risé la néces­sité d’une nette cou­pure entre syn­di­ca­lisme et poli­tique. La défiance qu’expriment au quo­ti­dien nombre de sala­riés à l’égard du per­son­nel poli­tique incline d’autant plus les syn­di­ca­listes à se démar­quer de cet uni­vers, ce qu’ils tra­duisent d’abord par une mise à dis­tance des partis poli­tiques et des « idéo­lo­gies ».

Ce rap­port actuel au poli­tique est à com­prendre dans sa com­plexité. Ce qui res­sort notam­ment des actions et des prises de posi­tion de la direc­tion confé­dé­rale de la CGT depuis le milieu des années 1990, donc depuis l’ère Viannet, est une adhé­sion ren­for­cée – une illu­sion – aux prin­cipes de fonc­tion­ne­ment du champ syn­di­cal et, plus lar­ge­ment, à l’idée d’une auto­no­mie rela­tive de l’espace des rela­tions pro­fes­sion­nelles. La remise en cause des liens avec le PCF et la crise de celui-ci s’est tra­duite pour la direc­tion de la confé­dé­ra­tion et pour une partie des équipes syn­di­cales par la dis­qua­li­fi­ca­tion de l’idée même d’un projet de société ou d’un pro­gramme ayant une enver­gure poli­tique. S’en tenant à des « repères reven­di­ca­tifs », la CGT entend ainsi se pré­mu­nir de toute dépen­dance par tisane et lais­ser der­rière elle la logique de cour­roie de trans­mis­sion. Cette posi­tion est loin de faire l’unanimité en interne, qu’elle soit com­bat­tue de façon expli­cite par des mili­tants qui, de fait, trans­posent une partie des luttes internes du PCF dans la CGT ou qu’elle soit démen­tie, en actes, par des mili­tants qui trans­fèrent aux élus la res­pon­sa­bi­lité de faire de « bonnes lois » (comme celle de rena­tio­na­li­ser EDF et GDF), dans l’attente d’un nou­veau gou­ver­ne­ment d’une hypo­thé­tique gauche plu­rielle.

Ce qui compte avant tout pour la direc­tion de la confé­dé­ra­tion, relève de la posi­tion interne dans ce champ et du fait d’en être com­plète- ment partie pre­nante, en s’appuyant sur les canaux de légi­ti­mité spé­ci­fiques qu’a engen­dré son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion : les élec­tions pro­fes­sion­nelles et les mul­tiples posi­tions de pou­voir situées dans les ins­ti­tu­tions sociales, par oppo­si­tion à une inter­ven­tion directe dans le champ poli­tique spé­cia­lisé. Cette démar­ca­tion se tra­duit éga­le­ment, au plan sym­bo­lique, par une cer­taine neu­tra­li­sa­tion du dis­cours syn­di­cal, les porte-parole d’organisation récu­sant un registre « idéo­lo­gique » (mar­xiste) qui ris­que­rait de les atti­rer vers leur passé autant que les situer sur le même ter­rain que cer­tains acteurs du champ par­ti­san. Inversement, la contre­par­tie d’une cer­taine « radi­ca­li­sa­tion » de FO au plan confé­dé­ral, depuis le milieu des années 1980 – dont témoi­gne­raient ses appels deve­nus récur­rents à la grève géné­rale inter­pro­fes­sion­nelle – c’est jus­te­ment la pré­ser­va­tion de cette illu­sion d’un monde syn­di­cal tota­le­ment décon­necté du monde des partis. De ce point de vue, aussi bien les dif­fé­rentes com­po­santes de Solidaires que des équipes syn­di­cales au sein de la CGT – prêtes à assu­mer un autre dis­cours ou la contes­ta­tion sociale est néces­sai­re­ment poli­tique – se retrouvent en déca­lage avec la vision pré­sen­tée comme légi­time, par les direc­tions confé­dé­rales, du statut des syn­di­cats dans la société.

À la dif­fé­rence de celle de la CFDT, l’orientation de la CGT reste cepen­dant ancrée dans une ratio­na­lité éco­no­mique alter­na­tive – comme, dans une cer­taine mesure, celle de la confé­dé­ra­tion FO. Cette pos­ture est valo­ri­sée par les diri­geants cégé­tistes auprès de leurs mili­tants comme étant plus exi­geante que celle de leurs concur­rents. Elle n’en conduit pas moins, en excluant un affai­blis­se­ment du pou­voir poli­tique tel qu’il puisse entraî­ner sa chute, à subor­don­ner la mobi­li­sa­tion à la négo­cia­tion plutôt que l’inverse. La légi­ti­mité sup­po­sée du syn­di­ca­lisme dépen­dant de sa capa­cité à exis­ter comme « par­te­naire social », éven­tuel­le­ment exi­geant, mais res­pon­sable, les cal­culs des repré­sen­tants syn­di­caux sont bornés par les arènes du dia- logue social : leurs tem­po­ra­li­tés et leurs attentes s’ajustent à celles de leurs inter­lo­cu­teurs, pou­voirs publics et employeurs, plus qu’aux demandes des sala­riés. Un élar­gis­se­ment du conflit au-delà des arènes ins­ti­tu­tion­na­li­sées du dia­logue social ris­que­rait en effet de mettre en cause les fron­tières appa­rem­ment sta­bi­li­sées entre les ordres d’activité – ce qui est le propre d’une crise poli­tique. La ligne d’action par­ta­gée par la plu­part des équipes syn­di­cales diri­geantes repose ainsi sur l’hypothèse que des négo­cia­tions puissent s’ouvrir sur divers chan­tiers, entraî­ner des échanges assez longs, et néces­si­ter une mobi­li­sa­tion de longue haleine. D’où l’intérêt de main­te­nir une pres­sion suf­fi­sam­ment for te sur le gou­ver­ne­ment et le patro­nat pour les contraindre à négo­cier, mais suf­fi­sam­ment espa­cée pour éviter toute dyna­mique de « débor­de­ment ». C’est dans cette optique qu’après l’échéance du 1er mai, il est ques­tion d’une nou­velle jour­née d’action un samedi de juin.

Cette valo­ri­sa­tion du « dia­logue social » comme seul hori­zon auquel puisse pré­tendre le syn­di­ca­lisme – loin d’un projet de chan­ge­ment radi­cal de société – ouvre d’autres pistes d’analyse. Finalement, le syn­di­ca­lisme fran­çais, malgré sa diver­sité interne, n’est-il pas en train de s’engager sur la voie d’une poli­tique de pactes sociaux, soit d’échanges ritua­li­sés et cana­li­sés entre le pou­voir et des repré­sen­tants pro­fes­sion­na­li­sés du monde du tra­vail ? C’est à une forme d’intégration durable du mou­ve­ment syn­di­cal dans les modes de régu­la­tion du sys­tème capi­ta­liste que nous assis­te­rions, inté­gra­tion qui se tra­dui­rait dans les modes de pensée des res­pon­sables syn­di­caux, dans leur façon d’envisager à la fois la légi­ti­mité de leur orga­ni­sa­tion, mais aussi les pos­sibles qui s’ouvrent à elle. Pour autant, si tant est qu’on puisse le consta­ter sur un temps rela­ti­ve­ment long, le para­doxe d’un tel pro­ces­sus d’intégration est qu’il s’opère à contre-cou­rant des évo­lu­tions dans d’autres pays euro­péens. Des pra­tiques dura­ble­ment ins­tal­lées de « pactes sociaux » ont jus­te­ment été remises en cause ou dénon­cées par une partie des syn­di­cats en raison même de leur per te de con- tenu dans le régime de pro­duc­tion néo­li­bé­ral. Celui-ci, à la dif­fé­rence de ce que per­met­tait le key­né­siano-for­disme, n’accorde, en effet, aucune place au com­pro­mis social. Dès lors, l’implosion de ces stra­té­gies de négo­cia­tion natio­nale a donné lieu soit à une inté­gra­tion ren­for­cée d’un mou­ve­ment syn­di­cal coupé des formes de conflic­tua­lité et co-ges­tion­naire de la crise, comme en Espagne, soit à un redé­ploie­ment cri­tique de cer­taines orga­ni­sa­tions ou de com­po­santes de ces der­nières. Les exemples alle­mand et belge sont ici inté­res­sants, car ils ren­voient à des for­ma­tions sociales où ce type de poli­tique, rendue pos­sible par la puis­sance du mou­ve­ment social-démo­crate ou socia­liste, a été mené et connaît aujourd’hui une pro­fonde muta­tion. La remise en cause des liens avec le SPD et l’implication de syn­di­ca­listes dans la créa­tion de Die Linke atteste d’une recon­fi­gu­ra­tion par­tielle du rap­port au poli­tique et de la recherche de nou­velles alter­na­tives.

Les trans­for­ma­tions du syn­di­ca­lisme fran­çais, liées au repo­si­tion­ne­ment dans le champ des rela­tions pro­fes­sion­nelles d’une partie de ces com­po­santes, telle la CGT, condui­raient-elles à mettre en place en France une poli­tique d’intégration qui appa­raît tant du côté des déten­teurs du capi­tal que des orga­ni­sa­tions syn­di­cales comme un outil dépassé dans les autres pays euro­péens ? Si les logiques poli- tiques et syn­di­cales peuvent se ren­con­trer ici – l’une valo­ri­sant un contrôle de la conflic­tua­lité et du « coût » du tra­vail, l’autre sa légi­ti­ma­tion ins­ti­tu­tion­nelle – il n’est pas cer­tain qu’un tel scé­na­rio soit appuyé par le patro­nat en France. De plus, bien qu’elle pré­sente le mérite de dépla­cer la focale vers des fac­teurs plus macro, une telle ana­lyse n’a de sens qu’en étant arti­cu­lée à une com­pré­hen­sion plus fine de l’univers syn­di­cal natio­nal. De ce point de vue, il convient de ne pas conclure trop vite à l’emprise du modèle de concer­ta­tion sociale sur des orga­ni­sa­tions dont une partie des mili­tants res­tent mar­qués par la matrice d’un syn­di­ca­lisme de lutte. Des résis­tances mul­tiples existent en leur sein et inter­disent de penser ces évo­lu­tions en termes linéaires.

Plutôt que d’accuser les direc­tions syn­di­cales de refu­ser une stra­té­gie ascen­dante de mobi­li­sa­tion, nous espé­rons avoir montré l’intérêt de se deman­der pour quelles rai­sons elles la refusent. Nombre de syn­di­ca­listes, aux dif­fé­rents niveaux des hié­rar­chies orga­ni­sa­tion­nelles, sont mar­qués par une conscience aigue de la fra­gi­li­sa­tion du syn­di­ca­lisme, coor­don­nées qu’oublient par­fois cer­taines cri­tiques. Mais cette omni­pré­sence de la crise syn­di­cale, prisme à tra­vers lequel les équipes diri­geantes abordent les enjeux de la crise capi­ta­liste, con- duit sou­vent à accep­ter comme allant de soi cer­taines pré­misses qui deman­de­raient pour- tant à être dis­cu­tées. Si la crise du syn­di­ca­lisme est loin de n’être qu’un fait de dis­cours, les effets rétro­ac­tifs de ce dis­cours sont d’autant plus cer­tains que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales tendent à se dépos­sé­der de leurs capa­ci­tés cri­tiques. Cet enjeu est par­ti­cu­liè­re­ment visible dans le posi­tion­ne­ment de la direc­tion confé­dé­rale CGT. Sa rup­ture avec l’idée que puissent exis­ter des « inté­rêts objec­tifs » de la classe ouvrière dont l’organisation syn­di­cale serait en quelque sorte le repré­sen­tant « natu­rel » (avec le Par ti), l’a entraî­née vers l’extrême inverse. Le syn­di­ca­lisme s’étant coupé des tra­vailleurs du fait de son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, le seul remède à sa crise serait de se mettre sim­ple­ment « à l’écoute des sala­riés ». Un tel rai­son­ne­ment a par exemple motivé la signa­ture de la « posi­tion com­mune » sur la repré­sen­ta­ti­vité. Mais en fon­dant la légi­ti­mité syn­di­cale sur le cri­tère exclu­sif des résul­tats aux élec­tions pro­fes­sion­nelles, c’est une repré­sen­ta­tion des tra­vailleurs comme des citoyens-sala­riés saisis dans leur indi­vi­dua­lité qui se trouve confor­tée. Cette phi­lo­so­phie sociale, congruente avec les formes ins­ti­tuées de la démo­cra­tie libé­rale et repré­sen­ta­tive, réduit la for­ma­tion de la volonté col­lec­tive à l’agrégation des pré­fé­rences indi­vi­duelles, et son expres­sion à la parole de pro­fes­sion­nels de la repré­sen­ta­tion. En même temps qu’ils renoncent aux cer­ti­tudes d’un objec­ti­visme clas­siste (hâti­ve­ment assi­milé par cer­tains au « mar­xisme »), les syn­di­ca­listes en viennent ainsi à voir dans des objec­ti­va­tions concur­rentes (celle de l’opinion publique ou celle des « experts ») les inté­rêts « spon­ta­nés » des sala­riés, sans ques­tion­ner les pro­ces­sus de fabri­ca­tion qui sont der­rière ces expres­sions « natu­ra­li­sées ». Pour dépas­ser cette injonc­tion contra­dic­toire entre les logiques de l’action mili­tante et celle de l’opinion publique, entre les néces­si­tés de convaincre et de se confor­mer, il importe de réha­bi­li­ter le carac­tère néces­sai­re­ment conflic­tuel de la défi­ni­tion des inté­rêts et les dyna­miques col­lec­tives qui per­mettent de les faire exis­ter. C’est pour­quoi il est vital que la conflic­tua­lité sociale ren­contre de nou­velles formes de conflic­tua­lité idéo­lo­gique, et que celles-ci trouvent des canaux de dif­fu­sion au sein du monde syn­di­cal. En outre, et c’est là que s’identifient tra­vail intel­lec­tuel et tra­vail mili­tant, un savoir cri­tique sur le syn­di­ca­lisme ne trou­vera ses condi­tions de récep­tion que dans la revi­ta­li­sa­tion de cadres de débat démo­cra­tiques, autre­ment dit, de véri­tables dis­po­si­tifs d’intersubjectivité fixant eux-mêmes leurs propres limites, sans que cer­taines ques­tions soient pros­crites a priori parce que consi­dé­rées comme poli­tiques.

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