Face à la crise financière : nationalisation et bouclier social

Mis en ligne le 14 octobre 2008

Comment sortir du dilemme entre lais­ser plon­ger les banques, mais au risque d’aggraver la crise au détri­ment des sala­riés, ou les sauver en fai­sant payer le coût de ce sau­ve­tage par ces mêmes sala­riés ?

Par Michel HUSSON*

Le seul moyen d’éviter ce dilemme serait une natio­na­li­sa­tion inté­grale des banques et des assu­rances. Il ne s’agit pas de sur­en­chère, mais d’une réponse cohé­rente. Des « natio­na­li­sa­tions », ils en font, mais elles se limitent à des prises de par­ti­ci­pa­tion par­tielles et conçues comme pro­vi­soires. Ces injec­tions d’argent public ne ser­vi­ront qu’à accé­lé­rer les restruc­tu­ra­tions et en fin de compte à réta­blir le profit des banques sur le dos des contri­buables. Pour vrai­ment « ouvrir les livres de compte », conso­li­der les créances croi­sées, faire le tri, ne pas se faire refour­guer des titres pour­ris, empê­cher les fuites, il faut placer l’ensemble des banques sous contrôle public.

Régulation : les repen­tis de la libé­ra­li­sa­tion n’ont plus que ce mot à la bouche. Mais les règles seront tour­nées comme elles l’ont tou­jours été si elles ne sont pas impo­sées direc­te­ment. Il faut évi­dem­ment sou­te­nir des mesures comme l’interdiction des para­dis fis­caux mais on ne peut faire confiance aux auto­ri­tés moné­taires inter­na­tio­nales pour régu­ler dura­ble­ment la finance.

Cette natio­na­li­sa­tion devrait débou­cher sur la créa­tion d’un pôle finan­cier public, parce que le crédit et l’assurance relèvent du ser­vice public. La crise a démon­tré que la finance privée conduit à la catas­trophe sociale. Reste à réha­bi­li­ter l’idée d’un crédit public, ce qui sup­pose d’instaurer une ges­tion démo­cra­tique met­tant le crédit au ser­vice des prio­ri­tés sociales.

Peux-tu détailler ta pro­po­si­tion de « bou­clier social » ?

Les tra­vailleurs ne sont pas res­pon­sables de cette crise qui a été au contraire rendue pos­sible par le détour­ne­ment de richesse au béné­fice des ren­tiers. Il serait into­lé­rable qu’ils paient les pots cassés, uni­que­ment pour que les entre­prises puissent conti­nuer à verser des divi­dendes. L’idée de « bou­clier social » est un moyen d’affirmer cette exi­gence. Elle consiste à geler les divi­dendes à leur niveau actuel et à les trans­fé­rer à un fonds de mutua­li­sa­tion. Ces sommes pour­raient être uti­li­sées, dans des pro­por­tions à dis­cu­ter démo­cra­ti­que­ment, au main­tien du revenu des chô­meurs et au finan­ce­ment de la Sécurité sociale, des bud­gets sociaux et des ser­vice publics : l’interdiction des divi­dendes finan­ce­rait ainsi l’interdiction des licen­cie­ments, comme cela avait été pro­posé dans le livre Supprimer les licen­cie­ments. Les sommes poten­tiel­le­ment concer­nées sont de 90 mil­liards d’euros : c’est 5 % du Pib, soit exac­te­ment la même pro­por­tion que les 700 mil­liards de dol­lars prévus par le plan Paulson aux Etats-Unis.

Comment arti­cu­ler ces pro­po­si­tions avec une bataille à plus long terme sur le salaire ?

Il faut prendre en tenailles les reve­nus finan­ciers en les ponc­tion­nant direc­te­ment d’un côté, et en aug­men­tant les salaires de l’autre. Dans l’immédiat, il faut mettre en avant l’idée de l’échelle mobile des salaires, autre­ment dit leur indexa­tion sur les prix, de manière à défendre le pou­voir d’achat. C’est une mesure d’urgence mini­male. On pour­rait la pré­ci­ser en pro­po­sant que l’on retire les aides publiques aux entre­prises qui ne s’y confor­me­raient pas. Certes, ces aides publiques devraient être sup­pri­mées à terme mais ce dis­po­si­tif aurait l’avantage de per­mettre un contrôle des sala­riés à qui revien­drait la fonc­tion d’évaluer la pro­gres­sion du pou­voir d’achat.

La période qui s’ouvre avec la crise doit conduire à radi­ca­li­ser les alter­na­tives autour de la notion de contrôle sur la manière dont on éponge les effets de la crise. Il faut s’appuyer sur le sen­ti­ment d’injustice par rap­port à des mesures qui n’ont d’autre but que de sauver la mise des res­pon­sables du désastre. Nationalisation et contrôle répondent à cette inquié­tude et repré­sentent en même temps des incur­sions dans la pro­priété privée qui peuvent donner un contenu anti­ca­pi­ta­liste à la défense immé­diate contre les effets de la crise.

* Publié ori­gi­na­le­ment sur le site de Michel Husson. Interview à paraître dans Rouge n°2270 du 16 octobre 2008.


Source : Europe soli­daire sans fron­tières

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