Exaltantes percées et grandes responsabilités

Si l’on veut, après cette élection de 2018, chercher à comprendre quel chemin pourrait prendre Québec solidaire (QS) dans les années à venir, il faut partir d’une formidable contradiction : celle qui oppose les indéniables percées à gauche que ce parti a effectuées au très hégémonique consensus de droite qu’il doit affronter. En effet, alors que QS est parvenu à capter 16,10 % du vote, les voix obtenues par la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti libéral (PLQ), deux partis ouvertement néolibéraux, représentent près de 62,24 % des personnes qui sont allées voter. Si l’on rajoute à cela les 17,06 % du Parti québécois, parti souverainiste et social-libéral qui, lorsqu’il est au pouvoir, tend généralement à mener des politiques d’austérité, on se trouve devant une situation passablement difficile, plus particulièrement lorsqu’on aspire, comme QS, à des changements de fond. Comment dans un tel contexte faire bouger ce consensus de droite ? Comment, dans une situation apparemment si contradictoire, penser le développement de QS ? Il faut d’abord comprendre les raisons du succès de QS, aussi partiel soit-il. Et pour cela, il n’y a rien de mieux que d’avoir suivi de près la campagne de Catherine Dorion dans le comté de Taschereau, et de s’être laissé peu à peu happer par l’immense espoir qui n’a cessé de grandir parmi les partisans et les partisanes, et comprendre qu’à force de volonté, d’énergie et d’organisation, il était possible de gagner.

Non à la langue de bois

Certes, nombre d’éléments ont pesé dans la balance, à commencer par les qualités de la candidate, Catherine Dorion, dont le charisme comme les modes d’intervention poétiques – toujours très loin de la langue de bois – ont certainement joué un grand rôle. Il ne faudrait pas non plus oublier une équipe électorale unie et rodée qui a su utiliser avec art les ressources des médias sociaux comme d’un grand nombre de bénévoles, mais aussi se servir de l’arme des sondages, généralement si défavorables aux tiers partis, et la retourner à son avantage. Il y avait dans Taschereau quatre candidats aux forces équivalentes : QS trainait en dernière place. À l’ombre des succès de Manon Massé au niveau national, d’un programme solidaire cohérent combinant plan de transition écologique et volonté d’indépendance, la petite boule de neige locale des partisans de la première heure s’est mise à grossir et à attirer de nouveaux adhérents et adhérentes soudés par une idée simple : si l’on unit les efforts de chacun, tout devient possible. Peut-être est-ce là une première leçon : à condition d’être bien organisé et de disposer d’un programme cohérent en phase avec les défis clés du moment, il est possible d’entrer en syntonie avec les désirs de changement qui hantent aujourd’hui tant d’électeurs et d’électrices.

« Quand on est nombreux, la charrue n’est pas lourde »

Reste bien sûr la suite : comment transformer ces exaltantes percées en quelque chose qui perdure et puisse croître et gagner le Québec entier, surtout quand arrive en force pour nous gouverner un parti comme la CAQ, marqué par le nationalisme identitaire ainsi que par les logiques de la loi et l’ordre ? Il y a bien longtemps de cela, en décembre 1990, et dans un tout autre pays, en Haïti, alors que le candidat des plus démunis, Jean Bertrand Aristide, venait d’être triomphalement élu à la présidence de son pays, l’ambassadeur étatsunien de l’époque lui avait servi comme avertissement un vieux proverbe haïtien : « Après la fête, les tambours sont lourds ! » (apre bal tanbou lou). Et du tac au tac , Aristide lui avait répondu avec fierté : « Quand on est nombreux, la charrue n’est pas lourde ! » (men ampil, chay pa lou).

Peut-être trouvera-t-on là, ramassés dans cet échange coloré, une bonne part des défis que QS devra affronter à l’avenir ! Car, au-delà de l’indéniable succès que représentent ces 10 député-e-s élus, il faudra ajouter beaucoup de réflexion et de travail pour que se réalisent les changements de fond que le programme de QS appelle au cœur d’une époque si marquée à droite. Qu’on pense simplement à la transition énergétique, ou encore à l’indépendance ou même à une plus grande justice sociale, etc. Sans tout un peuple de nouveau en marche et capable de se faire entendre avec force partout, il ne sera guère possible de faire avancer les choses dans la direction souhaitée.

Se remettre en marche

Voilà où s’enracine la responsabilité de QS pour les quatre années à venir : aider le peuple du Québec, les forces populaires du Québec, à se remettre en marche. Et pour cela, apprendre à réarticuler à travers une même lutte politique ce que la postmodernité nous pousse à ne concevoir qu’en silos séparés les uns des autres : les défis économiques, sociaux, nationaux, féministes, écologiques, autochtones et autres, ceux-là mêmes qu’il faut réapprendre à penser ensemble dans une lutte partagée. Ce n’est pas une mince tâche, d’autant moins que l’on a pu noter au Québec que les mouvements sociaux ne sont plus très actifs depuis quelques années, apparemment eux aussi emportés par une vague de frilosité préoccupante. L’histoire nous rappelle combien, un peu partout dans le monde, il est difficile pour un parti de gauche doté d’une certaine représentation parlementaire de résister aux pressions institutionnelles qui ne cessent de le pousser vers la droite. Québec solidaire, saura-t-il néanmoins garder le cap et, en cette ère de politiques droitières et populistes, ne pas avoir peur d’aller courageusement à contre-courant, tout en restant capable de s’ouvrir, loin de tout sectarisme, à des cercles chaque fois plus larges de sympathisantes et sympathisants ? N’est-ce pas ainsi qu’il est arrivé à ce qui, aujourd’hui, commence pour lui de manière si exaltante ? Sur fond de luttes collectives nouvelles et prometteuses, en tenant fermement la boussole de l’action politique rassembleuse et unificatrice[1], il ne doit donc oublier ni la détermination ni l’ouverture. Tel est le secret des victoires futures !

Pierre Mouterde, sociologue et essayiste


  1. À cet égard, la revendication de l’indépendance à laquelle souscrit QS pourrait jouer un rôle stratégique central. Non seulement parce qu’elle peut, sur un territoire donné et grâce à un programme déterminé, réunir dans la lutte politique de larges secteurs des classes populaires (dans la mesure où bien évidemment l’on aura pensé de manière plurielle et inclusive), mais aussi parce qu’en cette ère d’individualisme grandissant marqué du sceau du néolibéralisme, elle fait concrètement resurgir le « nous » et avec lui des valeurs et un projet d’ordre essentiellement collectif.

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