BILAN DES ÉLECTIONS 2018

Exaltantes percées et grandes responsabilités

Par Mis en ligne le 26 décembre 2019

Si l’on veut, après cette élec­tion de 2018, cher­cher à com­prendre quel chemin pour­rait prendre Québec soli­daire (QS) dans les années à venir, il faut partir d’une for­mi­dable contra­dic­tion : celle qui oppose les indé­niables per­cées à gauche que ce parti a effec­tuées au très hégé­mo­nique consen­sus de droite qu’il doit affron­ter. En effet, alors que QS est par­venu à capter 16,10 % du vote, les voix obte­nues par la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti libé­ral (PLQ), deux partis ouver­te­ment néo­li­bé­raux, repré­sentent près de 62,24 % des per­sonnes qui sont allées voter. Si l’on rajoute à cela les 17,06 % du Parti qué­bé­cois, parti sou­ve­rai­niste et social-libé­ral qui, lorsqu’il est au pou­voir, tend géné­ra­le­ment à mener des poli­tiques d’austérité, on se trouve devant une situa­tion pas­sa­ble­ment dif­fi­cile, plus par­ti­cu­liè­re­ment lorsqu’on aspire, comme QS, à des chan­ge­ments de fond. Comment dans un tel contexte faire bouger ce consen­sus de droite ? Comment, dans une situa­tion appa­rem­ment si contra­dic­toire, penser le déve­lop­pe­ment de QS ? Il faut d’abord com­prendre les rai­sons du succès de QS, aussi par­tiel soit-il. Et pour cela, il n’y a rien de mieux que d’avoir suivi de près la cam­pagne de Catherine Dorion dans le comté de Taschereau, et de s’être laissé peu à peu happer par l’immense espoir qui n’a cessé de gran­dir parmi les par­ti­sans et les par­ti­sanes, et com­prendre qu’à force de volonté, d’énergie et d’organisation, il était pos­sible de gagner.

Non à la langue de bois

Certes, nombre d’éléments ont pesé dans la balance, à com­men­cer par les qua­li­tés de la can­di­date, Catherine Dorion, dont le cha­risme comme les modes d’intervention poé­tiques – tou­jours très loin de la langue de bois – ont cer­tai­ne­ment joué un grand rôle. Il ne fau­drait pas non plus oublier une équipe élec­to­rale unie et rodée qui a su uti­li­ser avec art les res­sources des médias sociaux comme d’un grand nombre de béné­voles, mais aussi se servir de l’arme des son­dages, géné­ra­le­ment si défa­vo­rables aux tiers partis, et la retour­ner à son avan­tage. Il y avait dans Taschereau quatre can­di­dats aux forces équi­va­lentes : QS trai­nait en der­nière place. À l’ombre des succès de Manon Massé au niveau natio­nal, d’un pro­gramme soli­daire cohé­rent com­bi­nant plan de tran­si­tion éco­lo­gique et volonté d’indépendance, la petite boule de neige locale des par­ti­sans de la pre­mière heure s’est mise à gros­sir et à atti­rer de nou­veaux adhé­rents et adhé­rentes soudés par une idée simple : si l’on unit les efforts de chacun, tout devient pos­sible. Peut-être est-ce là une pre­mière leçon : à condi­tion d’être bien orga­nisé et de dis­po­ser d’un pro­gramme cohé­rent en phase avec les défis clés du moment, il est pos­sible d’entrer en syn­to­nie avec les désirs de chan­ge­ment qui hantent aujourd’hui tant d’électeurs et d’électrices.

« Quand on est nombreux, la charrue n’est pas lourde »

Reste bien sûr la suite : com­ment trans­for­mer ces exal­tantes per­cées en quelque chose qui per­dure et puisse croître et gagner le Québec entier, sur­tout quand arrive en force pour nous gou­ver­ner un parti comme la CAQ, marqué par le natio­na­lisme iden­ti­taire ainsi que par les logiques de la loi et l’ordre ? Il y a bien long­temps de cela, en décembre 1990, et dans un tout autre pays, en Haïti, alors que le can­di­dat des plus dému­nis, Jean Bertrand Aristide, venait d’être triom­pha­le­ment élu à la pré­si­dence de son pays, l’ambassadeur état­su­nien de l’époque lui avait servi comme aver­tis­se­ment un vieux pro­verbe haï­tien : « Après la fête, les tam­bours sont lourds ! » (apre bal tanbou lou). Et du tac au tac , Aristide lui avait répondu avec fierté : « Quand on est nom­breux, la char­rue n’est pas lourde ! » (men ampil, chay pa lou).

Peut-être trou­vera-t-on là, ramas­sés dans cet échange coloré, une bonne part des défis que QS devra affron­ter à l’avenir ! Car, au-delà de l’indéniable succès que repré­sentent ces 10 député-e-s élus, il faudra ajou­ter beau­coup de réflexion et de tra­vail pour que se réa­lisent les chan­ge­ments de fond que le pro­gramme de QS appelle au cœur d’une époque si mar­quée à droite. Qu’on pense sim­ple­ment à la tran­si­tion éner­gé­tique, ou encore à l’indépendance ou même à une plus grande jus­tice sociale, etc. Sans tout un peuple de nou­veau en marche et capable de se faire entendre avec force par­tout, il ne sera guère pos­sible de faire avan­cer les choses dans la direc­tion sou­hai­tée.

Se remettre en marche

Voilà où s’enracine la res­pon­sa­bi­lité de QS pour les quatre années à venir : aider le peuple du Québec, les forces popu­laires du Québec, à se remettre en marche. Et pour cela, apprendre à réar­ti­cu­ler à tra­vers une même lutte poli­tique ce que la post­mo­der­nité nous pousse à ne conce­voir qu’en silos sépa­rés les uns des autres : les défis éco­no­miques, sociaux, natio­naux, fémi­nistes, éco­lo­giques, autoch­tones et autres, ceux-là mêmes qu’il faut réap­prendre à penser ensemble dans une lutte par­ta­gée. Ce n’est pas une mince tâche, d’autant moins que l’on a pu noter au Québec que les mou­ve­ments sociaux ne sont plus très actifs depuis quelques années, appa­rem­ment eux aussi empor­tés par une vague de fri­lo­sité pré­oc­cu­pante. L’histoire nous rap­pelle com­bien, un peu par­tout dans le monde, il est dif­fi­cile pour un parti de gauche doté d’une cer­taine repré­sen­ta­tion par­le­men­taire de résis­ter aux pres­sions ins­ti­tu­tion­nelles qui ne cessent de le pous­ser vers la droite. Québec soli­daire, saura-t-il néan­moins garder le cap et, en cette ère de poli­tiques droi­tières et popu­listes, ne pas avoir peur d’aller cou­ra­geu­se­ment à contre-cou­rant, tout en res­tant capable de s’ouvrir, loin de tout sec­ta­risme, à des cercles chaque fois plus larges de sym­pa­thi­santes et sym­pa­thi­sants ? N’est-ce pas ainsi qu’il est arrivé à ce qui, aujourd’hui, com­mence pour lui de manière si exal­tante ? Sur fond de luttes col­lec­tives nou­velles et pro­met­teuses, en tenant fer­me­ment la bous­sole de l’action poli­tique ras­sem­bleuse et uni­fi­ca­trice[1], il ne doit donc oublier ni la déter­mi­na­tion ni l’ouverture. Tel est le secret des vic­toires futures !

Pierre Mouterde, socio­logue et essayiste


  1. À cet égard, la reven­di­ca­tion de l’indépendance à laquelle sous­crit QS pour­rait jouer un rôle stra­té­gique cen­tral. Non seule­ment parce qu’elle peut, sur un ter­ri­toire donné et grâce à un pro­gramme déter­miné, réunir dans la lutte poli­tique de larges sec­teurs des classes popu­laires (dans la mesure où bien évi­dem­ment l’on aura pensé de manière plu­rielle et inclu­sive), mais aussi parce qu’en cette ère d’individualisme gran­dis­sant marqué du sceau du néo­li­bé­ra­lisme, elle fait concrè­te­ment resur­gir le « nous » et avec lui des valeurs et un projet d’ordre essen­tiel­le­ment col­lec­tif.

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