Euro : en sortir ou pas ?

Par Mis en ligne le 20 juillet 2011

Le dérou­le­ment de la crise peut se résu­mer de manière simple : le capi­ta­lisme s’est repro­duit durant les deux décen­nies pré­cé­dant la crise en accu­mu­lant une mon­tagne de dettes. Pour éviter l’effondrement du sys­tème, les Etats ont repris à leur compte l’essentiel de ces dettes qui, de pri­vées, sont deve­nues publiques. Leur projet est doré­na­vant de pré­sen­ter la fac­ture aux citoyens sous forme de coupes bud­gé­taires, d’augmentation des impôts les plus injustes et de gel des salaires. En résumé la majo­rité de la popu­la­tion (tra­vailleurs et retrai­tés) doit assu­rer la réa­li­sa­tion de pro­fits fic­tifs accu­mu­lés durant de longues années.

Le ver était dans le fruit. Vouloir construire un espace éco­no­mique avec une mon­naie unique, mais sans budget, n’était pas un projet cohé­rent. Une union moné­taire tron­quée devient une machine à fabri­quer de l’hétérogénéité et de la diver­gence. Les pays connais­sant une infla­tion supé­rieure à la moyenne perdent en com­pé­ti­ti­vité, sont inci­tés à fonder leur crois­sance sur le sur­en­det­te­ment.

Rétrospectivement, le choix de l’euro n’avait d’ailleurs pas de jus­ti­fi­ca­tion évi­dente par rap­port à un sys­tème de mon­naie com­mune, avec un euro conver­tible pour les rela­tions avec le reste du monde, et des mon­naies réajus­tables à l’intérieur. En réa­lité, l’euro était conçu comme un ins­tru­ment de dis­ci­pline bud­gé­taire et sur­tout sala­riale. Le recours à la déva­lua­tion étant impos­sible, le salaire deve­nait la seule variable d’ajustement.

Pourtant, le sys­tème a fonc­tionné tant bien que mal grâce au sur­en­det­te­ment et, au moins dans un pre­mier temps, à la baisse de l’euro par rap­port au dollar. Ces expé­dients ne pou­vaient que s’épuiser, et les choses ont com­mencé à se détra­quer avec la poli­tique alle­mande de défla­tion sala­riale qui l’a conduite à accroître ses parts de marché, en majeure partie à l’intérieur de la zone euro. Même si la zone euro était glo­ba­le­ment en équi­libre, l’écart s’est ainsi creusé entre les excé­dents alle­mands et les défi­cits de la majo­rité des autres pays. Les taux de crois­sance des pays de la zone euro ne se sont pas rap­pro­chés : ils ont au contraire eu ten­dance à diver­ger, et cela dès la mise en place de l’euro.

Cette confi­gu­ra­tion n’était pas sou­te­nable. La crise a bru­ta­le­ment accé­léré les pro­ces­sus de frag­men­ta­tion et la spé­cu­la­tion finan­cière a fait appa­raître au grand jour les ten­sions inhé­rentes à l’Europe néo-libé­rale. La crise a appro­fondi la pola­ri­sa­tion de la zone euro en deux groupes de pays. D’un côté, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Autriche béné­fi­ciaient d’importants excé­dents com­mer­ciaux et leurs défi­cits publics res­taient modé­rés. De l’autre, on trou­vait déjà les fameux « PIGS » (Portugal Italie Grèce Espagne) dans une situa­tion inverse : forts défi­cits com­mer­ciaux et défi­cits publics déjà au-dessus de la moyenne. Avec la crise, les défi­cits publics se sont creu­sés par­tout mais beau­coup moins dans le pre­mier groupe de pays qui conservent des excé­dents com­mer­ciaux. Dans tous les autres pays, la situa­tion se dégrade avec l’explosion des défi­cits publics, et un dés­équi­libre crois­sant de la balance com­mer­ciale. En Europe, la crise des dettes sou­ve­raines a accé­léré le tour­nant vers l’austérité qui était de toute manière pro­grammé. La spé­cu­la­tion contre la Grèce, puis l’Irlande et le Portugal n’a été pos­sible que parce qu’il n’y a eu aucune mesure de contrôle des banques, ni de prise en charge mutua­li­sée des dettes à l’échelle euro­péenne. Ce sont d’ailleurs les banques cen­trales qui four­nissent les muni­tions, en prê­tant aux banques à 1% l’argent qui sera ensuite uti­lisé pour pro­fi­ter de la hausse des taux servis par les Etats, et empo­cher la dif­fé­rence.

L’endettement public pre­nant le relais de l’endettement privé, la crise finan­cière rebon­dit sur ce ter­rain. De ce point de vue, les plans de sau­ve­tage de l’euro sont en réa­lité des plans de sau­ve­tage des banques euro­péennes qui détiennent une bonne partie de la dette des pays mena­cés. Les attaques spé­cu­la­tives sont uti­li­sées comme argu­ment en faveur d’un pas­sage rapide à des plans d’austérité dras­tiques. C’est un non-sens qui ne peut débou­cher que sur une nou­velle réces­sion, y com­pris en Allemagne où les expor­ta­tions vers les pays émer­gents ne pour­ront com­pen­ser les pertes sur les mar­chés euro­péens.

Au fond, les gou­ver­ne­ments euro­péens n’ont qu’un seul objec­tif : reve­nir aussi vite que pos­si­bleau busi­ness as usual. Mais cet objec­tif est hors d’atteinte, pré­ci­sé­ment parce que tout ce qui avait permis de gérer les contra­dic­tions d’une inté­gra­tion moné­taire ban­cale a été rendu inuti­li­sable parla crise. Ces élé­ments d’analyse sont aujourd’hui assez lar­ge­ment par­ta­gés. Ils conduisent cepen­dant à des pro­nos­tics et à des orien­ta­tions oppo­sées : écla­te­ment de la zone euro, ou refon­da­tion de la construc­tion euro­péenne.

Pour une refondation de l’Europe

Le prin­cipe essen­tiel, c’est la satis­fac­tion opti­male des besoins sociaux. Le point de départ est donc la répar­ti­tion des richesses. Du point de vue capi­ta­liste, la sortie de crise passe par une res­tau­ra­tion de la ren­ta­bi­lité et donc par une pres­sion sup­plé­men­taire sur les salaires et l’emploi.

Mais c’est la part du revenu natio­nal ponc­tion­née sur les salaires qui a nourri les bulles finan­cières. Et ce sont les contre-réformes néo­li­bé­rales qui ont creusé les défi­cits, avant même l’éclatement de la crise.

L’équation est donc simple : on ne sor­tira pas de la crise par le haut sans une modi­fi­ca­tion signi­fi­ca­tive de la répar­ti­tion des reve­nus. Cette ques­tion vient avant celle de la crois­sance. Certes, une crois­sance plus sou­te­nue serait favo­rable à l’emploi et aux salaires (encore faut-il en dis­cu­ter le contenu d’un point de vue éco­lo­gique) mais, de toute manière, on ne peut pas tabler sur cette variable si, en même temps, la répar­ti­tion des reve­nus devient de plus en plus inéga­li­taire.

Il faut donc prendre en tenailles les inéga­li­tés : d’un côté par l’augmentation de la masse sala­riale, de l’autre par la réforme fis­cale. La remise à niveau de la part des salaires pour­rait suivre une règle des trois tiers : un tiers pour les salaires directs, un tiers pour le salaire socia­lisé (la pro­tec­tion sociale) et un tiers pour la créa­tion d’emplois par réduc­tion du temps de tra­vail. Cette pro­gres­sion se ferait au détri­ment des divi­dendes, qui n’ont aucune jus­ti­fi­ca­tion éco­no­mique, ni uti­lité sociale. Le défi­cit bud­gé­taire devrait être pro­gres­si­ve­ment réduit, non pas par une coupe dans les dépenses, mais par une refis­ca­li­sa­tion de toutes les formes de reve­nus qui ont été peu à peu dis­pen­sées d’impôts. Dans l’immédiat, le coût de la crise devrait être assumé par ses res­pon­sables, autre­ment dit la dette devrait être en grande partie annu­lée et les banques natio­na­li­sées.

Le chô­mage et la pré­ca­rité étaient déjà les tares sociales les plus graves de ce sys­tème : la crise les durcit encore, d’autant plus que les plans d’austérité vont rogner sur les condi­tions d’existence des plus défa­vo­ri­sés. Là encore, une hypo­thé­tique crois­sance ne doit pas être consi­dé­rée comme la voie royale. Produisons plus pour pou­voir créer des emplois ? C’est prendre les choses à l’envers. Il faut opérer ici un chan­ge­ment total de pers­pec­tive et prendre la créa­tion d’emplois utiles comme point de départ. Que ce soit par réduc­tion du temps de tra­vail dans le privé, ou par créa­tions de postes dans les admi­nis­tra­tions, ser­vices publics et col­lec­ti­vi­tés, il faut partir des besoins et com­prendre que ce sont les emplois qui créent de la richesse (pas for­cé­ment mar­chande). Et cela permet d’établir une pas­se­relle avec les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales : la prio­rité au temps libre et la créa­tion d’emplois utiles sont deux élé­ments essen­tiels de tout pro­gramme de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique.

La ques­tion de la répar­ti­tion des reve­nus est donc le bon point d’accroche, autour de ce prin­cipe simple : « nous ne paie­rons pas pour leur crise ». Cela n’a rien à voir avec une « relance par les salaires », mais avec une défense des salaires, de l’emploi et des droits sociaux sur laquelle il ne devrait pas y avoir de dis­cus­sion. On peut alors mettre en avant la notion com­plé­men­taire de contrôle : contrôle sur ce qu’ils font de leurs pro­fits (verser des divi­dendes ou créer des emplois); contrôle sur l’utilisation des impôts (sub­ven­tion­ner les banques ou finan­cer les ser­vices publics). L’enjeu est de faire bas­cu­ler de la défense au contrôle et seul ce bas­cu­le­ment peut per­mettre que la mise en cause de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion (le véri­table anti­ca­pi­ta­lisme) acquière une audience de masse.

Comme le résume bien Özlem Onaran [1]: « Un consen­sus émerge entre les forces anti­ca­pi­ta­listes euro­péennes autour d’une stra­té­gie fondée sur quatre piliers : 1) résis­tance aux poli­tiques d’austérité ; 2) réforme fis­cale radi­cale et contrôle des capi­taux ; 3) nationalisation/​socialisation des banques sous contrôle démo­cra­tique ; 4) audit de la dette sous contrôle démo­cra­tique suivi d’un éven­tuel défaut. »

Sortie de l’euro ?

Quel serait l’avantage d’une sortie de l’euro ? L’argument prin­ci­pal est qu’il ren­drait pos­sible une déva­lua­tion de la nou­velle mon­naie qui réta­bli­rait la com­pé­ti­ti­vité du pays concerné. Il redon­ne­rait à la Banque cen­trale la pos­si­bi­lité d’émettre de la mon­naie afin de finan­cer autre­ment son défi­cit. Les plus opti­mistes y voient un moyen de réin­dus­tria­li­ser une éco­no­mie, d’atteindre une crois­sance plus élevée et de créer des emplois.

La fusion des mon­naies natio­nales au sein de l’euro a retiré une variable d’ajustement essen­tielle, le taux de change. Les pays dont la com­pé­ti­ti­vité-prix recule n’ont d’autre moyen, dans le cadre euro­péen actuel, que le frei­nage des salaires et la fuite en avant dans l’endettement. Ceci est vrai, mais n’empêche pas le scé­na­rio de sortie de l’euro d’être inco­hé­rent.

La sortie de l’euro ne résou­drait en rien la ques­tion de la dette et l’aggraverait au contraire, dans la mesure où la dette à l’égard des non-rési­dents serait immé­dia­te­ment aug­men­tée du taux de déva­lua­tion. La restruc­tu­ra­tion de la dette devrait donc en tout état de cause être réa­li­sée avant la sortie de l’euro.

Revenir à une mon­naie natio­nale dans le cas de pays qui enre­gistrent d’importants défi­cits exté­rieurs les soumet direc­te­ment à la spé­cu­la­tion sur la mon­naie. L’appartenance à l’euro avait au moins l’avantage de pré­ser­ver les pays de ces attaques spé­cu­la­tives : ainsi le défi­cit com­mer­cial de l’Espagne avait atteint jusqu’à 9% du PIB sans effet, évi­dem­ment, sur « sa » mon­naie.

Une déva­lua­tion rend les pro­duits d’un pays plus com­pé­ti­tifs, en tout cas à l’égard des pays qui ne déva­luent pas. Il fau­drait donc que la sortie de l’euro ne concerne qu’un petit nombre de pays. C’est donc une solu­tion natio­nale non coopé­ra­tive où un pays cherche à gagner des parts de marché sur ses par­te­naires com­mer­ciaux. Mais une déva­lua­tion fait aug­men­ter le prix des impor­ta­tions, qui se réper­cute sur l’inflation interne et peu annu­ler en partie les gains de com­pé­ti­ti­vité sur les prix à l’exportation. L’économiste Jacques Sapir, qui a établi un plan de sortie de l’euro pour la France [2], recon­naît que l’inflation « impo­sera des déva­lua­tions régu­lières (tous les ans ou tous les 18 mois)» pour main­te­nir le taux de change réel constant. Cela revient à accep­ter une boucle infla­tion-déva­lua­tion sans fin. La com­pé­ti­ti­vité d’un pays repose sur des élé­ments maté­riels : les gains de pro­duc­ti­vité, l’innovation, la spé­cia­li­sa­tion indus­trielle, etc. Penser que la mani­pu­la­tion des taux de change peut suf­fire à assu­rer la com­pé­ti­ti­vité est lar­ge­ment une illu­sion.

C’est pour­quoi il n’y a à peu près aucune expé­rience de déva­lua­tion qui ne se soit pas tra­duite par une aus­té­rité accrue qui retombe en défi­ni­tive sur les sala­riés. Pour que la déva­lua­tion serve à la mise en place d’une autre répar­ti­tion des reve­nus et d’un autre mode de crois­sance, il fau­drait que les rap­ports de forces sociaux aient été pro­fon­dé­ment trans­for­més. Faire de la sortie de l’euro un préa­lable revient donc à inver­ser les prio­ri­tés entre trans­for­ma­tion sociale et taux de change. Il y a là un glis­se­ment extrê­me­ment dan­ge­reux. Dans son docu­ment, Jacques Sapir sou­ligne que la « nou­velle mon­naie devrait alors être insé­rée dans les chan­ge­ments de poli­tique macroé­co­no­mique et ins­ti­tu­tion­nel (…) si l’on veut qu’elle donne tous les effets atten­dus ». Parmi ces chan­ge­ments, il cite un rat­tra­page des salaires, la péren­ni­sa­tion des sys­tèmes sociaux, un contrôle strict des capi­taux, la réqui­si­tion de la banque de France, le contrôle de l’Etat sur les banques et les assu­rances. Mais toutes ces mesures devraient avoir été impo­sées avant même tout projet de sortie de l’euro.

Un gou­ver­ne­ment de trans­for­ma­tion sociale com­met­trait d’ailleurs une ter­rible erreur stra­té­gique en com­men­çant par sortir de l’euro, puisqu’il s’exposerait ainsi à toutes les mesures de rétor­sion.

Politiquement, le risque est très grand de donner une légi­ti­mité de gauche aux pro­grammes popu­listes. En France, le Front National fait de la sortie de l’euro l’un des axes de sa poli­tique. Il renoue avec une logique natio­nal-socia­liste qui com­bine le dis­cours xéno­phobe avec une lec­ture fai­sant de l’intégration euro­péenne la source exclu­sive de tous les maux éco­no­miques et sociaux.

C’est le fond de la ques­tion. La mon­dia­li­sa­tion et l’intégration euro­péenne néo­li­bé­rales ren­forcent le rap­port de forces en faveur du capi­tal. Mais il n’est pas pos­sible d’en faire la cause unique, comme si un meilleur par­tage des richesses pou­vait s’établir spon­ta­né­ment, à l’intérieur de chaque pays, à la seule condi­tion de prendre des mesures pro­tec­tion­nistes. Laisser croire que la sortie de l’euro pour­rait en soi amé­lio­rer le rap­port de forces en faveur des tra­vailleurs est au fond l’erreur d’analyse fon­da­men­tale. Il suffit pour­tant de consi­dé­rer l’exemple bri­tan­nique : la livre ster­ling ne fait pas partie de l’euro, mais cela ne met pas la popu­la­tion à l’abri d’un plan d’austérité parmi les plus bru­taux en Europe.

Les par­ti­sans de la sortie de l’euro avancent un autre argu­ment : la sortie de l’euro serait une mesure immé­diate, rela­ti­ve­ment facile à prendre, alors qu’une pers­pec­tive de refon­da­tion euro­péenne serait hors d’atteinte. Cet argu­ment passe à côté de la pos­si­bi­lité même d’une stra­té­gie de rup­ture qui ne pré­sup­pose pas qu’elle inter­vienne de manière simul­ta­née dans tous les pays euro­péens.

Pour une stratégie de rupture et d’extension

Le choix semble donc être entre une aven­ture hasar­deuse et une har­mo­ni­sa­tion uto­pique. La ques­tion poli­tique cen­trale est alors de sortir de ce dilemme. Pour essayer d’y répondre, il faut tra­vailler la dis­tinc­tion entre les fins et les moyens. L’objectif d’une poli­tique de trans­for­ma­tion sociale, c’est, encore une fois, d’assurer à l’ensemble des citoyens une vie décente dans toutes ses dimen­sions (emploi, santé, retraite, loge­ment, etc.). L’obstacle immé­diat est la répar­ti­tion des reve­nus qu’il faut modi­fier à la source (entre pro­fits et salaires) et cor­ri­ger au niveau fiscal. Il faut donc prendre un ensemble de mesures visant à dégon­fler les reve­nus finan­ciers et à réa­li­ser une réforme fis­cale radi­cale. Ces enjeux passent par la mise en cause des inté­rêts sociaux domi­nants, de leurs pri­vi­lèges, et cet affron­te­ment se déroule avant tout dans un cadre natio­nal. Mais les atouts des domi­nants et les mesures de rétor­sion pos­sibles dépassent ce cadre natio­nal : on invoque immé­dia­te­ment la perte de com­pé­ti­ti­vité, les fuites de capi­taux et la rup­ture avec les règles euro­péennes.

La seule stra­té­gie pos­sible doit alors s’appuyer sur la légi­ti­mité des solu­tions pro­gres­sistes, qui résulte de leur carac­tère émi­nem­ment coopé­ra­tif. Toutes les recom­man­da­tions néo-libé­rales ren­voient en der­nière ins­tance à la recherche de la com­pé­ti­ti­vité : il faut bais­ser les salaires, réduire les « charges » pour, en fin de compte, gagner des parts de marché. Comme la crois­sance sera faible dans la période ouverte par la crise en Europe, le seul moyen pour un pays de créer des emplois, sera d’en prendre aux pays voi­sins, d’autant plus que la majo­rité du com­merce exté­rieur des pays euro­péens se fait à l’intérieur de l’Europe. C’est vrai même pour l’Allemagne (pre­mier ou deuxième expor­ta­teur mon­dial avec la Chine), qui ne peut comp­ter sur les seuls pays émer­gents pour tirer sa crois­sance et ses emplois. Les sor­ties de crise néo-libé­rales sont donc par nature non coopé­ra­tives : on ne peut gagner que contre les autres, et c’est d’ailleurs le fon­de­ment de la crise de la construc­tion euro­péenne.

En revanche, les solu­tions pro­gres­sistes sont coopé­ra­tives : elles fonc­tionnent d’autant mieux qu’elles s’étendent à un plus grand nombre de pays. Si tous les pays euro­péens rédui­saient la durée du tra­vail et impo­saient les reve­nus du capi­tal, cette coor­di­na­tion per­met­trait d’éliminer les contre­coups aux­quels serait expo­sée cette même poli­tique menée dans un seul pays. La voie à explo­rer est donc celle d’une stra­té­gie d’extension que pour­rait suivre un gou­ver­ne­ment de la gauche radi­cale :

  1. on prend uni­la­té­ra­le­ment les « bonnes » mesures (par exemple la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières);
  2. on les assor­tit de mesures de pro­tec­tion (par exemple un contrôle des capi­taux);
  3. on prend le risque poli­tique d’enfreindre les règles euro­péennes ;
  4. on pro­pose de les modi­fier en éten­dant à l’échelle euro­péenne les mesures prises ;
  5. on n’exclut pas un bras de fer et on use de la menace de sortie de l’euro.

Ce schéma prend acte du fait qu’on ne peut condi­tion­ner la mise en œuvre d’une « bonne » poli­tique à la consti­tu­tion d’une « bonne » Europe. Les mesures de rétor­sion de toutes sortes doivent être anti­ci­pées au moyen de mesures qui, effec­ti­ve­ment, font appel à l’arsenal pro­tec­tion­niste. Mais il ne s’agit pas de pro­tec­tion­nisme au sens habi­tuel du terme, car ce pro­tec­tion­nisme pro­tège une expé­rience de trans­for­ma­tion sociale et non les inté­rêts des capi­ta­listes d’un pays donné face à la concur­rence des autres. C’est donc un pro­tec­tion­nisme d’extension, dont la logique est de dis­pa­raître à partir du moment où les « bonnes » mesures seraient géné­ra­li­sées.

La rup­ture avec les règles euro­péennes ne se fait pas sur une péti­tion de prin­cipe, mais à partir d’une mesure juste et légi­time, qui cor­res­pond aux inté­rêts du plus grand nombre et qui est pro­po­sée comme marche à suivre aux pays voi­sins. Cet espoir de chan­ge­ment permet alors de s’appuyer sur la mobi­li­sa­tion sociale dans les autres pays et de construire ainsi un rap­port de forces qui peut peser sur les ins­ti­tu­tions euro­péennes. L’expérience récente du plan de sau­ve­tage de l’euro a d’ailleurs montré qu’il n’était pas besoin de chan­ger les trai­tés pour passer outre à un cer­tain nombre de leurs dis­po­si­tions.

La sortie de l’euro n’est plus, dans ce schéma, un préa­lable. C’est au contraire une arme à uti­li­ser en der­nier recours. La rup­ture devrait plutôt se faire sur deux points qui per­met­traient de déga­ger de véri­tables marges de manœuvre : natio­na­li­sa­tion des banques et dénon­cia­tion de la dette.

Rupture et refondation

Le pre­mier point d’appui est la capa­cité de nui­sance à l’égard des inté­rêts capi­ta­listes : le pays inno­vant peut restruc­tu­rer sa dette, natio­na­li­ser les capi­taux étran­gers, etc. ou mena­cer de le faire. Même dans le cas d’un petit pays, la capa­cité de riposte est consi­dé­rable, compte tenu de l’imbrication des éco­no­mies et des mar­chés finan­ciers. Beaucoup pour­raient y perdre, par exemple les banques euro­péennes dans le cas de la Grèce. Au lieu de se cou­cher lit­té­ra­le­ment devant la finance, Papandréou aurait pu enta­mer un bras de fer en disant : « La Grèce ne peut pas payer, il faut donc dis­cu­ter ». C’est ce qu’avait fait l’Argentine en sus­pen­dant sa dette en 2001 et en obte­nant une rené­go­cia­tion de sa dette.

Mais le prin­ci­pal point d’appui rési­de­rait dans le carac­tère coopé­ra­tif des mesures prises. C’est une énorme dif­fé­rence avec le pro­tec­tion­nisme clas­sique qui cherche tou­jours au fond à tirer son épingle du jeu en gri­gno­tant des parts de marché à ses concur­rents. Toutes les mesures pro­gres­sistes, au contraire, sont d’autant plus effi­caces qu’elles se géné­ra­lisent à un plus grand nombre de pays. Il fau­drait donc parler ici d’une stra­té­gie d’extension qui repose sur le dis­cours sui­vant : « nous affir­mons notre volonté de taxer le capi­tal et nous pre­nons les mesures de pro­tec­tion adé­quates. Mais c’est en atten­dant que cette mesure, comme nous le pro­po­sons, soit éten­due à l’ensemble de l’Europe. C’est donc au nom d’une autre Europe que serait assu­mée la rup­ture avec l’Europe réel­le­ment exis­tante. Plutôt que de les oppo­ser, il faut donc réflé­chir à l’articulation entre rup­ture avec l’Europe néo­li­bé­rale et projet de refon­da­tion euro­péenne.

Le projet et le rapport de forces

Un pro­gramme qui ne vise­rait qu’à régu­ler le sys­tème à la marge serait non seule­ment sous-dimen­sionné, mais aussi peu mobi­li­sa­teur. En sens inverse, une pers­pec­tive radi­cale risque de décou­ra­ger devant l’ampleur de la tâche. Il s’agit en quelque sorte de déter­mi­ner le degré opti­mal de radi­ca­lité. La dif­fi­culté n’est pas tant d’élaborer des dis­po­si­tifs d’ordre tech­nique : c’est évi­dem­ment indis­pen­sable et c’est un tra­vail lar­ge­ment avancé, mais aucune mesure habile ne peut per­mettre de contour­ner l’affrontement inévi­table entre inté­rêts sociaux contra­dic­toires.

Sur les banques, l’éventail va de la natio­na­li­sa­tion inté­grale à la régu­la­tion, en pas­sant par la consti­tu­tion d’un pôle finan­cier public ou la mise en place d’une régle­men­ta­tion très contrai­gnante. La dette publique peut quant à elle être annu­lée, sus­pen­due, rené­go­ciée, etc. La natio­na­li­sa­tion inté­grale des banques et la dénon­cia­tion de la dette publique sont des mesures légi­times et éco­no­mi­que­ment viables, mais elles peuvent paraître hors de portée, en raison du rap­port de forces actuel. Là se situe le véri­table débat : quelle est, sur l’échelle du radi­ca­lisme, la posi­tion du cur­seur qui permet le mieux de mobi­li­ser ? Ce n’est pas aux éco­no­mistes de tran­cher ce débat et c’est pour­quoi, plutôt que de pro­po­ser un ensemble de mesures, cet article a cher­ché à poser des ques­tions de méthode et à sou­li­gner la néces­sité, pour une vraie sortie de crise, de trois ingré­dients indis­pen­sables :

  1. une modi­fi­ca­tion radi­cale de la répar­ti­tion des reve­nus ;
  2. une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail ;
  3. une rup­ture avec l’ordre mon­dial capi­ta­liste, à com­men­cer par l’Europe réel­le­ment exis­tante.

Le débat ne peut être enfermé dans une oppo­si­tion entre anti-libé­raux et anti-capi­ta­listes. Cette dis­tinc­tion a évi­dem­ment un sens, selon que le projet est de débar­ras­ser le capi­ta­lisme de la finance ou de nous débar­ras­ser du capi­ta­lisme. Mais cette ten­sion ne devrait pas empê­cher de faire un long chemin ensemble, tout en menant ce débat. Le « pro­gramme commun » pour­rait repo­ser ici sur la volonté d’imposer d’autres règles de fonc­tion­ne­ment au capi­ta­lisme. Et c’est bien la ligne de par­tage entre la gauche radi­cale de rup­ture et le social-libé­ra­lisme d’accompagnement. La tâche prio­ri­taire aujourd’hui est en tout cas, pour la gauche radi­cale, de construire un hori­zon euro­péen commun, qui serve de base à un véri­table inter­na­tio­na­lisme.

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[1] Özlem Onaran, « An inter­na­tio­na­list tran­si­tio­nal pro­gram towards an anti-capi­ta­list Europe », International Viewpoint. n°435, April 2011. http://​inter​na​tio​nal​view​point​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e2096 [2] Jacques Sapir, S’il faut sortir de l’Euro, docu­ment de tra­vail, 6 avril 2011 : http://​gesd​.free​.fr/​s​a​p​i​r​s​i​l.pdf

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