Etranges étrangers

Par Mis en ligne le 01 octobre 2010


Jacques Prévert en 1961

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

hommes de pays loin

cobayes des colonies

doux petits musiciens

soleils ado­les­cents de la porte d’Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d’Aubervilliers

brû­leurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillan­teurs des bêtes trou­vées mortes sur pied

au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

embau­chés débauchés

manœuvres dés­œu­vrés

Polaks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue sou­tiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère

res­ca­pés de Franco

et dépor­tés de France et de Navarre

pour avoir défendu en sou­ve­nir de la vôtre

la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d’une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évo­quez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boite de cigares

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé

la prise de la Bastille le qua­torze juillet

Enfants du Sénégal

dépa­triés expa­triés et naturalisés

Enfants indo­chi­nois

jon­gleurs aux inno­cents couteaux

qui ven­diez autre­fois aux ter­rasses des cafés

de jolis dra­gons d’or faits de papier plié

Enfants trop tôt gran­dis et si vite en allés

qui dormez aujourd’hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des hommes incen­diaires labou­rant vos rizières

On vous a renvoyé

la mon­naie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits cou­teaux dans le dos

Étranges étran­gers

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous en mourez.

* Jacques Prévert (1900-1977) poète et scé­na­riste fran­çais. Texte publié en 1955 in

La pluie et le beau temps (Ed. Gallimard 1955).

Les commentaires sont fermés.