Dans une lettre publiée par le quo­ti­dien fran­çais Le Monde le 7 juin der­nier, le pre­mier ministre Jean Charest a fait la décla­ra­tion sui­vante : « Rappelons que le Québec est un État de droit et une démo­cra­tie, qui s’exprime dans l’un des plus vieux Parlements au monde. Notre société a une longue tra­di­tion de débats tenus dans le res­pect des uns et des autres. C’est le Québec que je connais et celui que vous appré­ciez ».

De quels débats par­lons-nous ? Comment peut-on écrire une chose pareille en pra­ti­quant le bâillon, ou en fai­sant voter au for­ceps une des pires lois de l’histoire du Québec ? Où donc est l’État de droit, lorsque la sortie du conflit passe par la répres­sion juri­dique et poli­cière ? Où donc est l’État de droit lorsque seule la force répond aux reven­di­ca­tions ? Où donc est l’État de droit, lorsque le simple fait de porter le carré rouge est syno­nyme de menace ? Où donc est l’État de droit lorsqu’on pro­voque, frappe, humi­lie et offense tous ceux qui ne pensent pas comme le gou­ver­ne­ment ? Où est donc l’État de droit lorsque la droite dirige l’État ?

Droite et gauche

Pour la droite, une société n’est rien d’autre au total qu’une agglo­mé­ra­tion des volon­tés propres à chacun. Or, tout ceci ne nous dit rien du pro­ces­sus d’une déci­sion. Tout ceci ne nous dit rien au sujet de la concer­ta­tion. L’aveuglement de la droite nous permet a contra­rio d’y voir clair sur ce qu’elle est au Québec. La droite ne peut com­prendre ce qu’est un État de droit. Elle ne le peut, car elle ignore ce qu’est une société. Il n’y a pas d’État sans société, pas de société sans voix mul­tiples, pas de plu­ra­lisme sans démo­cra­tie, pas de démo­cra­tie sans dénon­cia­tion, sans mani­fes­ta­tions, sans oppo­si­tion et sans contre-pou­voirs. La droite ne peut le com­prendre, car elle n’a pas les moyens de rendre compte, à moins de sortir de son propre cadre d’analyse, de ce qu’est un par­tage de fonc­tions et de res­pon­sa­bi­li­tés en vue du bien commun. Aux mots de soli­da­rité, coopé­ra­tion, équité, elle répond par indi­vi­dua­li­sa­tion, pri­va­ti­sa­tion, com­pé­ti­tion et loi du marché.

La gauche du Québec connaît la liberté poli­tique des indi­vi­dus parce qu’elle œuvre à la pro­tec­tion de chacun par les moyens réunis de tous. La droite qué­bé­coise voit dans l’État, et dans toute forme d’organisation poli­tique publique, une menace pour les liber­tés. Inversement, la gauche voit dans l’action col­lec­tive le seul moyen d’assurer à tous ce qui est néces­saire à leurs pro­jets res­pec­tifs. Elle refuse de voir une quel­conque légi­ti­mité dans une lote­rie sociale où les hasards de l’existence tiennent lieu de prin­cipes dis­tri­bu­tifs.

Pour la droite, la forme la plus ache­vée du groupe est l’entreprise. La gauche recon­naît les mérites et les efforts des indi­vi­dus, à la condi­tion qu’ils soient issus d’une société juste. Or, si on ne défi­nit pas une société juste par le mérite indi­vi­duel de chacun, le mérite indi­vi­duel se mesure à l’aune des cri­tères d’une société où règne l’équité, laquelle a pour tâche de garan­tir les condi­tions de l’autonomie.

Tel est le projet social pour lequel œuvrent les étu­diantes et les étu­diants du Québec et tel est le sens du don de soi qu’ils nous offrent. Si pour cer­tains le carré rouge est le sym­bole de la vio­lence, pour d’autres, dont je suis, il est l’emblème de la fierté. Je suis fier des étu­diants, mais humble aussi devant leur gran­deur et leur géné­ro­sité. Humble, car ils redonnent un sens à mes métiers, celui de pro­fes­seur et celui de citoyen.

Incapable de com­prendre une telle chose, la droite voit dans les reven­di­ca­tions col­lec­tives des étu­diants de simples boy­cot­tages, qu’elle s’emploie ensuite à dénon­cer, puis répri­mer. Elle nie la valeur du groupe, car elle ne com­prend des inter­ac­tions entre les per­sonnes que les ana­logues de la com­pé­ti­tion. L’État de droite se voit lui-même comme un acteur au sein de cette com­pé­ti­tion. Au mieux, il usera de son pou­voir comme s’il s’agissait de celui d’une cor­po­ra­tion, ce qui signi­fie qu’il oubliera sa fonc­tion pre­mière. Au pire, la droite au pou­voir se verra comme un monarque isolé sur son trône, dans une lutte de tous contre tous où elle se croit pro­té­gée par ses hommes de main, mais où elle est constam­ment effrayée par tout ce qui s’agite autour d’elle.

Union des gauches

L’individu comme entre­pre­neur, l’université comme entre­prise, et main­te­nant l’État comme com­pé­ti­teur ou adver­saire des groupes sociaux. Un étu­diant me fai­sait remar­quer à quel point l’échange deve­nait dif­fi­cile lorsque la droite parle en termes de « ges­tion de crise » comme s’il s’agissait en défi­ni­tive de tout faire passer par pertes et pro­fits, ce qui va des visages tumé­fiés aux dénis du droit, en pas­sant par la tra­hi­son des élus. Peut-il y avoir un État de droite légi­time ? Peut-être. Mais celui dans lequel nous vivons depuis près de dix ans ne cesse de vou­loir nous prou­ver le contraire.

Je crois en la valeur des luttes sociales, et il y en aura d’autres cet automne. Mais je crois aussi en la valeur des ins­ti­tu­tions, lorsque celles-ci prouvent les réus­sites concrètes des luttes sociales. Si la droite veut prou­ver qu’elle est digne de notre État de droit, elle devra reve­nir au mode du vrai débat démo­cra­tique. Elle ne devra plus ter­gi­ver­ser sur le moment pro­pice aux élec­tions en dan­sant sur un volcan comme elle l’a fait jusqu’à main­te­nant.

Sur le mode de la par­ti­ci­pa­tion et de la repré­sen­ta­tion, l’union démo­cra­tique des gauches est néces­saire plus que jamais. Cette volonté ne pro­vien­dra pas des partis poli­tiques, mais de la société civile qui rendra inévi­table une alliance de l’opposition contre le Parti libé­ral et la Coalition Avenir Québec pour qu’enfin, presque dix ans plus tard, l’expression « État de droit » retrouve sa valeur au Québec.

Christian Nadeau 
Professeur de phi­lo­so­phie à l’Université de Montréal

Les commentaires sont fermés.