Cinq ans de Québec solidaire

Et si on faisait le point ?

Par Mis en ligne le 19 février 2011

Initialement publié dans À Bâbord !, #38, février/​mars 2011, pages 8-9.

La nais­sance de Québec soli­daire en février 2006 a modi­fié le pay­sage par­ti­san, com­blant un espace laissé vacant, au fil du temps, par les autres forces poli­tiques, notam­ment le Parti qué­bé­cois. Dès le départ, QS pré­ten­dait dépas­ser de vieilles habi­tudes et met­tait de l’avant le slogan « faire de la poli­tique autre­ment ». Cinq ans plus tard, a-t-il relevé le défi ? Examinons les élé­ments d’un bilan peut-être pré­coce et sûre­ment incom­plet.

Parmi les influences idéo­lo­giques pré­sentes en 2005, alors que se pré­pa­rait la fon­da­tion de QS, il y avait une ten­dance impor­tante, la pos­ture citoyenne. S’abreuvant au libé­ra­lisme poli­tique et à l’humanisme (le dis­cours sur le bien commun et les idées de Riccardo Petrella étaient en vogue…), cette pos­ture a eu un effet posi­tif : rompre avec une pra­tique mili­tante aus­tère, par laquelle l’action de mili­ter était à la fois abné­ga­tion, sacri­fice et, à la limite, perte de soi. On dési­rait une action poli­tique de proxi­mité, très acces­sible, qui place le commun des mor­tels au centre de tout et qui visi­ble­ment n’attend ni sau­veur, ni pro­phète et encore moins le tracé du chemin condui­sant à la Terre pro­mise.

En amont, le tra­vail effec­tué par D’abord Solidaires et Option citoyenne, en phase avec plu­sieurs avan­cées de la pensée fémi­niste des décen­nies pré­cé­dentes, sug­gé­rait la néces­sité de ce retour à la base. On cher­chait une praxis qui valo­ri­sait l’individu citoyen, appelé à retrou­ver sa capa­cité poli­tique et son inté­rêt pour la chose publique. D’Abord soli­daires avait insisté sur l’éducation popu­laire et la néces­saire repo­li­ti­sa­tion des gens. CertainEs ont pu per­ce­voir QS, à sa fon­da­tion, comme la réunion de 4000 volon­tés indi­vi­duelles. Juridiquement, c’était vrai. Et QS opère confor­mé­ment aux lois qué­bé­coises rela­tives aux partis ; ce sont des asso­cia­tions volon­taires de citoyens et citoyennes.

Déjà, de par son ori­gine, QS échap­pait au pat­tern clas­sique de créa­tion des partis poli­tiques au Québec : le parti de cadres. Selon la clas­si­fi­ca­tion éla­bo­rée par le poli­to­logue Maurice Duverger, un tel parti est créé par les experts du monde poli­tique, eux-mêmes issus d’un parti déjà établi depuis long­temps et ayant goûté au pou­voir. Les exemples de partis de cadres sont connus : Action démo­cra­tique du Québec et MSA/PQ créés au terme de scis­sions au sein du Parti libé­ral du Québec, Bloc qué­bé­cois créé à même une scis­sion du Parti conser­va­teur… Une toute autre dyna­mique se trouve à l’origine de Québec soli­daire qui, comme on le sait, est le fruit de la jonc­tion de l’Union des forces pro­gres­sistes et Option citoyenne, elles-mêmes issues de divers cou­rants mili­tants ou citoyens. Dans l’histoire du Québec, il est plutôt rare que ce type de for­ma­tion sur­vive et connaisse du succès. La rela­tive bonne santé de QS à son cin­quième anni­ver­saire de nais­sance, l’élection d’un pre­mier député soli­daire en 2008 et la cré­di­bi­lité des porte-parole de QS auprès des médias et de la popu­la­tion consti­tuent des acquis signi­fi­ca­tifs. L’indépendance de QS à l’égard des vieux partis et de la classe poli­tique est aujourd’hui un gage impor­tant de l’originalité de sa contri­bu­tion et de la fraî­cheur de ses ana­lyses.

La part des mou­ve­ments sociaux

QS n’est pas issu du boys club que forme l’élite poli­tique natio­nale. Mais s’il s’en était tenu à cela, à cette col­lec­tion de volon­tés fémi­nines et mas­cu­lines, il serait resté à bien des égards un parti comme les autres. Or il pré­tend faire dif­fé­rem­ment. Si cette affir­ma­tion recèle la moindre vérité, ne faut-il pas la cher­cher du côté de son rap­port avec les mou­ve­ments sociaux ? N’est-ce pas un trait dis­tinc­tif majeur ? Mettons de côté la concep­tion libé­rale-juri­dique et envi­sa­geons Québec soli­daire comme une ten­ta­tive de trans­po­si­tion sur la scène poli­tique de l’action de grands pans des mou­ve­ments sociaux. Au mini­mum, QS est le résul­tat de la volonté concer­tée de lea­ders de ces mou­ve­ments, dont des seg­ments impor­tants ont jugé que pour accroître leur pou­voir, ils devaient pro­je­ter leur influence sur la scène par­ti­sane. Vers 2004, ce choix déci­sif a été fait, à titre per­son­nel, par des têtes d’affiches des mou­ve­ments sociaux qué­bé­cois. Mais n’a-t-il pas été fait aussi, indi­rec­te­ment, par ces mou­ve­ments eux-mêmes, qui ont plus ou moins accepté d’offrir à QS leurs meilleurs élé­ments ? Au sein de ces mou­ve­ments sociaux, il n’y a jamais eu consen­sus (tant s’en faut) sur la ques­tion de l’action poli­tique ; au contraire, chacun d’eux est tra­versé de pro­fondes divi­sions à ce sujet. Il s’est néan­moins trouvé des acti­vistes de ces mou­ve­ments, sou­vent les plus en vue, qui se sont dit – et se sont fait dire, par une partie de leur base – que le Québec avait besoin d’une alter­na­tive poli­tique de gauche. On pense ici bien sûr au mou­ve­ment des femmes, au mou­ve­ment com­mu­nau­taire (sans oublier le sec­teur de l’économie soli­daire), mais aussi au mou­ve­ment syn­di­cal, au mou­ve­ment étu­diant et au mou­ve­ment éco­lo­giste.

Nous l’avons dit, à la base de QS, il y a l’UFP et Option citoyenne, qui ont certes joué un rôle déter­mi­nant. Mais ce qui donne davan­tage son souffle à QS, lors de sa nais­sance, c’est pro­ba­ble­ment le sen­ti­ment de confiance issu des mobi­li­sa­tions exem­plaires tenues les années pré­cé­dentes : la Marche mon­diale des femmes en octobre 2000, l’opposition à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale à Québec en avril 2001, les gigan­tesques mani­fes­ta­tions contre l’intervention mili­taire en Irak en 2003, l’opposition syn­di­cale et popu­laire au gou­ver­ne­ment Charest le 1er mai 2004 et la mémo­rable fronde étu­diante du prin­temps 2005. Ces mobi­li­sa­tions étaient l’œuvre de mou­ve­ments sociaux, au sein des­quels s’est posée la ques­tion de l’action par­ti­sane, parce que la vigueur de cette agi­ta­tion popu­laire appe­lait un débou­ché poli­tique.

Dans son dis­cours de vic­toire élec­to­rale pro­noncé le 8 décembre 2008, Amir Khadir décla­rait : « Les lea­ders du mou­ve­ment fémi­niste l’ont rendu pos­sible ce parti-là, cette vic­toire-là. J’aimerais remer­cier (…) nos meilleurs alliés, nos alliés sociaux, nos alliés syn­di­caux. Je pense au Conseil cen­tral de Montréal, qui a bravé toutes les dif­fi­cul­tés, qui a osé rendre pos­sible un chan­ge­ment, quand il a pris posi­tion en notre faveur.» La sec­tion mont­réa­laise de la Confédération des syn­di­cats natio­naux est le seul orga­nisme nom­mé­ment iden­ti­fié par le nou­veau député. Doit-on en déduire que le mou­ve­ment ouvrier aurait encore quelque chose à offrir ? Qu’en matière d’alternative poli­tique de gauche, il ait encore de la mine dans le crayon ? Le vote dans Mercier, tri­bu­taire pour une bonne part de l’implication de plu­sieurs syn­di­ca­listes, laisse croire que oui.

Quelques défis

QS est un pro­duit des mou­ve­ments sociaux et telle est peut-être sa prin­ci­pale source de légi­ti­mité. Cependant, la gauche qué­bé­coise est très loin de faire l’unanimité à son sujet. Quels rap­ports cette for­ma­tion peut-elle entre­te­nir avec le reste de la gauche ? Depuis 2005-2006, les soli­daires ont montré un sens notoire de l’inclusion, sachant ral­lier autour d’une même ban­nière une kyrielle de cou­rants. Aujourd’hui, bien que cela soit dif­fi­cile eu égard au carac­tère divi­sif de la ques­tion élec­to­rale, il est néces­saire pour QS de pour­suivre le dia­logue avec les autres com­po­santes de la gauche : les liber­taires, les péquistes de gauche (et pas seule­ment SPQ libre) ainsi que celles et ceux esti­mant en 2006 qu’en matière d’action par­ti­sane « le fruit n’était pas mûr ». Ces per­sonnes sont encore très nom­breuses aujourd’hui et il appar­tient à QS, et à d’autres, de trou­ver des moyens de pour­suivre ensemble les luttes sociales par-delà les sen­si­bi­li­tés par­ti­sanes.

Car QS veut rester ce « parti des urnes et de la rue », mû à la fois par le désir de sou­te­nir les batailles de l’heure et de pré­pa­rer en même temps les pro­chains rendez-vous élec­to­raux. Si la for­ma­tion semble avoir rela­ti­ve­ment bien réussi à ce jour à endos­ser les luttes du moment et à leur faire écho au meilleur de ses moyens, il reste que la vigi­lance est requise car la ten­ta­tion de l’électoralisme, soit de tro­quer le combat social pour quelques points de plus dans les son­dages ou quelques votes de plus dans l’urne, demeure pré­sente.

Un autre défi pour­rait être de pré­pa­rer la base de QS à faire face aux nou­velles conjonc­tures pro­vo­quées par la vie par­le­men­taire et la dyna­mique par­ti­sane. À Québec, le climat poli­tique peut vite deve­nir instable, compte tenu des soup­çons et allé­ga­tions qui pèsent à l’endroit du régime et de ses béné­fi­ciaires. Et au-delà de la seule survie du gou­ver­ne­ment Charest, l’actualité peut géné­rer diverses situa­tions inat­ten­dues. Qui sait quel genre de gestes poli­tiques, voire d’alliances, QS sera appelé à envi­sa­ger un jour ? Qu’attend-on au juste d’un parti de l’opposition ? Comment rend-il des comptes à sa base et à quels devoirs est-il tenu envers elle ? Ces ques­tions doivent être abor­dées ouver­te­ment avec les membres, même si à pre­mière vue cer­taines peuvent sem­bler encore pré­ma­tu­rées.

Un autre défi inter­pelle non pas QS en par­ti­cu­lier mais toute la gauche occi­den­tale, qui est actuel­le­ment déso­rien­tée. L’extrême gauche est pour une large part dis­cré­di­tée, le projet social-démo­crate épuisé et presque tous les partis de gauche ayant pris le pou­voir ces der­nières décen­nies ont trahi leur base et viré à droite. Cette phase de tran­si­tion est mar­quée par l’absence de modèles. Cela peut être désta­bi­li­sant, mais cette dis­pa­ri­tion des livres de recettes et cette fin des cer­ti­tudes repré­sentent malgré tout une ouver­ture. Les vieux sché­mas ont été aban­don­nés, il n’y a plus de méta­ré­cit, ni d’acteur cen­tral onto­lo­gi­que­ment investi d’une mis­sion uni­ver­selle.

Outre le grand para­digme de l’émancipation et de la jus­tice sociale, on doit accep­ter qu’il n’y ait pas une cause trans­cen­dant toutes les autres. Plusieurs hori­zons de libé­ra­tion coexistent simul­ta­né­ment et s’alimentent l’un l’autre : fémi­nisme, anti­ra­cisme, socia­lisme… De plus, la ques­tion natio­nale, même si elle n’est pas main­te­nant à l’avant-scène, demeure une com­po­sante essen­tielle de tout projet de société pro­gres­siste au Québec.

Les idées fortes de la gauche ne manquent pas, dont cette liai­son qui devient de plus en plus natu­relle entre la sen­si­bi­lité éco­lo­giste et la cri­tique du capi­ta­lisme, liai­son qui semble conver­ger vers la mise en cause du pro­duc­ti­visme. L’altermondialisme a aussi eu – et a encore – son influence, jusqu’au sein de QS, qui valo­rise tant le plu­ra­lisme que le fonc­tion­ne­ment par­ti­ci­pa­tif et qui admet cette hori­zon­ta­lité entre les dif­fé­rentes causes sociales. En paral­lèle, dans son pro­gramme, QS met de l’avant une forte inter­ven­tion de l’État, sans néces­sai­re­ment envi­sa­ger de façon pré­cise quels seront les contre-pou­voirs popu­laires devant un éven­tuel gou­ver­ne­ment se récla­mant de la gauche. Or l’horizontalité ne doit-elle pas se véri­fier à ce niveau aussi ? Cette ques­tion, qui n’a jamais été réglée, rap­pelle à quel point les enjeux de l’éducation poli­tique et du pou­voir popu­laire demeurent cru­ciaux.

par PHILIPPE BOUDREAU

Professeur de science poli­tique, Collège Ahuntsic

Les commentaires sont fermés.